SCENE PREAIIERE
Une Lriiycre. On enlcntl le bruit d'un violent orage ; Veclair luit, le tonnerre gronje.
Arrivent d'un cote KENT, de l'autre UN CHEVA- LIER de la suite de Lear.
KENT
Qui est là par un temps pareil ?
LE CHEVALIEB.
Quelqu'un qui est, comme le temps, dans une grande perturbation.
KENT
Je vous reconnais. Où est le roiî
LE CDEVALIER.
Il lutte contre les élémens déchaînés, il demande aux vents d'abimer la terre dans l'océan, ou de soulever les flots irrités au point de leur faire submerger la terre, afin que tout ici-bas change ou s'anéantisse. 11 arrache ses cheveux blancs, que, dans son aveugle rage, l'impétueux aquilon emporte et disperse dans l'air. Il oppose son énergie d'homme, toute faiblequ'elle est, aux contraires efTorts du vent et de la pluie. Par une iiuilsemblable, alors que l'ourse à la mamelle vide reste couchée dans son repaire, que le lion et le loup affamé tiennent leur fourrure à couvert, lui, la tête nue, il court çà et là, et défie le sort et ses fureurs.
KBNT.
Mais qui est aveclui?
LE CBBVALIEB.
Personne, si ce n'est son bouffon, qui cherche à faire diversion par ses lazzis aux injures dont son cœur est navré.
KENT
Ami, je vous connais, et vous jugeant honnête homme à votre physionomie, j'ose vous confier un message important. Il y a mésintelligence, quoiqu'on la dissimule encore de part et d'autre, entre les ducs d'Albanie et de Cornouailles. Ils ont, comme tous ceux que leur étoile a placés dans les grandeurs et sur le trône, des serviteurs non moins perfides qu'eux. Ces hommes servent d'espions au roi de France et l'instruisent de tout ce qui se passe parmi nous. Ils lui ont appris le mauvais vouloir que les deux ducs ont l'un pour l'autre, leurs mutuelles intrigues, la dureté avec laquelle ils ont traité le vieux roi, et les événemeos plus graves qui peut-être se préparent, et dont tout ceci n'est que l'avantcoureur. Quoi qu'il en soit, une arinoe française
vient d'arriver dans ce royaume en proie à la discorde; déjà, grâce à notre incurie, lie a secrètement pris terre dans quelques-uns de nos meilleurs ports, et elle est sur le point de déployer ouvertement ses bannières. — Venons maintenant à ce que j'attends de vous. Sivous avez quelque confiance en moi, partez sur-le-champ pour Douvres; vous y trouverez des personnes qui vous en témoigneront leur reconnaissance; vous leur ferez un récit fidèle des intolérables douleurs dont le roi est abreuvé. Je suis homme de qualité par ma naissance et mon éducation, et j'ai des raisons puissantes pour vous charger de ce message.
LE CHEVALIER
Nous recauserons de cela.
KENT
Non', nous en avons assez dit. Pour vous convaincre que je suis beaucoup plus que je ne Ir parais, {il lui donne une bourse) ouvrez cette bourse, et prenez ce qu'elle contient. Si vous voyez Cordélie, comme j'en ai la conviction, montrez-lui cette bague, et vous apprenant ce que vous ignorez encore, elle vous dira qui je suis. Maudit orage! Je vais chercher le roi.
LE CBEVALIEI\.
Donnez-moi votre main. N'avez-vous plus rien à me dire î
Un mot seulement, mais il est important; vous allez prendre cette direction, moi, celle-ci; le premier de nous deux qui trouvera le roi en avertira l'autre par un cri.
Ils s'éloignent dans deux dirvclions diffcrcnlcs.