‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 612 sur 633 · LE.IR · texte numérisé non relu

LE.IR

Le roi veut parler à Cornouailles; le tendre père veut parler à sa fille, et réclame son obéissance : leur as-tu dit cela? — Par mon sang et ma vie! — Irritable ! le duc irritable! — 'Va lui dire, à ce duc si facile ù irriter, que, — mais non, pas encore; — , il est peut-être indisposé I la maladie nous fait négliger tous les devoirs que nous

LE ROI LEAR

remplissions dans Tétat de sanlé; nous ne sommes plus nous-mêmes, quand la nature accablée impose à l'esprit les souffrances du corps. Je m'abstiendrai; et j'en veux à ma colère d'avoir confondu les lubies d'un malade avec les actes réfléchis d'un homme bien portant. — Malédiction I En quel état je me trouve I — ( Apercevant Kent.) Pourquoi est-il là? cet acte me fait croire que la réclusion du duc et de la duchesse n'est qu'un prétexte. Qu'on me rende mon serviteur. Va dire au duc et à sa femme que je veux leur parler à l'instant même ; dis-leur de venir m'entendre, ou j'irai battre du tambour à la porte de leur chambre jusqu'à ce que le bruit y ait tué le sommeil'.

GLOSTEB.

Je voudrais que vous fussiez eu bonne intelligence.

Il j'éloigne.

LEIR.

Oh! je sens mon indignation qui se soulèvel — mais non ; qu'elle s'apaise.

LE BOCFFON.

Tu n'as qu'à lui dire, mon oncle, ce que la cuisinière disait aux anguilles au moment oùelle les mettait toutes vivantesdans la croùted'un pâté; elle leur caressait la tête à coups de baguette en leur criant : « A bas, petites folles, à bas ! » Celait son frère qui poriait l'affection pour son cheval jusqu'à lui beurrer son foin.

Arrivent LE DUC DE CORXOUAILLES, RÉGANE, GLOSTER et plusieors Serviteurs.

LEIR.

Bonjour à tous deux.

CORSOCAILLES.

Salut à votre seigneurie.

Od met Kent en liberté.

RÉGANE.

Je suis charmée de voir votre altesse.

LEAR

Jele pense, Régane; j'ai des raisons de le croire; si tu ne me voyais pas avec joie , je ferais divorce avec la tombe de ta mère ; car elle ne caniieiidrait plus que la dépouille d'une adultère. — ( A Kent. ) Ah! tu es libre! Mais nous parlerons de cela une autre fois. — Ma bien-aimée Régane, ta sœur est une misérable : ô Régane, ( n:onirant son caur ) elle a ici attaché le vautour de l'ingratitude. — Je puis à peine te parler; tu ne pourrais croire avec quelle méchanceté perverse, — û Régane !

RÉGAKE.

Calmez-vous, je vous prie; vous pouvez être

* Ce passage a embarrassé les commentateurs ; voici comment Letouineur l'a rendu '■ » Je vais à la porte de leur appartement , et j'y sonnerai tant l'alarme, tant, «pi'ils croiront entendre crier : du sommeil à la mort. » Cestplus qu'au contre-sens, c'est UD non-sens. (Note du inulucicur.)

injuste envers elle; mais elle est incapable d'oublier son devoir.

Comment? que dis-tu?

RÉGAKE.

Je ne puis croire que ma sœur ait manqué en rien à ce qu'elle vous doit. Si elle a mis un frein aux débordemens des gens de votre suite, c'est pour des motifs et dans un but si légitimes, qu'elle est à l'abri de tout blâme.

LEAR

Ma malédiction sur elle I

RÉGANE.

0 seigneur, vous êtes vieux; vous approchez du terme marqué par la nature : il faut vous laisser gouverner et conduire par ceux qui connaissent votre état mieux que vous-même. Je vous prie donc de vouloir bien retourner auprès de ma sœur et reconnaître vos torts envers elle.

LEAR

Moi, lui demander pardon ! Comme il serait séant au représentant de notre maison d'aller lui dire : « Ma chère fille, j'avoue que je suis vieux ; la vieillesse est importune; je vous demande i genoux de vouloir bien m'accorder le vêtement, le logement et la nourriture. »

RÉGANE.

En voilà assez , seigneur ; ce sont là des façons ridicules ; retournez chez ma sœur.

LEAR

Jamais, Régane; elle m'a regardé avec colère; sa langue de serpent m'a percé au cœur. Ciel, verse sur sa tête ingrate les trésors de tes vengeances! et vous, souffles contagieux, frappez de paralysie ses jeunes membres !

CORNOCAILLES.

Fi donc, seigneur; quelle honte !

LEAR

Vous, rapides éclairs, dardez dans ses yeux insolens vos flammes aveuglantes I et vous, vapeurs empestées que les marais exhalent et qu'aspire la puissante attraction du soleil, flétrissez sa beauté et châtiez son orgueil.

RÉGANE.

Justes dieux! voilà comme vous me maudirez à mon tour, quand vous serez courroucé contre moi.

LEAR

Non, Régane; jamais tu n'auras ma malédiction. Ta bienveillante nature est incapable de dureté; ses yeux à elle sont farouches; mais les tiens consolenl, el ils ue brûlent pas : ce n'est pas toi qui voudrais me sevrer de mes plaisirs, supprimer une partie de ma suite, madresser des paroles insolentes, réduire mes allocations, et, pour conclusion, m'interdire l'enlrée de ta résidence. Tu sais trop bien ce qu'exigent les devoirs de la nature, la piété filiale, les procédés de la courtoisie, les scntimens de reconnaissance; tu n'as pas oublié que je l'ai donné en dot la moitié I de mon royaume.

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

RÉGINE

Seigneur, venez au fait.

Od eatead le soi

npelte

Qui a nais mon serviteur dans les cepsT

CORNOUAILLES

Quelle est cette trompette 7

Arrive L'INTENDANT.

KÉGANE.

C'est ma sœur qui vient; c'est la confirmation de sa lettre, qui nous annonçait son arrivée prochaine.— ( A i Intendant. ) Votre maîtresse estelle arrivée?

LEAR

Voilà un misérable dont l'orgueil de bas étage s'appuie sur la faveur inconstante de sa maltresse. — Hors de ma vue, maraud I

CORNOUAILLES

Que veut dire votre seigneuriel

LEAR

Qui a mis mon serviteur dans les ceps 7 Régane, j'aime à croire que c'est à ton insu.

Arrive GONERIL.

LEAR, continuant.

Qui vient ici? ô dieux, si vous aimez les vieillards, si votre grandeur bienveillante se plait au spectacle de l'obéissance, si vous-mêmes êtes vieux, que ma cause devienne la vôtre; envoyez ici- bas vos ministres pour embrasser ma défense. [A Goneril.) Peux-tu voir cette barbe sans rougir 7 — 0 Régane , quoi 1 tu la prends par la main ?

GONERIL

Et pourquoi pas, seigneur? quel crime ai-je commis? Tout ce que l'intelligence affaiblie d'un vieillard qualifie d'offense n'en est pas une.

LEAR

O ma poitrine, quelle force as-tu donc? Quoi ! tu peux contenir mon indignation, et tu ne le brises pas 1 — Comment se fait-il que mon serviteur soit dans les ceps?

GORNOOAILLES.

C'est moi qui l'y ai mis, seigneur; mais sa conduite insolente méritait pis encore.

LEAR

Quoi! c'est vous?

RÉGANE.

Je vous en prie, mon père, puisque vos facultés sont affaiblies, prenez-en votre parti de bonne grâce; si, congédiant la moitié de votre suite, vous voulez retourner chez ma sœur et y résider jusqu'i ce que le mois soit expiré, vous pourrez alors venir me trouver ; pour le moment, je ne guis point chez moi ; je suis au d(:| *itrvu ot dans l'impoMibilité da tous recevoir.

Retourner chez elle , et voir cinquante de mes chevaliers congédiés! Non, je préfère aller vivre loin des habitations des hommes, exposé aux injures de l'air, faire ma société du loup et de la chouette, — en butte aux extrémités les plus poignantes! — Retourner chez elle? — Ahl le bouillant monarque de la France , qui a pris sans dot la plus jeune de mes filles, j'aimerais autant aller m'agenouiller devant son trône, et, comme un humble bourgeois, implorer de sa générosité une pension alimentaire. — Retourner chez elle î j'aimerais mieux servir d'esclave et de bête de somme ( montrant l'Intendant ) à cet abominable valet.

GONERIL

Comme il vous plaira, seigneur.

LEAR

Je t'en prie, ma fille, ne me fais pas tomber en démence; je ne t'importunerai pas, mon enfant ; adieu : nous ne devons plus nous trouver ensemble, nous ne nous reverrons plus ! — et cependant tu es ma chair, mon sang, ma fille; ou plutôt, tu es une plaie dans ma chair, et je ne puis t'en expulser; tu es un clou, un ulcère douloureux, uncharbon enflammé qu'a engendré mon sang corrompu. Mais je ne te ferai point de reproches ; quel'opprobre vienne sur toi quand il voudra, mes vœux ne l'invoqueront pas; je n'appellerai pas sur toi la foudre ; je ne porterai pas ma plainte au tribunal des dieux I corrige-toi quand tu le pourras; réforme-toi à loisir. Je puis patienter ; je puis rester chez Régane, moi et mes cent chevaliers.

RÉGANB.

Pas du tout; je ne vous attendais point encore, et je ne suis pas préparée à vous recevoir. Seigneur, écoutez ma sœur; car ceux qui veulent bien donner àvotre passion le contre-poids de leur raison, se résignent en pensant que vous êtes vieux, et que — Au surplus, ma soeur sait ce qu'elle fait.

Est-ce là le langage que tu devrais tenir?

RÉGANE.

J'y persiste, seigneur. Quoi 1 cinquante chevaliers, n'est-ce pas suffisant? Qu'avez-vous besoin d'en avoir un plus grand nombre? n'est-ce pas même plus qu'il ne vous en faut? Il y atout à la fois dépense inutile et danger dans un nombre si considérable? Comment voulez-vous que, dans une même maison, tant de gens, obéissant à des maîtres différens, vivent en bonne intelligence? c'est difficile ; c'est presque impossible t

GONERIL

Ne pourriez-vous pas, seigneur, être servi par ses gens ou par les miens ?

RiGANE.

Pourquoi n'en serait-il pas ainsi, seigneur? S'il leur arrivait de mal s'acquitter de leur service, nous pourrions les réprimander. Si vous voulez venir chez moi, — car j'y vois maintenant un dan-

LE ROI LEAR

ger, — je vous prie de n'en amener que vingtcinq; je ne veux point en recevoir davantage.

LEAR

Je vous ai tout donné —

BËGÀME.

Et il était temps.

LEiR.

Je me suis placé sous votre garde, sous votre tutelle, mais en stipulant pour ma suite un certain nombre de chevaliers. Dois-je donc, Kcgane, en venant chez loi, n'en amener que vingt-cinq ? Estce la ce que tu as dit?

RÊGANE.

Et je le répète, seigneur; je n'en veux pas davantage.

LEIR.

De laides créatures peuvent sembler belles par comparaison; on a quelque mérite encore lorsque entre les pervers on n'est pas le plus pervers. — {A Goneril.) J'irai avec toi; tu m'en accordes cinquante, elle vingt-cinq ; c'est une fois plus qu'elle, et ta tendresse est le double de la sienne.

GONERIL

Écoutez-moi, seigneur; quelle nécessité d'avoir à votre suite vingt-cinq individus, ou dix, ou même cinq, dans une maison uù un per.^unnel deux fois plus nombreux a l'ordre de vous servir 1

RÉGANE.

Qu'avez-vous besoin d'en avoir un seul?

LEAR

Lesbesoins ne se raisonnent pas; il n'estpasun mendiant qui, dans son indrgence même, n'ait du superQu. N'accorde à la nature que ce que la nature demande, et tu ravales l'homme au niveau de la brute ; tu es une dame de haut rang ; s'il suffi t pour tout luxe de se vêtir chaudement, pourquoi ces riches vélemens que tu portes et qui ne te protègent qu'imparfaitement contre le froid? — Mais pour moi, une chose de première nécessité, c est la patience; accordez-la-moi, grands dieux. Vous voyez ici unpauvre vieillard, non moins chargé de douleurs que d'années, malheureux par l'une ecpar l'autre de ces deux causes. Sic'estvousqui stimulez les cœurs de ces allés contre leur père, ne me ravalez pas au point de l'endurer tranquillement; allumez en moi le feu d'un noble courroux, et ne souffrez pas que des pleurs, ces armes qu'il faut laisser aux femmes, sillonnent mon mâle visage ! — Non, filles dénaturées, je tirerai de vous une telle vengeance, que le monde — je ferai des choses — j'ignore encore ce qu'ellespourrontéire. mais elles épouvanteront la terre. Vous vous attendez à me voir pleurer; non, je ne pleurerai pas: — j'ai amplement sujet de verser des larmes; mais avant que j'en répande une seule, ce

cœur se brisera en mille pièces. — mon fou , j'en perdrai la raison !

Leab, Glosteb, Kent et le Bovf fou s' éloignenl Le tODDerre grouJc, et on ealend le bruit loiaUin d'un

CORNUUAILLES.

Rentrons; nous sommes menacés d'un orage.

RÉGANE.

Cette résidence est peu vaste; il nous serait difficile d'y recevoir convenablement le vieillard et son monde.

GONERIL

C'est sa faute; il s'est mis lui-même dans l'embarras; qu'il porte la peine de sa folie.

KÉGANg.

Pour lui personnellement, je le recevrai volontiers, mais pas un seul de ses gens.

Je suis dansla même résolution. Ouest le comte de Glosterî

CORNODAILLES.

Il a suivi le vieillard. — Mais le voici qui revient.

Revient GLOSTER.

GLOSTER.

Le roi est furieux.

CORNODAILLES.

Où va-t-il?

GLOSTER.

Il a demandé son cheval, mais j'ignore où il a le dessein d'aller.

CORNOCAILLES.

Le mieux est de le laisser suivre son caprice: qu'il aille où il voudra.

GONERIL

Seigneur, je vous le demande en grà'C, ne le pressez pas de rester.

GLOSTER.

Hélas! la nuit approche, et les vents soufflent avec violence; à plusieur.'' milles à la ronde, il n'y a pas un arlirisseau.

BËGANE.

Seigneur, aux hommes entêtés, les maux que leur obstination leur attire, doivent servir de leçon. Fermez vos portes; les hommes de sa suite sont des gens à craindre; crédule comme il est, défions-nous des extrémités auxquellesils peuvent le porter; la prudence l'exige.

CORNOUAILLES

Fermez vos portes, seigneur ; il fait une nuit affreuse ; le conseil de Régane est sage : allons nous abriter contre l'orage.

Ils s'éloignent.

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