‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 608 sur 633 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Uoe coar Ju château du comte de Gloster.

EDMOND et CURAN te rencontrent.

IDHORD.

Dieu te garde, turan.

CCRAH.

El vous aussi, seigneur. J'ai vu TOtre père, et je lui ai annoncé que le duc de Cornouailles et Régane, son épouse, arriveront ici ce soir.

EDHOND.

Comment cela se fait-il?

CURAN.

Ma foi, je n'en sais rien : vous avez sans doute appris les nouvelles qui circulent, ou plutôt qu'on se communique tout bas, car on ne les dit encore qu'à l'oreille.

EDHOND.

Je les ignore. Dis-moi, je te prie, quelles sont ces nouvelles?

CURAN.

N'avcz-vous pas entendu dire que la guerre al-

LE ROI LEAR

lait probablement s'allumer entre les ducs de Coroouaillcs el d'Albanie?

EDMOND

Pas le moins du monde.

CURAN.

Vous ne tarderez donc pas à l'apprendre. Adieu, seigneur.

Il s'éloigne.

EDMOND, seul.

Le duc doit venir ici ce soir! Bon, tant mieux I cette circonstance favorise singulièrement mes projets! Mon père a mis du monde en campagne pour arrêter mon frère, et j'ai un rôle scabreux à jouer : — Allons, de la célérité, et que la fortune me seconde I — [Elevant la voix.) Mon frère, un mot; descendez : — mon frère, venez, vous disje. —

Arrive EDGAR.

EDMOND, commuant.

Mon père vous fait chercher : — fuyez de ce lieu ; on lui a découvert votre retraite; fuyez à la faveur des ombres de la nuit. — N'avcz-vous point parlécontre le duc de Cornouailles? Il arrive ce soir même en toute hâte , et Régane l'accompagne. N'avez-vous rien dit de son hostilité contre le duc d'Albanie? Rappelez-vous bien.

EDGIR.

Pas un mot, j'en ai la certitude.

EDMOND

J'entends venir mon père,— excusez-moi; il faut que je fasse semblant de tirer l'épée contre vous ! — Tirez aussi la vôtre; faites comme si vous vous défendiez. — {Ils mettent l'ipêe à la main et commencent un combat simulé.) Rends-toi : suismoi devant mon père: — holà! de la lumière. — (Bas.) Fuyez, mon frère : — ( Haut. ) Des torches, des torchesl — (Bo«.) C'est bien, adieu.

Edgar s'éloigne,

EDMOND, continuant.

Si je me tirais un peu de sang, ce serait une preuve irrécusable de mes courageux efforts I — ( Il se fait au bras une légère blessure. ) J'ai vu des gens ivres se faire plus de mal que cela, par manière de plaisanterie. — {Elevant la voix.) Mon père! mon père! arrêtez! arrêtez! Quoi, point de secours!

/irrive GLOSTER, suivi de ses Genb qui portent des torches.

GLOSTER.

Eh bien ! Edmond, où est le scélérat ?

EDMOND

11 était là tout-à-l'heure, caché dans les ténèbres, l'épée à la main, murmurant de coupables charmes cl implorant la lune comme >a divinité tutélaire ; - -■

GLOSTER.

Mais Où est- il?

EDMOND

Voyez, seigneur, je saigne.

GLOSTER.

Edmond, où est le scélérat?

EDMOND

Il s'est enfui Quand il a vu l'inutilité de ses efforts, —

GLOSTER.

Qu'on le poursuive. Iloli» I mettez-vous sur sa trace.

Les Serviteurs s'éloignent.

GLOSTER, continuant.

Eh bien I quand il a vu l'inutilité de ses efforts, —

EDMOND

Pour me faire consentir au meurtre de mon père; quand il a vu que je lui parlais des dieux vengeurs, qui tiennent en réserve tous leurs foudres pour punir les parricides ; que j'attestais les liens multipliés et saints qui unissent les enfans aux pèi es ; — en un mot, seigneur, quand il a vu mon invincible répugnance pour ce projet dénaturé, soudain, dans sa fureur, il a tourné contre moi l'épée que déjà il tenait à la main ; et avant que j'eusse pu songer à me défendre, il m'a blessé; mais lorsqu'il a vu qu'appelant à moi mon courage, je me mettais hardiment en devoir d'agir et de lui tenir tête, et peut-être aussi effrayé par le bruit que j'ai fait, il a aussitôt pris la fuite.

GLOSTER.

Il a beau fuir; ce pays ne lui offrira point de retraite ; et une fuis pris, c'est fait de lui ; — le noble duc, mon maiire, mon digne chef et protecteur, arrive ce soir : avec son autorisation, je ferai proclamer à son de trompe une récompense pour celui qui découvrira et livrera au supplice ce lâche homicide, et la peine de mort contre quiconque lui aura donné asile.

EDMOND

Voyant que je ne pouvais le détourner de son dessein et qu'il y persistait irrévocablement, je lui ai adressé des paroles pleines de courroux, et l'ai menacé de tout dècnuvrir. Il m'a répondu : a Bâtard stupide, penses-tu que ton témoignage, » opposé au mien, obtiendrait la moindre créance? » Non, quand lu produirais contre moi ma propre » écriture, je la nierais, et je rejetierais tous les » tons sur tes conseils, tes complol> el tes pratiques » criminelles; et tu ne saurais aveugler le mouiu- » au poini de 1 empêcher de voir rinivrét puissant » et décisif que tu as à ma mort. »

GLOSTER.

0 l'effroy.'iblc et endurci scélérat! ii irait jusqu'à mer sa lettre! Il n'est pas né de moi. ( On entend le son d'une trompette.) Écoule, j'eiileiuls la trompette du duc ! je ne sais quel motif l'ainéne , Je veux faire fermer tous les ports du royaume; le Mêlerai n'échappera pas; il faut que le due m'ac-

corde cela; en outre, j'enverrai son signalement dans toutes les direclions, afin qu'il soit partout reconnu. Quant à loi , fils loyal et dévoué, je prendrai les iriesures nécessaires pour te rendre habile à recueillir ma succession.

JrnicH/LEDUC DE CORNOUAILLES, IlÉGANE, cl lEUK Suite.

COItNOUAILLF.S.

Eli bien, mon noble ami, depuis mon arrivée, — et j'arrive à l'instant même, — j'ai appris d'é- Iranges nouvelles.

KÉCINE.

Si elles sont vraies, il n'est pas de cbitiment assez grand pour punir le coupable. Comment vous trouvez-vous, seigneur?

GLOSTER.

Oh ! madame , mon vieux cœur est brisé 1 il est brisé !

KÉGANE.

Comment, le filleul de mon père aurait voulu attentera vos jours ?celui que mon père a nommé? voire Edgar ?

GLOSTER.

Oh ! madame, madame, je rougis de le dire.

RÉGANE.

N'était-il pas lié avec ces chevaliers tapageurs qui composent la suite de mon père?

Je l'ignore, madame; son crime passe toute mesure. —

EDMOKD.

Effectivement, madame, il était de leur bande.

nÉGANE.

Alors je ne m'étonne pas de ses intentions perverses ! ce sont eux qui lui auront conseillé d'attenter à la vie d'un vieillard dont il leur tarde de posséder et de dissiper les revenus. Ce soir même j'ai reçu par ma sœur des nouvelles de leur conduite; et suivant ses conseils , s'ils viennent pour fi'journer chez moi, je suis bien décidée à ne pas m'y trouver.

CORNOUAILLES

Ni moi non plus, Régane, je vous en donne ma parole. — Edmond, j'apprends que votre conduite envers votre père a été celle d'un bon fils.

EDUOHD.

C'était mon devoir, seigneur.

GLOSTER.

Il m'a révélé ses projets, et en cherchant à se saisir de sa personne, il a reçu la blessure que vous voyez.

CORNOUAILLES

Est-on à sa poursuite?

GLOSTER.

Oui, monseigneur.

S'il est pris, on le traitera de manière à n'avoir plus jamais rien à craindre de lui : disposez de mon autorité, et failcs-en l'usage t^i'il vous

plaira. — Pour vous, Edmond, dont la vertu et l'obéissance viennent à l'instant même de se manifester d'une manière si honorable, vous serez des nôtres ; nous avons besoin d'hommes loyaux comme vous; nous retenons vos services.

EDMOND

Je vous servirai, seigneur, avec zèle, à défaut de toute autre qualité.

GLOSTER.

Je remercie pour lui votre altesse

CORNOUAILLES

Vous ignorez pourquoi nous sommes venus vous voir.

RÉGANE.

A cette heure indue, au milieu des ténèbres de de la nuit : ce sont, noble Gloster , des affaires d'une haute importance et sur lesquelles nous avous besoin de vous consulter. — Notre père et notre sœur nous ont écrit, chacun de leur cûtc, pour nous informer d'une mésintelligence qui s'est élevée entre eux; nous avons jugé à propos de leur répondre de notre propre résidence; les messagers sont prêts, et pour partir n'attendent plus que nos dépêches Notre fidèle et vieil ami, que votre cœur se console ; et veuillez nous aider de vos conseils dans l'affaire urgente qui nous occupe.

GLOSTER.

Je suis à vos ordres, madame; vos altesses sont les très-bien venues.

Ilss'cloisnot,

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