‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 632 sur 633 · ALBA.ME · texte numérisé non relu

ALBA.ME

Monstre! connais- tu cet écrit?

GONEKIL,

Ne m'interroge pas sur ce que je conuais.

Elles'èluigne.

ALBANIE, à un officier.

Suivez-la; sa fureur va jusqu'au désespoir; veillez sur elle.

L'Officier s'éloigne.

EDMOND

J'ai fait ce que vous m'imputez, et bien d'autres choses encore que le temps dévoilera; tout cela est passé, et moi aussi. — {A Edgar.) Mais qui es-tu toi, qui viens d'obtenir sur moi cet avantage ? Si tu es noble, je te pardonne.

EDGAR

Je ne veux pas être moins généreux que loi. Mon sang n'est pas moins noble que le tien, Edmond ; s'il l'est davantage, les torts à mon égard n'en sont que plus grands. Mon nom est Edgar, et je suis le filsde ton père. Les dieux sontjustes, et tirent de uos faiblesses mêmes l'instrument dont ils nous châtient. L'union illicite à qui tu dois le jour a colite les yeux à ton père.

EDMOND

Ce que tu dis est vrai; le cours de ma destinée est accompli, et me voici.

ALBANIE, à Edgar.

Ton port seul m'avait déjà révélé la noblesse; — laisse-moi l'embrasser. Que l'affiiclion brise mon cœur, si jamais j'eus le moindre sentimeut de haine contre toi ou contre ton père.

EDUAB.

Digne prince, je le sais.

ALBANIE

Où l'es-tu caché? comment as-tu connu les infortunes de ton père?

LE ROI LEAR

En les soulageant, seigneur. — Écoutez un court récit ; — et quand je lauiai achevé, oh I puissé-je voir mon cœur se briser I Pour échapper à la proscription sanglante qui me poursuivait de si près, — ô invincible attachement à la vie , qui fait que nous aimons mieux endurer le supplice d'une mort de tous les instans, que de mourir tout d'un coup et une fois pour toutes ! — je pris le parti de me déguiser sous les haillons d'un lunatique, et d'assumer un rôle abject, qu'un chien même dédaignerait de prendre. Sous ce déguisement, j'ai rencontré mon père, avec ses orbites sanglans pareils à deux anneaux qui auraient perdu leurs pierres précieuses; je suis devenu sou guide ; j'ai conduit ses pas ; j'ai mendié pour lui ; je l'ai sauvé du désespoir, lui laissant toujours ignorer qui j'étais, et c'est une faute que je me reproche ; il y a une demi-heure seulement, après m'être revêtu de mes armes, incertain si je triompherais, bien que j'en eusse l'espoir, je lui ai demandé sa bénédiction, et lui ai raconté depuis le commencement jusqu'à la fin tout mon pèlerinage; mais, hélasl partagé entre les deux extrêmes delà joie et de ladouleur, son cœur déjà endommagé, trop faible pour supporter un pareil conflit, s'est brisé, et il est mort le sourire sur les lèvres.

EDMOND

Ce que tu m'as dit là m'a ému, et peut-être en résultera-t-il quelque bien ; mais continue; tu semblés avoir encore quelque chose à dire.

EDGAR

Il semblerait que la mesure de mes maux fôt comblée, mais un dernier malheur devait les couronner tous. Pendant que j'exhalais ma douleur par des cris, est arrivé un homme qui, m'ayant connu dans mon état de misère et d'opprobre, a voulu d'abord fuir ma société abhorrée; mais ayant appris qui était l'infortuné accablé de tant de maux, il s'est jeté dans mes bras en poussant des hurleraens à ébranler la voûte des cieux ; puis il s'est précipité sur le corps de mon père, et m'a raconté au sujet de Lear et de lui-même la plus attendrissante histoire que l'oreille de l'homme ait jamais entendue. Ce récit a renouvelé l'énergie de sa douleur, elles ressorts de sa vie commençaient a se rompre: en ce moment la trompette a sonné deux fois, et je l'ai laissé étendu sans connaissance.

ALBANIE

Mais qui était cet homme?

Kent, seigneur, Kent le banni, qui, sous un déguisement, avait suivi le roi, auteur de son exil, et lui avait rendu des services qu'un esclave n'eût pas voulu rendre.

Accourt UN OFFICIER, tenant à la main un poignard sanglant.

l'officier.

Au secours I au secours! au secours

EDGAR

Quelle espèce de secours?

ALBANIE

Ami, parle.

EDGAR

Que signifie ce poignard sanglant?

l'officier.

Il est encore fumant, il sort du cœur de — Oh ! elle est morte I

ALBANIE

Qui, morte? Parle.

l'officier.

Votre épouse, seigneur, votre épouse ; et sa sœur

a été empoisonnée par elle; elle en a fait l'aveu.

EDUOND.

Je leur avais à toutes deux engagé ma foi : qu'où nous unisse tous les trois dans la tombe.

ALBANIE

Mortes ou vivantes, qu'on apporte leurs corps I — Cet exemple de la justice divine est fait pour inspirer une terreur salutaire, mais ne saurait exciter en nous la pitié.

Un Officier s'éloigne.

Arrive KENT.

EDGAR

Voici Kent qui vient.

ALBANIE

Oh 1 est-ce bien lui? Les circonstances ne permettent pas les formalités que prescrirait en ce moment la courtoisie.

KENT

Je viens dire un dernier adieu à mon roi, à mon maître; n'est-il point ici?

ALBANIE

Ohl nous avons oublié le plus important! — Parle, Edmond, ouest le roi? où est Cordélie? — Kent, vois-tu ce spectacle?

On apporte les cadavres deGoneril et Je Bcgane. KENT.

Hélas? que veut dire ceci?

EDMOND

Elles m'aimaient toutes deux; l'une a empoisonné l'autre par amour pour moi; ensuite elle s'est poignardée.

ALBANIE

C'est la vérité. — Couvrez leurs visages.

EDMOND

Je voudrais vivre. Allons, en dépit de ma nature, faisons le bien une fois. Envoyez à l'instant, — ne perdez pas une minute, — envoyez au ch,1teau; car j'ai donné l'ordre écrit de mettre à mort Lear et Cordélie; — envoyez quelqu'un sans délai.

ALBANIE

Courez, ohl courez!

EDGAR, à Edmond.

A qui s'adresser? — Qui a reçu cet ordre? Pour

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

le révoquer, envoie-lui quelque signe qu'il puisse recoDnaiIre.

EDMOND

C'est juste; prends mon épée ; remets-la au capitaine.

ALBAME.

Au nom du ciul, hàte-toi.

Edgar s'éloigne.

EUUOND

II a re(,'u de ion épouse et de mui l'ordre d'étrangler Curdélie dans sa prison et d'atiribuer sa mort à uu suicide, résultai de son désespoir.

Que les dieux la protègent! — {Monirant Edmond.) Qu'on l'emmène pour quelques insians.

On emmène Eduond.

Arrive LEAR , portanl CORDÉLIE dans ses bras , EDGAK, UN OFFICIER et d'autres, le suivent.

Hurlez, hurlez, hurlez! — Oh I vous êtes de marbre; si j'avais vos voix et vos yeux, j'en userais de manière à faire éclater la voûte du firmament.— Je l'ai perdue pour jamais! — Je sais quand une personne est morte et quand elle est vivante. — • Elle est insensible comme l'argile. — Prétez-moi un miroir; si son haleine en humecte ou en ternit la glace, ce sera une preuve qu'elle vit encore.

KENT

Sommes-nous au dernier jour du moade?

EDGAR

Ou avons-nous sous les yeux une image de ce jour terrible?

ALBANIE, regardant Lear.

Tombe, et meurs.

LEAR

Cette plume remue; elle vit! s'il en est ainsi, c'est là un bonheur qui expie toutes les douleurs que j'ai ressenties.

lEHT, s'agenouillani.

0 mon bon maitre I

LEAR

Éloigne-toi, je te prie.

C'est le noble Kent, votre ami,

LEAR

Malédiction sur vous tous, assassins, traîtres que vous êtes! J'aurais pu la sauver; maintenant, elle est morte sans retour. — Cordélie, Curdélie, attends un moment. Ah ! que dis-tu ? Sa voix a toujours cté douce, suave il calme; cela sied si bien i une femme! — J'ai lue le niisrable qui t'étranglait.

L'OrFICIU.

Il l'a effectivement tué.

LEAR

N'est-ce pas, ami? J'ai vu un temps où, brandissant ma bonne épée trancliaute je les aurais faitfuirà toutesjambes : maintenant jcsuis vieux, et toutes ces contrariétés m'affaiblissent. — Qui éies-vous? Mes yeux ne sont pas des meilleurs; je vous le dis franchement.

KENT

Si jamais la fortune peut se vanter d'avoir épuisé ses faveurs sur un homme, et ses rigueurs sur un autre, nous en avons un exemple ici sous les yeux.

LEAR

C'est un douloureux spectacle. N'es-tu pas Kent ?

KENT

Lui-même, votre fidèle Kent. Où est votre serviteur Caïus ?

C'est un excellent garçon, je t'en donne ma parole; il est homme .i frapper des coups solides, et lestement encore. Il est mort et pourri.

KENT

Non, mon bon seigneur; ce Caïus, c'est moi; —

LEAR

Je vais sur-le-cbamp m'en assurer.

KENT

C'est moi qui, depuis le commencement de vos infortunes, ai suivi vos pas douloureux,

LEAR

Sois ici le bien venu.

KENT

Oh ! non, ni moi, ni personne. Vous n'avez ici sous les yeux que la désolation, le deuil et la mort. — Vos filles ainces ont elles-mêmes mis fin à leurs jouis, et sont mortes dans le désespoir.

LBAR.

Oui, je le crois.

ALBANIE

Il ne sait pas ce qu'il dit, et c'est inutilement que nous nous présentons à ses regards.

EDGAR

Très-inutilement.

Arrive UN OFFICIER.

l'officier.

Edmond est mort, monseigneur.

ALBANIE

Ce n'est en ce moment qu'une bagatelle. — Vous, seigneurs, digues amis, écoutez quelles sont nos intentions. [Montrant Lear.) Nous prodiguerons ù cette auguste ruine toutes les consolations qui seront en notre pouvoir. Pour ce qui est de nou>, nous résignerons entre les mains du vieux monarque notre absolu pouvoir, pour qu'il en joui>3e le reste île ses jouis. — {A Edgar et à Kent. Vous, Vous serei réiutegios dans tous vos droits, et il vous sera conféré de nouveaux bonneurs que vous

LE ROI LEAR

avez plus que mérités. — Tous nos amis recevront ■a récompense de leurs venus, et tous nos ennemis boiront la coupe de leur perversité [Montrant Lear.) Ohé! voyez, voyez!

LEAR

Ils ont donc étranglé ma pauvre enfant I Non, non, plus dévie. Eh quoi I un chien, un cheval, un rat, vivent; et toi, ton souffle est éteint I je ne te verrai plus ; non, jamais, jamais, jamais, jamais, jamais. — Défaites-moi ce boutuii, je vous prie. Je vous remercie — Tenez, voyez! regardez-la, — regardez, — ses lèvres , — oh ! regardez , regardez.

11 colle ses lèvres sur celles de Cordelie, el meurt. SD6AR,

11 perd connaissance I — Seigneur, seigneur, —

Brise-toi, cœur de ce vieillard! iih! brisetoi, je l'en conjure !

EDCAB, à Lear qu'il soutient dans ses bras. Ouvrez les yeux, seigneur.

KENT

Laissez son ànie partir en paix. Oh I laissez-le mourir! c'est le hair que de vouloir de nouveau l'étendre sur la roue de ce monde barbare.

En effet, il est mort.

KENT

Je m'étonne qu'il ait pu vivre si long-temps; chacun de ses jours était un vol fait à la mort.

ALBAKIK.

Qu'on emporte tous ces corps. — Un deuil général, voilà maintenant noire grande aflaire. - — [A Kent et à Edgar.) Mes amis les plus chers, gouvernez tous deux ce royaume, et cicatrisez ses blessures.

KENT

Seigneur, je dois bientôt partir pour un long voyage ; mon maitre m'appelle. — Je ne dois pas lui dire, « non! »

ALBANIE

Nous devons nous résigner aux nécessités de ces temps douloureux, dire ce que nous sentons, non ce que nous devrions dire. Le plus vieux a porté le fardeau It: plus lourd. Nous qui sommes jeunes, il ne NOUS sera jamais donné d'avoir ni des maux si grands, ni une vie si longue.

Ils

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