‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 609 sur 633 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

Devant le cliâleau de Gloslcr.

KENT et L'INTENDANT se rencoulrenl.

l'intendant.

Bonjour, l'ami; es-tu de la maison?

KENT

Oui.

l'intendant.

Où pourrons-nous mettre nos chevau.iî

KENT

Dans la bourbe.

l'intendant.

Si tu m'aimes, dis-le-moi, je t'en prie.

KENT

Je ne t'aime pas.

l'intendant.

Eu ce cas, je me soucie fort peu de toi.

KENT

Si je te tenais dans le parc de Lispsburg , je t'obligerais bien à prendre de moi quelque souci.

l'intendant.

Pourquoi me traites-tu ainsi? je ne te connais pus.

KENT

Drôle, je te connais.

l'intendant.

Pour qui me connais-lu ?

KENT

Pour un fripon, un faquin, un mangeur de restes, un gueux, tout pétri de bassesse et d'orgueil, un mendiant sans cœur, un valet à trois livrées, un sale coquin, un poltron, un maraud qui sent la corde d'une lieue, un gredin qui fait le chien couchant pour escroquer un héritage, un cuistre ne sachant faire d'autre métier que celui d'enlremetleur,un composé de tout ce qu'il y a de plus misérable, de plus vil, de plus lâche •, un sot animal que je vais faire crier à tue-tête sous mes coups s'il ose désavouer une seule des syllabes de son signalement.

l'intendant.

Quel étrange dr61e cs-tu donc de venir ainsi injurier un homme qui ne te connaît pas plus que tu ne le connais?

KENT

Il faut que tu sois un coquin bien effronté pour oser dire que tu ne me connais pas; il n'y a pas plus de deux jours que je t'ai donné le croc en jambes et battu devant le roi. Dégaine, misérable : il fait nuit, mais il y a clair de lune ; il faut que je te hache comme chair à pâté, infâme poltron. Dégaine.

Ilraell'<

l'intendant.

Laisse-œoi; je n'ai rien à démêler avec toi.

EENT.

Dégaine, coquin : tu es venu apporter des lettres contre le roi, et servir la révolte d'une poupée orgueilleuse contre l'autorité de son père; dégaine, coquin, ou je vais te taillader les côtes; — dégaine, misérable; allons, viens.

l'intendant.

Au secours! au meurtre I au secours!

KBNT.

En garde, misérable! dcfends-toi , drôle; défends-toi, scélérat; en garde!

11 le bal.

l'intendant.

Au secours! au meurtre! au secours!

Arrivent EDMOND, CORNOUAILLES, RÉGANE, GLOSTER, et plosieubs Serviteurs.

EDMOND

Eh bien! qu'ya-t-il7 séparez-vous.

KENT

Avec vous, jeune homme, si cela vous convient; venez, je suis votre homme; venez, mon litunc maître.

GLOSTER.

Des épées nues! des armes! de quoi s'agit-il î

Sur votre vie, arrêtez; quiconque portera un

coup de plus est un homme mort. De quoi est-il question ?

RÉCANE.

Ce sont les messagers de ma sœur et du roi.

CORNOUAILLES

Quel est le motif de votre querelle? parlez.

l'intendant.

Je puis à peine respirer, monseigneur.

KENT

Cela ne m'étonne pas; ta valeur a fait de si grandes prouesses. Misérable poltron, la nature te renie; c'est un tailleur qui fa fait.

CORNOUAILLES

Tu es un singulier drôle; un tailleur faire un homme ?

KENT

Oui, monseigneur, un tailleur, un statuaire ou un peintre n'auraient pu ébaucher un homme aussi grossièrement, lors même qu'ils n'auraient mis que deux heures à l'ouvrage.

CORNOUAILLES, à l'Intendant.

Réponds-moi : comment s'est élevée cette rixe 7

l'intendant.

Monseigneur, ce vieux scélérat, dont j'ai bien voulu épargner la vie en considération de sa barbe grise, —

KENT

Misérable zed ! lettre superflue 1 — Monseigneurt si vous me le permettez, je vais écraser ce grossier scélérat, le réduire en mortier et en crépir les murs d'une étable à pourceaux. — Épargner ma barbe grise, vil poltron?

CORNOUAILLES

Tais-toi, drôle! tais-toi, manant! n'as-tu donc de respect pour personne?

KENT

Si fait, monseigneur ; mais la colère a ses privilèges...

CORNOUAILLES

Pourquoi es-tu en colère?

KENT

De voir une épée aux mains d'un homme sans cœur. Ces coquins doucereux , véritables rats, coupent avec leurs dents les liens sacrés trop fortement serrés pour être dénoués; ils flattent toutes les passions coupables de leurs maîtres; jettent de l'huile sur le feu de leur colère, de la neige sur leur refroidissement ; nient, affirment, et tournent à tout vent au gré du caprice de leurs maîtres! pareils aux chiens, ils ne savent que suivre. — (A V Intendant.) Que la peste confonde ta face épileptique ! Est-ce que tu te moques de ce que je dis, et me prends-tu pour un imbécile? Oison, si je te tenais dans la plaine de Sarum, je te chasserais devant moi toujours criant jusqu'à Camelot *.

Est-ce que tu es fou, vieux drôle ?

• Ville du comté do Soromcrjet. (Wole rfii Initlmlciir.)

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CLOSTER

Comment vous êtes-vous pris de querelle 7 dites-nous cela?

KENT

Il n'y a pas entre les élémens contraires plus d'antipathie qu'il n'y en a entre moi el ce misérable.

CORNOUAItlES.

Pourquoi l'appelles-lu misérable? quel est son crime?

KENT

Son visage me déplaît.

CORtiOOULLES.

Pas plus peut-être que le mien, ou celui des personnes ici présentes.

KENT

Monseigneur, j'ai l'habitude d'être franc; j'ai vu dans ma vie de meilleurs visages qu'aucun de ceux que je vois dans ce moment devant moi.

C'estquelque maraud qui, s'étant vu complimenter pour sa IVanchise, atfecte une grossièreté brutale, et fait parade d'un défaut qu'il n'a pas. Il ne saurait flatter , il est franc et sincère. Il faut qu'il dise la vérité; si elle est bien iccie, tant mieux ; sinon, prenez— vous-en à sa fi^inrhise. Je connais deces marauds-là, qui sous un masque de franchise, cachent plus de duplicité et une âmeplus corrompue que vingt courtisans imbéciles se consumant en efforts d'adulations.

KENT

Monseigneur, je vous l'affirme en toute sincérité, sous le bon plaisir de votre grandeur, dont l'influence, pareille à l'auréole flamboyante qui rayonne au front de Phébus, —

CORNOUAILLES

Qu'est-ce que cela veut dire?

KENT

C'est pour changer de style, puisque celui que je viens d'employer vous déplaît si fort; assurément, monseigneur, je ne suis point un flatteur; celui qui vous a trompé avec un accent de franchise n'était qu'un franc scélérat, ce que pour ma part je ne serai jamais, quand vous m'en prieriez.

CORNOUAILLES, à l'Inte7>dant.

En quoi l'as-tu offensé?

l'intendant.

En rien, monseigneur; il a plu dernièrement au roi mon maître, de me frapper par suite d'une méprise; cet homme, pour flatter sa colère, se joignit i lui et me fit tomber; puis, lorsque j'étais à ifrre, m'insulta, me railla, et s'attira des éloges du roi pour avoir accablé un homme sans défense; tout-à-l'beure, fier encore de ce grand exploit, il vient de tirer l'épée contre moi.

KENT

A entendre ces coquins et ces poltrons-1,1, Ajax n'est rien auprès d'eux.

COHNOUAIILES.

Qu'on aille chercher les ceps * : vieux scélérat obstiné, non moins qu'insolent, nous t'apprendrons,—

KENT

Monseigneur, je suis trop vieux pour apprendre ; je sers le roi ; c'est lui qui m'envoie auprès de vous; ce serait montrer pour la personne de mon gracieux maître peu de respect et beaucoup de mauvais vouloir, que de mettre son messager dans les ceps.

CORNOUAILLES

Allez chercher les ceps.

Un Serviteur s'éloigne,

CORNOUAILLES, cotilinuant.

Sur ma vie et mon honneur, il y restera jusqu'à midi.

RÈaARE.

Jusqu'à midi I dites jusqu'à ce soir, et toute la nuit encore.

KENT

Mais, madame, si j'étais le chien de votre père, vous ne me traiteriez point ainsi.

RÉGANE.

Non; mais je traite ainsi son valet quand ce valet est un drôle.

On apporte les ceps.

CORNOUAILLES

Voilà un coquin de la même pâte que ceux dont nous parle votre sœur. — Allons, approchez les ceps.

GLOSTER.

Je supplie votre altesse de n'en rien faire. Sa faute est grave, et le bon roi son maître saura l'eu punir; la peine avilissante que vous voulez lui infliger est la punition réservée au vol et aux délits des scélérats de la plus vile espèce ; le roi trouvera mauvais qu'on l'ait insulté dans la personne de son messager, en le mettant dans les ceps.

CORNOUAILLES

Je le prends sur moi.

RÉGANE.

Ma sœur aurait à plus juste titre le droit de s'offenser, qu'on ait insulté et maltraité son envoyé dans l'accomplissement de sa mission. — Allons, emprisonnons-lui les jambes. —

On met Kent dans les ceps, RÉGANE, continuant.

Venez, monseigneur; retirons-nous.

RÉGANE, CoRNOOAiLLE» et L%VRSu\tK s'iloignent.

CLOSTER

Je suis fâché de ce qui t'arrive, mon ami; c'est

* Inslrumcnl «le correcliun alors en usaB"; c'etaieol lie» morceaux de bois qui Icnaienl les jambes .lu patient eniLivécs el fortement serrée». (Note dit traducteur.)

la volonté du duc, et tout le monde sait qu'un ne lui en fait pas changer facilement ; j'intercéderai pour toi.

KENT

N'en faites rien, seigneur ; j'ai sommeil, j'ai fait une longue roule; je dormirai une partie du temps ; je passerai le reste à siffler ; un honnête homme doit prendre son parti sur tout. Je vous souhaite le bonsoir.

GLOÏTEh.

Le duc a tort ; on prendra mal la chose.

Il s'éloigne.

KENT, seul.

Bon roi, je crains bien que ta ne sois tombé d'un mal dans un pire *. Flambeau du monde, qui en ce moment éclaires une autre portion de notre globe, approche, afin qu'aux rayons de ta lumière bienfaisante je puisse prendre lecture de cette lettre. ( // lire une lettre de son sein.) — Ce n'est guère que pour le malheur désespéré qu'il se fait des miracles. Je sais que cette lettre me vientde Cordélie ; le bonheur aura voulu qu'elle fût informée du déguisement sous lequel je me cache; qui sait si elle ne trouvera pas le moyen de me tirer de cette position fâcheuse, et d'appliquer un remède au mal! — La fatigue et le sommeil ra'ancablent; profitez de ce moment, ô mes yeux appesantis; fermez-vous pourne pas voir celteignoble demeure. — Fortune, bonne nuit; souris-moi encore; je m'endors au branle de ta roue.

Il s'endort.

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