L'IDOLATRIE
ARGUMENT
Paradii terrestre. L'Orgueil , «ëducteur des anges, séduit le premier homme. Meartre d'Âbel. Portrait de VOrgaeil dsns le ccenr de Thomme. Gorruptioii générale. Le délage nnitcrsel. L'Orgneil et la Volupté éublissent le polythéisme. L'IdoUtrie conduit à l'athéisme .
Jardins où le plaisir, varié sans efforts ,
Naissoit sans amertume et régnoit sans remords 3
Où la ftlicitjé , toujours pure et nouvelle ,
Unie à la vertu , s*augmentoit avec elle ;
Où tout étoit commun , rien n'étoit étranger,
Les champs sans laboureur, les troupeaux sansberger,
Les vignes sans appui , la terre sans culture ,
Puisoient tous leurs trésors au sein de la nature;
Eden , ô paradis , ô fortuné séjour,
Où rbomme et sa compagne , enivrés tour à tour
Du plaisir de se voir, du bonheur de s* entendre ,
Trouvoient la volupté sans la craindre ou l'attendre ;
Frères , amants , époux , amis , et tous deux rois ,
La même volonté déterminoit leur choix ;
io8 LA RELIGION VENGÉE.
Deux cœurs formoientun cœur ; Famé unie avec Tame
Echangeoit ses désirs et partageoit sa flamme ;
Sans trouble, sans tiédeur, tous deux la nuit, le jour,
Dormoientdansrinnocence,ouveîIloientdansramour.
Dieu , répandant sur eux sa lumière incréée ,
Couvroit leur nudité de sa gloire sacrée ;
Et pour eux le soleil , naissant du sein des fleurs ,
Leur ramenoit des jours aussi purs que leurs cœurs.
Beaux lieux, quand vous cachiez la paisible innocence , Vos champs brilloient auloin des dons de Fabondance. Mais rOrgueil s'est glissé sous vos feuillages verts ; Renoncez au printemps et cédez aux hivers : Son souffle empoisonné perdit Fange rebelle, La voix de ce serpent corrompt IHiomme infidèle ; Par ses lâches conseils Adam trop jirévenu Désira trop connoître; il s'est trop méconnu : Dans la prison du corps son ame renfermée Cherchoit plus de lumière , elle eut plus de fumée ; Un brouillard éternel obscurcit sa raison , Et le besoin honteux assiégea sa maison. Tout change en un instant : la terre consternée Redemande les fruits qui Favoient couronnée; Confuse , elle s'abaisse , et s'éloigne des cieux ; L'innocence s'enfuit en détournant les yeux. Le premier crime , hélas ! ouvrit la porte aux crimes *, L'abîme en se formant creusa d'autres abîmes.
Fuis ton frère orgueilleux , Abel , 6 juste Abel ! Toi qu'on vit le premier sur un rustique autel Offrir avec des fleurs au maître du tonnerre L'hommage de tes vœux et Fencens de la terre ;
Toi le premier pontife , et l'heureux inventeur Du culte solennel qu on doit au créateur; De ton frère jaloux évite la fîirie !
L'Orgueil qui le domiùe est père de FEnvie ; Elle arme de Caïn le bras désespéré ; Fuis les regards sanglants de ce monstre altéré ! O sang du juste ! 6 crime ! ô nature ! ô ma mère ! Ton front est assiégé d'une tristesse amère ; Tes yeux , dont les regards embellissoient les (leurs , Languissent inondés d'un déluge de pleurs. Qui peut autour de toi répandre ces ténèbres? Quel sang vient de couler sur tes lambeaux frinèbres? Quel barbare a flétri le sein qui l'anima? Quel monstre a méconnu la main qui le forma? « L'Orgueil , me répond-elle ; il trahit la nature : Dans mes flancs déchirés j'ai senti sa morsure ; Dès qu'il put les connoitre il brisa mes autels , Et vola de mon sein dans le cœur des mortels : Là , conmie en un miroir, le monstre se contemple ; Il y règne adoré tel qu'un dieu dans son temple ; L'illusion du fard , l'art d'un masque emprunté , Donnent à sa laideur l'ombre de la beauté ; Les parfrims les plus doux et l'encens le plus rare Fument sur les autels que sa vanité pare ; L'amour dont il s'enflamme est son seul aliment, Et les vertus d'autrui sa honte et son tourment : If n'est rien de si pur que l'Orgueil ne proRine , Rien de si révéré que l'Orgueil ne condamne. Vil scrutateur des cœurs qu'il n'a point avilis , En serpent tortueux il sonde leurs replis. m|
iio LA RELIGION VENGÉE.
Si parmi leurs vertus une fbiblesse errante
Ternit de ce miroir la glace transparente,
Il la suit sourdement de détour en détour,
L'annonce avec éclat, etTexpose au grand jour;
Mais si la vérité, démasquant Fartifice,
De ses projets obscurs ébranle Tédifice ,
Quels attentats afFreux ! quels crimes! quelle horreur!
L'Orgueil humilié devient bientôt fureur :
Ce n'est plus un serpent qui rampe sur la terre ;
C'est un géant armé qui brave le tonnerre ,
Qui , pour anéantir l'auguste vérité ,
Iroit jusques au sein de la Divinité
Percer de mille coups sa rivale étonnée ,
Et blasphémer le Dieu dont elle est émanée. »
Comme on voit au printemps le ciel le plus serein Se voiler, s'obscurcir, et s'enflammer soudain , L'efFroi, le bruit, la mort, s'assembler sur nos tètes, Et la moisson périr sous la faux des tempêtes ; Ainsi l'on vit briller le monde en son berceau. Ainsi de la vertu s'éteignit le flambeau : A la voix de l'Orgueil , de ce serpent immonde ; La mort avec le crime entrèrent dans le monde ; Le père des humains par son souffle infecté En transmit le poison a la postérité.
Caïn, l'affreux Caïn , teint du sang de son frère, Forma vers l'Orient un peuple sanguinaire De Titans révoltés, de géants fastueux, Des filles du vieux Seth époux incestueux. Alojcs la Trahison , la Fureur, la Vengeance ,
lOJCS 1
L*^Brance brutale, et la fière Arrogance,
CHANT SECOND. m
Et la Débauche ardente , et le Blasphème affireux , Compagnons éternels de Fange ténébreux , Tousenfiants de POrgueil, tous ligués, tous en guerre , Ainsi que des torrents fondirent sur la terre.
Un homme, un homme seul, fidèle au créateur, Nourrit avec la foi l'espoir du rédempteur; Lui seul et ses en&nts , tels que des perles pures , Se conservent sans tache au milieu des souillures. O Noé , prends la hache , et construis ce vaisseau Du monde renaissant Fasile et le berceau; Déjà Finiquité jusqu\iu ciel est montée , Et la mort va frapper la terre épouvantée.
Ils dorment ces mortels dévoués aux forfaits , ^ Ces ingrats que le ciel a comblés de bienfaits , Qui contre le ciel même osent lever la tête;
Usdorment; mais Dieuveille,etsa vengeance estprête.
Un vent impétueux , entouré de brouillards , Se lève , et du soleil obscurcit les regards ; ' Le jour pâlit, expire, et la lune sanglante Laisse a peine entrevoir une lueur tremblante ; Le tonnerre effrayant gronde au milieu des airs, Il ébranle la terre , il fait rugir les mers ; Et les volcans cachés sous Fabime de Fonde Découvrent en s' ouvrant les fondements du monde. L'Océan déchaîné s'élève à gros bouillons. Franchit ses bords , s'élance , inonde les sillons , Et, rassemblant ses flots sur la terre noyée , Surmonte du Liban la tête foudroyée :
L'univers est en proie aux fureurs du verseau ; Le ciel lui-même cède à Fempire de l'eau ;
lia LA RELIGION VENGÉE.
L* oncle couvre, dévore, engloutit les campagnes;
Les poissons étonnés nagent sur les montagnes.
Et, portés sur le dos de ce gouffre écumant,
Les cèdres de leurs fronts touchent au firmament.
Dieu , l'auteur des bienfaits prend le glaive de juge ,
Condamne son ouvrage , et le livre au déluge;
Tout périt dans ce lac profond , universel ^
Et l'homme , si superbe , a})prend qu'il est mortel.
Sur son axe aflfaissé le globe qui chancelle Du dernier des humains voit la foible nacelle Lutter contre les vents , fendre les flots amers , Et porter dans son sein Tespoir de l'univers. Image de l'antique et nouvelle alliance , L'arche vers Ararath vogue avec confiance ; La colombe y rapporte un rameau d'olivier, Présage de la paix rendue au monde entier : La vertu d'un seul homme a sauvé la nature. Le Nord souffle , l'air s'ouvre , et l'Olympe s'épure ; Le soleil reparoit sur un char plus ardent ; L'Océan dans son lit se replie en grondant; Il laisse au sein des monts ces brillants coquillages Des vengeances du ciel éternels témoignages. Dieu fsLit grâce aux mortels , et son arc radieux Se courbe vers la terre et la rejoint aux cieux.
Ainsi donc l'univers sortant de ses ruines, Se soumettra sans peine au joug des lois divines ; Le démon de l'orgueil , content de nos malheurs , N'empoisonnera plus les esprits et les cœurs. Vain espoir! aux serpents succèdent les vipères; Les fils dénaturés , plus méchants que leurs pères
CHANT SECOND. ii3
Auront pour héritiers des enfants plus ingrats ; On se livroît au crime, on vole aux attentats. Pour corriger la terre il Êiut donc la détruire! La raison vainement s'ofire pour la conduire ; L'homme, toujours guidé par l'Orgueil corrupteur, Va changer en cités les tentes du pasteur, Et la houlette en sceptre , et le soc en épée. L'ambition s'étend sur la terre usurpée : Fidèles k sa voix , les arts capricieux Elèvent de Babel les murs audacieux ; La force et la fierté s'arrogent la puissance, L'égalité succombe où périt l'innocence , La fortune établit et distingue les rangs , L'audace et le succès couronnent les tyrans.
Ainsi Nemrod, Bélus, oppresseurs sanguinaires, A l'exemple de Dieu , veulent des tributaires : Du reste des humains on doit les séparer; C'est peu de les servir, il fout les adorer ; Ils exigent le culte avec l'obéissance : L'Orgueil place l'idole , et la Crainte l'encence.
Conquérants à leur tour, l'amour, la volupté Elèvent de concert un temple à la beauté; Les peuples de Sydon , de Tyr, et d' Amathonte , Y chantent Adonis , y consacrent leur honte. Tel est de nos erreurs le principe odieux : L'Orgueil et les plaisirs firent les premiers dieux.
Ainsi de déités la terre fut remplie ; L'Orgueil les établit, l'Erreur les multiplie. Toutes les passions obtinrent des autels ; Et tandis qu'à Paphos des berceaux éternels
Beikis. ^
ii4 LA RELIGION VENGÉE.
Déroboient l'adultère égaré sous leurs ombres, Que Bacchus , amoureux des grottes les plus sombres , Versoît le vin , la joie , et l'ivresse , et l'erreur, Le sang couvroit plus loin l'autel de la fureur. Molocb et Belpbégor usurpèrent des temples; Ils donnèrent pour lois leurs infômes exemples; Et la terre livrée a leurs corruptions , Réserva pour l'enfer ses adorations.
Alors du préjugé, ce tyran du vulgaire. Naquit un monstre afifireux que le feux zèle éclaire , Qui, respecté du peuple et redouté des grands, Sur ce vaste univers traîne ses pas errants : L'Egypte lui fournit une retraite impure , D'où le monstre vola sur toute la nature. Les Mèdes, les Persans , les Grecs et les Romains , Sucèrent le poison préparé par ses mains. Erreurs du plébéien, politique des sages , Vous triomphiez alors ; augures et présages , Inventions du prêtre , et maximes des rois , Sur le trône et l'autel vous étendiez vos droits. Ce temps affi*eux n'est plus; mais votre souveraine Des aveugles mortels sera toujours la reine. Les états ont changé ; la superstition , Toujours ferme , a suivi leur révolution ; Par elle la terreur, dans des retraites sombres , Vit, en tremblant, des corps qu elle pritpour des ombres ; De spectres et d'esprits peupla l'air et les cieux, Et fit un point de foi des erreurs de nos yeux.
Tels sont les maux légers que sa fiireur prépare : Mais qu'ils sont effrayants quand d'une main barbare
CHANT SECOND. ii5
Elle allume le feu de la sédition !
Cest alors qu'on connolt la superstition ; Les peuples soulevés accourent en tumulte, Par des torrents de sang ils cimentent le culte D* un juge paternel dont le bras suspendu Tonne avant de frapper le coupable éperdu. Alors nature , amour, lois , bienfaits tout s^eflace ; Le pouvoir le plus juste est en butte à Taudace; Et le fer, le poison , renaissant mille fois, Des trônes au cercueil précipitent les rois.
Compagne delà vaine et folle astrologie , La superstition inventa la magie. Après avoir peuplé le monde d'immortels, Aux plus vils animaux consacré des autels , Divinisé les rois par ses apothéoses , Les insectes rampants par ses métamorphoser , Elle enleva Tencens au Dieu de la bonté, Pour Toffiîr à la rage , à la fërocité ; Le temple d'Ariman fut orné de guirlandes; Le ciel perdit nos dons, Tenfer eut nos offrandes.
Fausses divinités, oracles imposteurs, Brillantes fictions des prêtres séducteurs, Fantômes trop chéris de la terre obsédée, Qui de rètre suprême obscurcissez Tidée, Que vos autels sanglants , tout a coup démolis , Dans la nuit des enfers tombent ensevelis ! Le soleil a paru ; fîiyez , foibles mensonges : Le jour luit; perdez- vous dans la foule des songes. Vous trouverez encor des peuples aveuglés, Ardents à soutenir vos temples ébranlés;
ii6 LA RELIGION VENGÉE.
Mais , malgré leurs efforts , des hommes indomptables Au bout de l'univers démentiront vos fables. N'épargnez pas leurs jours , frappez en liberté ; Des vapeurs de leur sang naîtra la vérité.
Et vous , rives du Gange , ô terres fortunées , De perles , de saphirs , de rubis couronnées , Où For, de tous nos maux la source et Faliment, Réunit sa richesse au feu du diamant ; Indes , qui nourrissez notre luxe et nos modes , A qui consacrez-vous vos superbes pagodes? Vous refusez un culte au Dieu juste , au Dieu bon , Pour prodiguer Tencens et vos vœux au démon ! Les déserts africains , que le soleil embrase , Adorent Ariman , négligent Oromase :
L'Amérique aux enfers ouvre encore ses bras : La crainte et l'intérêt sont les dieux des ingrats.
O foiblesse de Thomme ! ô misère profonde ! Un seul Etre , un seul Dieu peut gouverner le monde. Seroit-il souverain s'il avoit un rival? Seroit-il infini s'il avoit un égal?
Non : l'Orgueil , en créant l'affreux polythéisme , Voulut sans doute ouvrir la porte a l'athéisme ; Il n'admit tous ces dieux insensés et jaloux, Que pour avoir le droit de les proscrire tous.
L'homme , désabusé des erreurs de la (àble , Se soumet avec peine au culte véritable ; Libre du joug honteux de la prévention , Il tremble de rentrer dans son illusion : Il prodiguoit l'encens devant des dieux de plâtre , n renonce au vrai Dieu crainte d'être idolâtre ;
Sorti de Tignorance , il s* en croit le vainqueur : En vain la vérité parle au fond de sou cœur, Il méconnolt sa voix , étouffe le scrupule ; Il crut trop aisément, il devient incrédule. C'est ainsi que TOrgueil dirige les humains ; Il leur fait adorer les œuvres de leurs mains ; Et proscrivant toujours Terreur la plus grossière , Par une autre à l'instant il leur rend la première ; Il les conduit enfin jusqu'à l'impiété Par les sentiers obscurs de la crédulité.
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