‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 622 sur 633 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Le camp français près dcDuuvrcs.

Arrivent KENT et UN CHEVALIER de la Suite oo

ROI LÉAR

KEN t.

Savez-vcus pour quel motif le roi de France est retourné si précipitamment dans ses états?

LE CHEVALIER

Quand il a quitté son royaume, il lui restait à terminer quelques affaires graves, qui depuis sont revenues à sa pensée; comme il y allait du salut de l'état, il ne pouvait sans péril différer son retour.

KENT

A quel général a-t-il laissé le commandement?

LE CHEVALIER

Au maréchal de France, M. de la Pare.

KENT

La lettre que vous avez remise à la reine a-t-elle provoqué en elle quelque démonstration de douleur?

LE CHEVALIER

Oui, seigneur : elle l'a prise et l'a lue en ma présence ; de temps à autre une grosse larme sillonnait sa joue délicate; elle semblait vouloir en reine commander à son affliction, qui, rebelle à sa loi, cherchait à la dominer et à régner sur elle.

KENT

Cette lecture l'a donc émue?

LE CHEVALIER

Oui; mais sans que sa douleur fît explosion. C'était à qui, de la résignation ou du chagrin, donnerait à ses traits une expression plus céleste. Vous avez vu le soleil au milieu de la pluie; son sourire et ses pleurs semblaient annoncer qu'un plus beau jour allait luire. Ces sourires charmans, qui se jouaient sur ses lèvres vermeilles, paraissaient ignorer la présence des hôtes que contenaient ses yeux, et qui en sortaient comme autant de perles détachées de deux diamaos. — Enfin la douleur serait une admirable chose, si tous la portaient avec autant de grâce.

KENT

N'a-t-elle point parlé ?

LE CHEVALIER

Une ou deux fois elle a prononcé le mot de père, avec un long effort, et comme si elle eût soulevé un [loids qui pesait sur son cœur ; elle s'est écriée : it Mes sœurs, mes sœurs 1 — Opprobre de notre sexe! mes sœurs! Kent! mon père! mes sœurs! quoi? pendant l'uragel au milieu de la nuiti La pitié est donc exilée de ce inonde ?» — Alors des pleurs divins se sont échappés de ses yeux et ont baigné ses sanglots; — puis tout-à-coup elle est sortie, pour aller s'enfermer seule avec sa douleur.

KENT

Ce sont les astres qui brillent là-haut qui pré-

LE ROI LEAR

sident à notre destinée, autrement on ne pourrait concevoir que des rejelous si dissemblables pro- ■ïiennent du même père et de la même mère. Vous ne lui ave: point parlé depuis?

LE CHEVALISB.

Non.

KENT

Est-ce avant le départ du roi qu'a eu lieu cette entrevue?

LE CBEViLIER.

Non, c'est depuis.

KENT

Fort bien; le malheureux Léar est dans cette ville ; parfois, dans ses momens lucides, il se rappelle le motif qui nous y a conduits et refuse opiniâtrement de voir sa fille.

LE CHEVALIER

Pourquoi, seigneur?

KENT

Une invincible honte le domine;il se rappelle la dureté avec laquelle il lui a retiré sa bénédiction et l'a abandonnée aux vicissitudes du sort, dans une terre étrangère, transférant tous ses drults à ses filles dénaturées; ce souvenir est comme un trait empoisonné qui déchire son cœur, et sa confusion l'éloigné de Cordélie.

LE CHSVALIED.

Ilélas! qu'il est à plaindre!

KENT

Vous n'avez rien entendu dire de l'armée des ducs d'Albanie et de Cornouailles?

LE CHEVALIER

Leurs troupes sont entrées en campagne.

KENT

Allons, je vais vous conduire auprès de Lear, notre maître , et vous laisserai avec lui pour veiller sur sa personne : j'ai des motifs puissans pour garder quelque temps encore le déguisement qui nie cache; quand vous saurez qui je suis, vous n'aurez pas regret de la coopération que vous m'aurez prêtée. Venez avec moi, je vous prie. Ils s'éloignent.

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