‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 10 sur 96 · POEME · texte numérisé non relu

POEME

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CHANT PREMIER

ARGUMENT

L'Orgaeil et la Volapt^, aateora de rirrëligion. NaÎMince de rOrgneil à rintUnt de U création. Son caractère. Il lëdait lea ange*. Il est précipité avec eoz. Discoars de TOrgneil aax démons. Il les arme une seconde fois contre Dieo. Il qnitte le séjour de Tenfer après la création de l'homme ; il le corrompt : il introduit snccessitement sur la terre les différentes erreurs combattues dans ce poëme.

De Tesprit de Dieu même immortelle clarté^ Je t'invoque aujourd'hui, puissante Vérité, Toi qui , du haut des cieux ici-bas descendue , Toujours victorieuse et toujours combattue, Loin du peuple et des grands aimes à te cacher, Pour te montrer sans voile a qui veut te chercher ; Viens remplir mon esprit de ta splendeur divine ; Viens des erreurs du monde éclairer l'origine : Dis-moi comment l'Orgueil pénétra dans les cieux, Arma l'ange rebelle et l'homme audacieux ,

Betiris. m

Gomment la Volupté , sa sœur et sa complice , De la Religion ébranla Tédifice ; De ces monstres ligués peins toutes les fureurs ; Fais voir dans leur accord la source des erreurs \ Et du monde ébloui par leurs fausses maximes Viens chasser à la fois les doutes et les crimes. Que mes premiers travaux s'élèvent jusqu'à toi. Ecoute : mes projets sont dignes d'un grand roi , Dignes du Dieu puissant dont les lois souverafnes De la France en ses mains firent tomber les rênes. J'entreprends de venger les droits de l'Immortel : Louis , c'est te servir; ton trône est sur l'autel. Le pouvoir légitime émane de Dieu même : Si le maître des rois , le créateur suprême , Perd l'empire absolu qu'il a sur nos esprits , Si la loi pure et sainte est en butte aux mépris , Et si l'impunité consacre un tel exemple , Les rois n'ont plus de trône où Dieu n'a plus de temple ; L'autorité succombe, et l'homme impérieux Ne reconnoît les rois que lorsqu'il craint les dieux. Que la Religion , qui soutient ta couronne , Reçoive de ton bras l'appui qu'elle te donne. Elle abhorre le sang , que tu crains de verser. Mais proscris , mais flétris qui l'ose renverser : Plus son empire heureux s'étendra sur la France , Plus tu verras fleurir ta gloire et ta puissance. Arme-toi pour sa cause, et que l'autorité De cent chaînes d'airain charge l'impiété.

Tels que la feble a peint les enfiints de la Terre Sur des monts entassés afironter le tonnerre ,

CHANT PREMIER. 99

Tels qu'on vit les Titans , que l'Orgueil déchaîna ,

Lancer contre le ciel les rochers de l'Etna ;

Tels on voit aujourd'hui de nouveaux Salmonées ,

D'insolents Gréryons , de fougueux Capanées ,

Qui y la torche à la main y embraseroient les cîeux ,

Monteroient hardiment sur le trône des dieux,

D'où, tournantleursregardsversleglobeoù nous sommes,

Hommes exigeroient les hommages des hommes.

Malheureux , dont l'esprit rebelle et resserré

S'indigne du bandeau dont il est entouré !

L'Orgueil , qui les forma semblables à lui-même ,

Leur dit : « Foulez aux pieds l'autel , le diadème ,

Le glaive , et la balance , et le sceptre des rois ;

Vos talents sont vos dieux, vos penchants sont vos lois :

Oui , l'homme est né monarque , il est roi de son être ,

Et s'il est courageux, il n'a jamais de maître.

Secouez donc un joug que depuis six mille ans

Traînent avec frayeur des mortels indolents ,

Qui , sur leurs préjugés négligeant la victoire ,

Tremblent de rejeter ce qu'ils ont peine à croire. »

C'est ainsi que l'erreur égare les mortels , Qu'elle ébranle le trôné et sape les autels. H est temps d'enchaîner cette hydre révoltée , D'étoufler les clameurs de sa bouche infectée , D'éclairer de ses pas les détours tortueux , Et de faire tomber son masque fastueux.

O toi , qui , par des nœux que la raison resserre , Unis l'ame a sa source et le ciel a la terre , Qui du devoir en nous fais éclater la voix , Soumets le peuple au prince et le monarque aux lois ,

loo LA RELIGION VENGÉE.

O.toi , Religion terrible et nécessaire ,

J'implore ton secours : que ton flambeau m'éclaire !

Descends et soutiens-moi. Je porte dans mes mains

La gloire de Dieu même , et le sort des humains.

De ton sein enflammé &is couler dans ma veine

Cette active chaleur par qui la grâce entraine ;

Sauve-moi des erreurs que je vais découvrir.

Tu m'entends ; Dieu m'appelle ; et les cieux vont s'ouvrir.

Avant le temps , le monde , et le jour qui l'éclairé , Dieu régnoit en lui-même , unique et solitaire , Nourri des purs rayons de sa divinité , Planant sur l'océan de son immensité ; Il jouissoit en paix de sa propre existence, Et n'avoit pas encore exercé sa puissance : Il la manifesta tout entière en créant ; Son souffle en un clin-d'œil féconda le néant. La lumière brilla , le sublime empyrée Se peupla de témoins de sa gloire sacrée ; Esprits purs , immortels , nés libres , mais , hélas ! Quoique comblés de dons , capables d'être ingrats. L'ange de l'Eternel fut le premier ouvrage ; Et,«né pour louer Dieu , le ciel fut son partage. La terre prit naissance ; et l'homme vit le jour, Aussi libre que l'ange, et créé pour l'amour.

Mais , avant que de Dieu la sagesse profonde Eût tiré de son sein les éléments du monde , La sombre éternité , sans terme dans son cours , Enveloppoit le temps qui mesure nos jours ; L'horloge étoit muette , et l'ombre mensongère Ne traçoit pas le vol de l'heure passagère.

CHANT PREMIER. loi

L'instant où Dieu créa fut le premier instant, Et le temps prit naissance où finit le néant.

O profondeur divine ! ô grandeur infinie ! Abime impénétrable où se perd le génie ! Quel esprit du grand être atteindra la hauteur? On ne la voit briller qu'au sein du créateur ; Sans la création , ' la nuit la plus obscure EnveIoj>pe le monde et voile la nature.

Dieu créa l'ange et rhomme innocents et par&i'ts , Pour partager entre eux sa gloire et ses bienfaits. Les habitants du ciel , substances immortelles , Eurent pour compagnon l'homme , immortel comme elles ; Mais l'Orgueil perdit l'ange , et l'ange révolté Nous enleva le don de l'immortalité.

Telle fut, 6 mortels , notre noble origine; Telle fiit notre chute , et l'affreuse ruine Qu'entraîna le progrès de la première erreur. De ce fameux revers je vais peindre l'horreur.

Roi pasteur , roi prophète , et chantre si sublime , Viens m' embraser du feu dont ta harpe s'anime Quand tes puissants accords annoncent en tout lieu Les misères de l'homme et la grandeur de Dieu.

L'Orgueil , qui sur la terre a rendu si puissante L'erreur, toujours détruite et toujours renaissante; Ce funeste inventeur des dogmes dangereux * Qui , flattant nos désirs , nous rendent malheureux , N'étoit point lorsque Dieu , subsistant par lui-même, Nageoit dans les trésors .de sa grandeur suprême ; La puissance , pour lui sans borne et sans écueil , Le sauve également de fbiblesse et d'orgueil :

Qui n'a point commencé ne peut se méconnoltre. L'Orgueil avant le monde étoit encore à naître : Mais quand , au sein fëcond de son éternité , Dieu créa Tunivers, vaste, mais limité, L'erreur audacieuse annonça la fbiblesse , Et l'Orgueil s'échappa du sein de la bassesse»

Ce fier Orgueil à peine avoit les yeux ouverts , Qu'il frémit de trouver un maître à l'univers , Un maître intelligent, dont l'œil infatigable L'éclairé, le poursuit, le pénètre, et l'accable : Jaloux de la puissance , il voudroit la trahir; Et , né pour être esclave , il ne peut obéir. Qui croiroit que , rempli d'une folle espérance , Vers le sommet des cieux il perce en assurance , Et qu'élevant son vol jusqu'au trône sacré , Il brave les carreaux dont il est entouré , Qu'il soulève de Dieu les vivantes images. Et déchire l'auteur, en perdant ses ouvrages ?

Assis dans son palais , sur le trône des airs , Dieu , tranquille et serein , contemploit l'univers ; Il soumettoit les cieux a ses lois souveraines , Et du monde naissant sa main guidoit les rênes; Une foule d'esprits , ministres de ses lois , L'adoroient en silence et trembloient a sa voix. Binant de son amour et brillant de sa gloire, Gomment de ses bienfaits perdroient41s la mémoire? Accablés sous le poids de la divinité.

Us craignent que l'éclat de tant de majesté , Pénétrant à la fois leur ame tout entière , Ne les anéantisse à force de lumière :

CHANT PREMIER. io3

Mais rOrgueil lentement leur verse son poison , Et, d'un philtre insensible enivrant leur raison , Il traite cet esprit, si simple et si sublime , De tyran que la force a rendu légitime , Que le hasard servit , que Taudace fit roi , Et dont l'empire injuste est fondé sur Teffroi : Cet empire est le leur s'ils psent y prétendre , Et Dieu même a son gré ne peut plus le défendre.

L'ange alors vers le trône élève ses regards. Mais le palais des cieux s'ouvre de toutes parts , De rOlympe ébranlé la voûte tombe en poudre. Dieu pour l'anéantir n'y lança point la fqudre , Sa voix n'éclata point; son œil toujours serein Fondit d*un seul regard et le marbre et l'airain ; Tranquille , aux éléments il déclara la guerre , Dans le sein de la paix il fit trembler la terre* Comment donc , sans sortir d'un si profond repos , Dieu put-il rappeler l'image du chaos , Et des débris des cieux remplir la terre et l'onde? Il voulut; c'est assez pour détruire le monde. Il falloit que l'Orgueil fût soumis k sa voix , Qu'il reconnût un culte et respectât des lois : De l'Olympe aussitôt les voûtes enflammées S'exhalèrent en l'air en épaisses fumées ; Et les anges, frappés d'un bras victorieux, Roulèrent dans l'abîme, et perdirent les cieux.

Séjour ou les remords n'efFacent point l'offense , Où le désespoir même irrite la vengeance , Ou toutes les douleurs habitent un seul lieu , Où Dieu par les tourments fait sentir qu'il est Dieu;

io4 , LA RELIGION VENGÉE.

Empire de la mort, de la rage et des crimes, Soyez content du nombre et du choix des victimes : CTest assez d^asservir les anges criminels , Ne briguez pas Thonneur d'égarer les mortels.

Exilé pour jamais dans l'empire des ombres , L'Orgueil erra long-temps sur les rivages sombres , Et , contemplant de loin les anges dans les fers , S'étonna d'avoir pu leur ouvrir les enfers.

Tel qu' Ajax triomphant sur les tours de Pergame , Suivoit d'un œil serein les progrès de la flamme , Admiroit la hauteur des palais embrasés , Les immenses débris des temples écrasés, Et, promenant partout sa tranquille furie, M esuroit lentement cet horrible incendie ; Tel l'Orgueil , appuyé sur son sceptre fatal , Comptoit les noirs détours de l'empire infernal , Et découvroit au loin les célestes puissances Errantes sur les flots d'une mer de soufirances. Content de son ouvrage , il élève la voix : Tous les antres du Styx répondent à la fois ; Les milices du ciel , dans les ondes noyées. Lèvent eu frémissant leurs tètes foudroyées , Et, se traînant sans ordre autour d'un large écueil , Reprennent leur audace en revoyant l'Orgueil, ce La vengeance , dit-il , rend l'enfer habitable ; Qui la sent, qui la sert , n'est jamais misérable : Ainsi que la vertu le crime a ses douceurs , Il est de vrais plaisirs attachés aux foreurs. Cest Dieu qui sous vos pas creusa les noirs ab)mes ; C'est lui mii vous apprend a chercher des victimes ;

CHANT PREMIER. io5

Le soufre qui vous brule est un encens pour lu^; Usez bien des leçons qu*il vous donne aujourd'hui : S*il vous a défendu d'égaler sa puissance , Essayez sMl permet d'imiter sa vengeance. Ne découvrez-vous pas , malgré l'obscure nuit , Cette aurore brillante et l'astre qui la suit , Cette terre avec art dans 1^ airs suspendue , Cette mer dont vos yeux admirent l'étendue , Ouvrage incomparable , où l'bomme établi roi , Moins éclairé que vous , soumet tout a Sa loi? Cet homme qu'aujourd'hui le créateur coiitemple , Dont le cœur vertueux de Dieu même est le temple , Cet homme (car déjà j'en crois à ma fureur) , Séduit par nos conseils, tdïnbera dans l'erreur. C'est lui que j'ai choisi pour venger notre injure : Enfant chéri de Dieu, s'il' lui devient parjure , Si son cœur innocent est un jour criminel , Des plus sensibles coups nous frappons l'Eternel. Peut-être que le fils , victime volontaire , . Eteindra dans son sang la vengeance du père , De nos forfaits peut-être il portera le poids ; C'est nous , anges, c'est nous qui dresserons sa croix. Cessez donc de gémir à l'aspect de vos chaînes; Vos maux n'égalent point la moindre de ses peines; En lui tout est immense , en vous tout est fini. S'il n'a pu de l'Olympe être encore banni , Que sur la terre au moins sa vengeance stérile Des vices des mortels soit le frein inutile ; Qu'au mépris de ses lois les profanes humains Consacrent des autels aux œuvres de leurs mains ;

io(î LA RELIGION VENGÉE.

Que ses plus saintes lois soient toujours contestées ; Que de mou sein fécond renaissent les athées , Le doute conducteur de l'irréligion , L'hérésie au front double , et la corruption , Le savoir orgueilleux, Terreur opiniâtre, Et l'ignorance enfin d'elle-même idolâtre , Monstres que j'ai nourri vl'arrogance et de fiel , Monstres que j'ai sauvés de la foudre du ciel , Pour rendre a l'ennemi dont le bras nous accable Les tourments éternels qu'il prépare au coupable. Mais il fiiut seconder ma haine et mes projets ; Il feut oser enfin n'être plus ses sujets : L'oser c'est réussir, le succès suit l'audace. »

Il dit. Dans tous les cœurs le repentir s'efiace , Le crime se réveille , et la honte s'endort : Tous quittent a l'instant l'empire de la mort; Et , suivis dans les airs par le bruit du tonnerre , Gomme un noir tourbillon s'élancent sur la terre.

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