‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 602 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Vn- salle .Lins le cliàleau du comle ,W Gl",t.r. EiKre EDMOND, une lettre à la mam.

EDMOND

Kaiure, tu es ma divinilé; c'est à toi que je voue mes services : pourquoi resterais-je soumis à la tyrannie de l'usage, et permetlrais-je aux conveniions arbitraires îles nations de me priver de mon liéritage, parce que je suis venu douze ou quatorze lunes plus lard que mon frère 7 Pourquoi ce nom de bâtard? pourquoi serais-je réputé ignoble, alors que j'ai le corpsaussi bien conformé, l'esprit aussi généreux, et l'extérieur aussi avenant qu'aucun fils d'iionnéle matrone? pourquoi impriment-ils sur mon front un stigmate d'ignominie, de bâtardise? En quoi serais-je i^-noble, moi i]u'un acte vigoureux et clandestin delà nature a formé d'élemens plus abondans et plus forts que n'en peut fournir, sur une couche insipide, un couple épuisé, procédant sans plaisir à la création d'une race d'imbéciles, engendrés entre le sommeil et le réveil?— Quoi qu'il en soit, Edgar, il faut que j'aie ton patrimoine ; notre père ne porte pas moins d'affeciion au bâtard Edmond q^i'au légitime Edgar. Légitime ! le beau mot! N'importe ; >i cette lettre produit son effet, et si mon plan réussit, l'ignoble Edmond primera le fils légitime; je grandis, je prospère. — Maintenant, dieux, rangez-vous du parti des bâtards 1

Entre GLOSTER.

GLOSTER.

Kent banni de la sorte ! le roi de France s'éloignant courroucé I et le roi parti ce soir même, abiliquant son pouvoir, et ne conservant que l'appareil delà royauté! et toutes ces choses accomplies coup sur coup ! — Edmond ! eh bien, quelles nouvelles.^

EDM0»D, affeclanide cacher la lettre.

Aucune, seigneur.

OLOSTER.

Pourquoi mets-tu tant d'empressement à cacher celte lettre?

EDUOND.

Je nesais aucune nouvelle, seigneur.

GLOSTER.

Uocl est le papier que tu lisais là 7

EDMOND

Ce n'est rien, seigneur.

GLOSTER.

Non '■ Pourquoi le mi-llre dans la poche si précipitainiucnl? si ce n'est rien, il était fort inulile

de le cacher. Voyons, donne; s'il ne contient rien, je n'aurai pas besoin delunetles pour le lire.

EDMOND

Je vous prie, seigneur, de vouloir bien m'excuser : c'est une lettre de mon frère ; je ne l'ai pas encore lue en entier ; mais j'en ai lu assez pour juger qu'elle n'est pas faite pour être mise sous vos yeux.

CIÛSTER.

Donne-moi cette lettre.

EDMOND

Que je la retienne ou vous la donne, j'ai la certitude de vous déplaire; son contenu, autant que j'en ai pu juger, est répréhensible.

GLOSTER.

Voyons, voyons.

EDMOND, lui reineltanl la lettre.

J'espèie, pour la justification de mon frère, qu'il n'a écrit ceci que par manière d'épreuve, et pour sonder ma \eriu.

GLOSTER, ti»ant.

(. Ce respect des vieillards, sanctionné par l'u- .1 sage, remplit d'amertume la plus belle saison .. de notre vie; il nous sèvre de notre fortune, jus- . qu'à ce que la vieillesse nous mette dans I im- » puissance d'en jouir. Je commence à trouver un » sot et inulile esclavage dans cette oppression 1) d'une vieillesse lyrannique qui gouverne, non » parce qu'elle est f.irte, mais parce qu'on la » laisse faire. Viens me voir, afin que nous re- » parlions de cela. Si notre père pouvait dormir .1 jusqu'à ce que je l'éveillasse, tu posséderais à !• toujours la moitié de son revenu, et tu vivrais Il le bien-aimé de ton frère, Edcah- » Oh 1 oh ! une conspiraiion !

.< Dormir jusqu'à ce que je l'éveillasse, — tu I) jouirais delà moitié de son revenu. » Mon fils Edgar! sa main a-t-elle bien pu écrire cela? »on cœur et son cerveau le concevoir? — Quand cette lettre t'est-elle parvenue ? qui le l'a remise?

EDUO.ND.

Elle ne m'a pas été remise, seigneur; voilà justement où est l'astuce: je l'ai trouvée sur la fenêtre de ma chambre, où on l'avait jetée.

CLOSTER

Tu connais celte écrilure pour être celle de ton frère 1

EDOUARD

S'il s'agissait d'une lettre innocente, seigneur, je jurerais que c'est son écrilure; mais dans l'état actuel des choses, je voudrais me persuader que cela n'est pas.

GLOSTER.

C'est son écriture.

EDMOND

Sans aucun doute, seigneur, c'est sa main qui a tracé ces lignes; mais j'aime à croire que son cœur n'y est pour rien.

CLOSTF.R.

Ne l'a-t-il jamais sondé sur ce chapitre?

EDMOND

Jamais,seigiieur;niais je l;ii ai souvent entendu

LE ROI LEAR

ilirc ciuc lorsque Ifs cnr;ins sont parvenus à l'âge d'homme, et lits piMcs sur le déclin, le père de- \rait être le pupille du fils, et le fils administrer sa fortune.

GLOSTEB.

0 scélérat ! scélérat ! - c'est justement le système dans lequel est écrite saUtire! — Abominable scélérat ! lils dénaturé I homme exéciable 1 béte féroce 1 plus féroce que la brute. — Va, Edmond, vale cberclier, je veux m'assurer de sa personne:— rinfàme scélérat ! — où est-il?

EDUOND.

i trop vous lii

saurais trop vous le dire, seigneur : s'il ous plaisait de suspendre votre indignation contre mon frère, jusqu'au moment où vous aurez obtenu de sa bouche des preuves plus certaines de ses intentions, vous suivriez une marche plussùre et plus ri'guliere; si, au contraire, vous méprenant sur ses desseins, vous procédez violemment contre lui, vous portez â votre honneur une grave atteinte, et vous brisez au cœur son obéissance. Je gagerais ma (été qu'il a érrit ceci uniquement pour éprouver mon afl"ection â votre ég.nrd, et .■-ans aucune intenlion coupable.

GLOSTLr..

Tu penses?

EDMOND

si vous le jugez â pn pus, je me placerai dans un lieu d'uù V(ujs pourrez entendre notre conversation sur celte matière, et vous édifier par le témoignage de vos propres oreilles; et cela, pas plus lard que ce soir.

Gl.OSTEr..

Il est impossible qu'il soit un pareil monstre.

EDMOND

Toul-â-faii impossible.

CLOSTEIl.

A l'égard d'un père qui a pour lui unealTeciion si li;nilre et si vraie! —Ciel et turr^ ! Edmond, va le chercher; mets-moi, je le prie, à portée de l'entendre ; emploie les moyens que te suggérera 1) prudence; je donnera;» tout ce que je possède pour voir mes doutes cclaircis.

EDMOND

Je vais le clierclu-r â l'instant même; je cocn- I inerai les choses de mou nii.-ux, et viendrai vous instruire du tout.

GLOSTEiv, absorbi par .vu préoccupr.iiou.

Ces dernières éclipses de soleil et de lu-ic ne nous présagent rien de bon. I.a raison a beau ciiercher à nous en donner l'explication, la nature n'en ressent pas moins les fatales conséquences : l'amour se refroidit, l'amiilc se relâche, ics frères se divisent : dans les villes, la rébellion; dans les campagnes, la discorde; dons les palais, la trahison; et les liens qui unissent les pères aux enlaiis sont brisés. Ce scélérat, né de moi, réalise la prédiction ; c'est le lils contre le père: le roi oublie les senlimens de la nature, ( est le père contre l'cnranl. Notre bon temps est passé pour ne plus revenir; les complots, la dé-

loyauté, la traliison el tous Us désorilies les plus funestes poursuivent d'inquiétudes nos derniers jours. — Edmond, va uie chercher le scélérat; tu n'y perdras rien, va; mets-y de la prudence. — Et le noble el loyal Kent est banni! sa vertu fait tout son crime!— Cela est étrange.

Il son.

EDVOND, seul.

Voilà bien la sottise des hommes I Quand nous soiitmes mal avec la fortune, ce qui est très-souvent la faute de noue, conduite, nous nous eu prenons de no^ désastres au soleil, â la lune, aux étoiles, comme si nous étions scélérats par nécessité, imbéciles par compulsiun céleste, fiiiions, voleurs et traîtres par l'action irrésislible des astres; ivrognes, menteurs et adultères par une obéissance forcée .i l'influence planétaire; enfin, comme si lous nos vices nous étaient imposés par une puissance divine... Admirable subterfuge de l'homme libertin, de mettre ses penchans lascils sur le I umpte d'une étoile 1 Mon père et ma mère se sont unis sous la constellation du Dragon, et je suis né sous la grande Ourse : voilà pourquoi je ouis paillard et mal léclié. — J'auraisété ce que je suis, quandia plus virginale des étoiles du firmament aurait brillé sur ma bâtardise. Edgar —

Enire F.DGAK.

EDMOND, contînuani.

Bon ! il arrive à point nommé comme le dénoilment dans l'ancienne comédie. Mon rôle est de jouer l'afniction, avec force sniipirs comme en pousse un pensionnaire de Iledlam*. -Oh! ces éclipses présageaient les divisions dont nous sommes témoins. Fa, sol, la, mi.

Il affecte de fredonnei sur des ions iliscor.lans. EDGAII.

Eh bien! mon frère Edmond, dans quelles sérieuses contemplations es-tu donc plongé?

EDMOND

Mon frère, je réfléchissais â une prédiction que j'ai lue l'autre jour, sur les événcmens qui doivent suivre ces écliiises.

EDGAlt.

Est-ce que tu l'occupes de ces clioscs-lâ?

EDMOND

Je l'assure que les cffeis dont il est parlé dans ce livre ne s'accomplissent, helasl que trop fidèlement; tels que discordes et hostilités entre les eiifans et les pères, morts, disettes, rupture d'anciennes amitiés, dissensions dans l'état, menaces et malédictions contre le roi et les nobles, défiances sans fondement, bannisscnient de nos amis les

• U s'.i»il ici de tes l.tiuvrM luiialiqn.s, inoffonsils, pensionnaires externes de l'hosi.ice de Bedlanv, .... Bellileeni, qu'on Uissi.il vaguer et dcmjn.ler l'aumftne.

, :V„/,: '//- tnnlucuur.)

AiAGASlN THEATRAL ETRANGER.

plus chers, dispersion (1« troupes, violalion de la loi conjugale, ei je ne sais quoi encore.

EDGAR

Depuis combien de temps cette fureur d'astro- 1 nomie te possède- t-elle 7

EDUOND.

Allons, allons : y a-t-d long-temps que tu n'as ^ VII mon père? j

EDGIR.

Hier soir.

EDMOND

Lui as- lu parlé 1 i

edgah. j

Oui, deux heures de suiic.

EDMOND

Vous étes-vous quittés bons amis? N'as-tu tiouvé, soit dans son langage, soit dans sa physionomie, aucun signe de mécontentement?

EDGAr. .

Aucun.

EDMOND

Tâche de le rappeler en quoi tu peux l'avoir offensé; et, si tu m'en crois, évite sa présence jusqu'à ce que la violence de son courroux ait eu le temps de se calmer. Dans ce moment son irritation contre toi est si grande, qu'il en pourrait résulter des malheurs.

Quelque scélérat m'aura desservi auprès de lui.

EDMOND

Je le crains. Tiens-toi renfirmé quelque temps, je l'en prie, jusqu'à ce que sa fureur soit un peu apaisée; retire-toi dansmon appartement, où j'irai te prendre pour le mettre â portée d'entendre parler notre père : vas-y, je te prie, voici ma clef. — Si lu sors, ne marche qu'armé.

EDGAR

Armé, mon frère ?

EDMOND

Mon frère, je te donne un avis utile. Aussi vrai que je suis honnête homme, il se trame quelque chose conire toi. Ce que je l'aidit ne peut le donner qu'une idée bien faible de ce que j'ai vu et entendu ; ce n'est rien auprès de l'effrayante vérité. De grâce, éloigne- loi I

EDGAR

Aurai-je bientôt de tes nouvelles?

EDMOND

Je te servirai de lout mon pouvoir dans cslie :, lia ire.

Edgar ton.

id.

EDMOND

Lu père crédule et un frère généreux, dont la noble nature est si loin de toute pensée malveillante qu'il n'en soupçonne point dans autrui! Sa sotte loyauté facilite singulièrement l'exécution de mon plan.— Je vois l'affaire. — devons à mon adresse l'héritage que m'a refusé ma naissance : pour arriver à mon but, tous les moyens me sont bons.

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