‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 2 sur 96 · DISCOURS SUR LA POÉSIE · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LA POÉSIE

Brébeuf, en embellissant Tidée de Lucain sur récriture , a donné , sans y penser, une définition bien juste de la poésie :

Phœnices primi ,famœ si creditur, ausî Mansuram rudibus vocem sigiuirejiguris.

C'est de lui que nous vient cet art ingénieux De peindre la parole et de parler aux yeux, Et, par les traits divers de figures tracées, « Donner de la couleur et du corps aux pensées '. 9

* Ce morceau a été imprimé en tète d'une édition des OEuvrcs mêlées de M, l'abbé de Bemis, en prose et en vers fOencYe, 175a, in-S^ (N. D.)

* n u*c8t peut-être pas aisé de citer quatre vers françois où Ton

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a DISCOURS

Ce dernier trait, si heureux et si expressif, auroit encore plus de force et de finesse s'il étoit appliqué à l'art des vers. On a éclairci, on a fixé tous les principes de la poésie en disant d'elle qu'elle est l'art de donner du corps et de la couleur à la pensée, de l'action et de l'ame aux êtres inanimés.

Il suffit de penser, pour être homme d'esprit; mais il faut imaginer, pour être poète. Horace, si grand peintre dans ses odes, ne se croit pas luimême poète dans ses satires et dans ses épîtres : il ne reconnoît de règles essentielles à la poésie que les seuls principes de la peinture:

Ut pictura poesis»

Les ouvrages d'Homère , d'Hésiode et de Virgile , sont des galeries de tableaux ouvertes à tous les amateure des beaux-arts : aussi le célèbre Bouchardon, qui dans la partie du dessin peut juste- ,ment être appelé le Raphaël de la France , a dit, en parlant d'Homère : C'est i.e poète des peintres. On pourroit faire le même éloge de Virgile. En effet, quel tableau de Michel-Ange a plus d'expression et de force que le combat de Cacus et

ne puisse reprendre quelque défaut, ou désirer quelque beauté. Les vers de Brébeuf sur l'écriture sont fort estimés ', cependant le troisième de ces vers est très-foible, et les règles exactes de la langue ne sont point observées dans le quatrième. U itiudroit dire de DONKcn i)B LA couLKtjR, ctc. , et noupas DONNER. {Êdù. d'e1752.)

d'Alcide dans le huitième livre de l'Enéide? Par quels traits de feu ce terrible combat n'est -il pas terminé !

Hic Cacum in tenebris incendia vana vomentem Corripit, in nodum complexus , etangit inhœrens Elisos oculos y etsicciim sanguine guttur,

Et quelques vers après :

pedihusque informe cadaver

Protrahitur. Nequeunt expleri corda tuendo Terribiles oculos, vultum , villosaque setis Pectora semiferi, atque extinctosfaucibus ignés,

On trouve à chaque page , dans Homère et dans Virgile, des tableaux de la dernière force, ou de la plus grande vérité, Cest sans doute cette abondance d'images, tirées du sein de la nature, qui a assuré de siècle en siècle à ces deux célèbres auteurs le titre de grands poètes. Si on ne les avoit jugés qu'en qualité d'hommes d'esprit, on auroit eu peut-être bien des défauts à leur reprocher.

L'invention est l'attribut le plus essentiel et le signe le plus infaillible du génie. En fait d'arts, qui n'invente pas ne mérite point le titre de grand homme. Mais l'homme inventeur n'est pas toujours poète : il ne le devient qu'en donnant à ses expressions cette couleur vraie et animée qui distingue le style poétique de tous les autres styles.

Convenons donc que l'art de peindre est le vrai talent des poètes, et que l'esprit, malgré toutes ses ressources, ne pourra jamais ni imiter le talent, ni le remplacer. Lucain, avec de grandes beautés, a confirme cette maxime par son exemple; et le traducteur de Tlliade, si estimable d'ailleurs, ne l'a que trop prouvée de nos jours.

La nécessité de peindre s'étend à tous les genres de poésie. Tout poète qui n'est pas peintre n'est qu'un vérificateur. Un grand tableau a le caractère et le mérite du poëme épique. La chanson peut passer pour une espèce de miniature. Je crois qu'en faisant l'histoire des arts sous le règne de Louis XV on pourroit comparer le salon d'Hercule, peint par Le Moine, avec le célèbre poëme de la Henriade.

La nature entière est l'objet de la poésie. Il faudroit donc, si les bornes de la vie et celles de l'esprit hiunain le permettoient, que le vrai poète eût une connoissance générale de tout ce qui appartient à l'esprit, et de tout ce qui est du ressort de la matière. Les poètes ignorants sont toujours de foibles copistes : ils peignent, d'après des descriptions anciennes empruntées elles-mêmes les unes des autres, les agitations de la mer, qu'ils n'ont souvent pas vues; l'horreur d'un naufrage, dont ils n'ont jamais pu être les témoins; des batailles, sans aucune connoissance de la guerre; et.

pour dire encore plus, ils osent quel(juefoîs parler du gouvernement , sans nulle teinture de politique; de mœurs, de passions, sans étude du cœur humain. Stériles dans les tableaux de la vie champêtre, ils ne décrivent jamais que les fleurs des prairies, le murmure des ruisseaux, les pleurs de l'aurore, et le badinage des zéphirs. On voit qu'ils ne connoissent la campagne que par les jardins de la ville, et qu'ils n'ont jamais obsei'vé avec des yeux de peintre les différents spectacles des cieux et les accidents qui varient le tableau de l'univers. Leurs descriptions sont chargées et confuses : Ton n'y découvre aucun de ces traits hardis qui dévoilent la nature ; leurs draperies dérobent les grâces sans les orner. Les jeunes poètes surtout donnent rarement aux objets différents le ton de couleur et le degré d'expression qui leur conviennent; ils confondent tous les genres de style, et peignent une danse de Watteau avec le piiiceau fier des Le Brun et des Poussin.

L'auteur des Epîtres qui composent ce recueil *, occupé depuis quelques années à perfectionner un poëme contre les différents principes de l'irréligion, a toujours été convaincu delà vérité des maximes qu'on vient d'établir : heureuxsi, en con-

* Ce Recueil dEpîtres est le premier honinia(jc pii})lic que M. Tabl^de Berois ait rendu aux belles-lettres. \\ d<^!»a\ouc tous les morceaux de prose et de Ters qu*on lui a attribués. ( l^dii. d»*

(i DISCOURS

sacrant les loisii*s de sa jeunesse à la défense de la Yérité, il avoit pu embellir par des images intéressantes les systèmes abstraits de physique et de métaphysique qui entrent nécessairement dansle plan qu'il s'est proposé ! Virgile, qu'il a étudié avec soin, en use ainsi dans son poëme des Géorgiques. Les matières les plus sèches s'ornent et s'enrichissent dans ses mains : il lie avec un art admirable l'épisode au sujet; en sorte que, sans jamais abandonner son plan, il le varie, et empêche que l'imagination ne se croie captive dans les bornes où il la retient. On ne sera peut-être pas fâché déjuger si le disciple a profité des leçons du maître. Le système de Spinosa \ si monstrueux dans ses principes^ si horrible dans ses conséquences, sembloit prêter bien peu à la poésie françoise, brouillée de tout temps avec la philosophie, et surtout avec la métaphysique. L'auteur du poëme contre l'irréligion a osé exposer ce système si abstrait. Le public va juger s'il devoit s'en croire capable. Cest ainsi que commence le chant où il expose et réfute le spinosisme :

Enfin je vous revois , bois antique et sauvage , Lieu sombre , lieu désert , qui dérobez le sage

» Dieu est tout , tout e&i Dieu , selon le système de Spinosa : les hommes , les animaux , les plantes , sont des modi6 cations de la Divinité. Il résulte de ce principe que tout ce qui est est bien , soit dans l'ordre physique, soit dans Tordre moral. (Édit, de 1152.)

Au luxe des cites y à la pompe des cours ;

Où quand la raison parle , elle convainc toujours ;

Où l'ame , reprenant l'autorité suprême ,

Dans le sein de la paix s*envisage elle-même.

Esclave dans Paris , ici je deviens roi :

Cette grotte , où je pense , est un Louvre pour moi ;

La sagesse est mon guide y et l'univers mon livre :

J'apprends à réfléchir^ pour commencer à vivre.

C'est ici que la sage et profonde raison

De mon esprit captif étendit la prison ,

Quand y armé du flambeau de la philosophie^

Je démasquai l'erreur^ que l'orgueil dëiBc y

Que toléra long-temps le fiatavc séduit ,

Et que jusqu'en nos murs le mensonge conduit.

Vous donc qui me suivez dans cette solitude ,

Qui par des nœuds de fleurs m'attachez à l'étude y

Musc , rappelez-moi le mémorable jour

Où la vérité même^ éclairant ce séjour,

Du dieu de Spinosa m'offîrit la vive image :

Elle étoit sans bandeau, peignons-la sans nuage.

Loin du faste imposant et toujours onéreux,

En d'utiles plaisirs couloieut mes jours heiureux;

Tout entier à l'étude, à mes vœtix, à moi-même.

Du hardi Spinosa je creusois le système ;

Et, de son athéisme éclairant les détours,

A Dieu, qu'il outragea , j'adressois ce discours :

Descends, grand Dieu, descends dans ma retraite obscure,

Pénètre mon esprit de cette clarté pure

Dont les sages , témoins' de ta félicité ,

Partagent avec toi l'heureuse immensité;

Contre tes ennemis viens armer ma jeunesse^

Enflamme mon esprit et mûris ma sagesse ;

Viens à moi , je t'implore!... Un feu pâle et soudain

De ma grotte à ces mots remplit le vaste sein :

Je crus être témoin de la chute du monde.

Les astre» ^ Cf][arës dans une nuit profonde ,

£t par leurs tourbillons vainement suspendus y

Boulèrent dans les airs y ensemble confondus.

Tout parut s'abîmer : moi seul calme et tranquille ^

Je vis Taffreux cbaos entourer mon asile.

Tu me donnoiS; grand Dieu, cette intrépidité.

Plon(];é dans le silence et dans Tobscuritd y

Le jour me fiit rendu par un coup de tonnerre.

Je vis sortir alors des débris de la terre

Un énorme géant ^ que dis-je? un monde entier,

Un colosse infini y mais pourtant régulier.

Sa tête est à mes yeux une montagne horrible ;

Ses cheveux , des forets ; son œil sombre et terrible ,

Une fournaise ardente y un abîme enflammé :

Je crus voir l'univers en un corps transformé :

Dans ses moindres vaisseaux serpentent les fontaines :

Le profond Océan écume dans ses veines ;

La robe qui le couvre est le voile des airs ;

Sa tête touche aux cieux y et ses pieds aux enfers.

Il paroit : la frayeur de mon ame s'empare;

Mais, dans le trouble affreux où mon esprit s'égare,

Plus tremblant que soumis , plus surpris qu'agité,

Je cherche en lui les traits de la Divinité ,

Lorsqu'abaissant vers moi sa paupière ef&ayante.

Il m'adresse ces mots d'une voix foudroyante :

a Cesse de méditer dans ce sauvage lieu;

Homme, plante, animaux, esprit, corps , tout est DieUi

Spinosa le premier connut mon existence :

Je suis l'être complet et l'unique substance;

La matière et l'esprit en sont les attributs ;

Si je n'embrassois tout, je n'existerois plus.

Principe universel , je comprends tous les êtres :

Je suis le souverain de tous les autres maîtres :

Les membres différents de ce vaste univers

Ne composent qu'un tout, dont les modes divers

Dans les airs^ dans les cieux y sur la terre et sur Tondc^

Embellissent entre eux le théâtre du monde;

Et c'est l'accord heureux des étre^ réunis

Qui comble mes trésors ^ et les rend infinis.

Cesse donc de borner ma puissance divine :

Je suis tout; tout en moi puise son origine.

Ma grande ame circule ^ agit dans tous les corps ^

Et selon leur structure anime leurs ressorts :

Mais la sagacité ne s'échappe et n'émane

Qu'à travers le bandeau que m'oppose l'organe;

Si le voile est épais ^ l'esprit éclate moins;

S'il est plus délié ^ libre alors de tous soins

Il brise le tissu de ses liens rebelles ,

Et jusque dans le ciel lance ses étincelles.

De cet être ignoré ^ de cet être puissant y

Admire et rcconnois le portrait agissant.

Mon corps est le monceau de toute la matière ;

L'union des esprits forme mon anie entière. »

Il dit; mais , de cent coups à la fois foudroyé^

Gonune un foiblc cristal le colosse est broyé.

L'obscurité s'enfuit^ le jour enfin m'éclaire.

Et tout s'offre à mes yeux dans la forme ordinaire.

Je vois y 6 vérité , etc.

La poésie, comme on vient de Fexpliquer, est donc Tart de peindre la nature en donnant à l'esprit la couleur des corps, et aux corps le feu et la vivacité de l'esprit. Faut-il s'étonner qu'elle ait conservé dans les siècles même les plus barbares un empire constant sur tous les hommes? Elle réunit les grâces et les avantages des deux arts les plus aimables, la peinture et la musique. Elle imite le charme de la peinture par les images, et les ac-

cords de la musique par Tharmonie. Or le goût des tableaux et du chant est aussi naturel à Thonime que la faculté de voir et d'entendre. Il est presque impossible qu'avec des yeux et des oreilles on ne se prête tour à tour au plaisir de voir un objet bien imité et au charme d'entendre des sons harmonieux, U est donc permis de conclure que l'esprit agité par les douces impressions de la vue et de l'ouie a du nécessairement inventer l'art de la poésie, qui est elle-même une espèce de peinture et de musique. De là ce goût universel des hommes pour les vers, le chant et les tableaux.

Si les philosophes, dont l'esprit est souvent plus sérieux que délicat, plus juste qu'étendu, avoient pénétré dans les causes de la poésie, de la peinture et de la musique , loin de proscrire ou de dédaigner des arts si estimables, ils les regarderoient comme les effets nécessaires du rapport établi entre l'ame et les sens, et comme des plaisirs délicieux que l'auteur de la nature nous a ménagés. Un profond géomètre traite les vers de bagatelle; cependant il y a à parier que le grand Newton ne vivra pas aussi long-temps que le vieux Homère. Tous les hommes n'ont pas ce degré de lumière qui éclaire la route obscure des sciences^ mais ils ont presque tous ce fonds de sentiment qui sufBt pour aimer et pour exercer jusqu'à un certain point les arts purement aimables.

Si ceux qui, confondant toujours la cause de la poésie avec celle des poètes, la regardent comme une occupation dangereuse, pouvoient penser que Fart, indifférent par lui-même , se prête aux vices comme aux vertus de l'artiste j que la nature du talent poétique ne détermine pas les hommes à être vicieux; que la prose auroit trop d'avantage sur les vers, si elle avoit le pouvoir de réformer un mauvais naturel, ou de réprimer des passions effrénées,- si, dis-je, ils se donnoient le temps de réfléchir avant que de juger, ils se garderoient bien de décrier un art innocent, exercé dès sa naissance dans les temples et au pied des autels, consacré par la lyre de David, par la plimie de Job, par la voix des plus grands prophètes; d'un art enfin qui a fait, d'âge en âge, les délices de l'esprit humain, et l'éloge des princes qui l'ont protégé. Les vertus deviendroient inutiles pour la postérité , si les talents n'en éternisoient le souvenir dans la mémoire des hommes.

Ainsi, pour maintenir l'ordre de la société, et hâter les progrès de l'esprit, il faudroit tellement assujétir chaque citoyen aux obligations de son état, que les talents ne nuisissent jamais aux devoirs, et que les vertus pussent toujours subsister avec les connoissances; il faudroit se souvenir que les arts les plus frivoles en apparence sont enchaînés par un lien très-fort, mais presque impercep-

la DISCOURS

tible, aux arts qu'on croit les plus nécessaires. Malheur à celui qui oseroit rompre cette chaîne, et qui, en retranchant les abus, pourroit cesser d'encourager les succès! II est aisé de démontrer que les sciences les plus respectables et les plus utiles seroient bientôt abandonnées si le goût étoit détruit. Ignore-t-on que le goût, en adoucissant la férocité des mœurs, en polissant le style barbare des livres, en ranimant l'ardeur de l'étude, en ramenant l'esprit dans le chemin de la vérité, a étendu par gradation* le cercle de nos connoissances? Mais comment ce goût, restaurateur des sciences les plus sublimes, auroit-il surmonté l'ignorance et la barbarie sans le secours des arts aimables, tels que la poésie, la peinture et la musique*? Par quelle fataHté arrive- t-il donc que les hautes sciences, en étendant leur empire, rétrécissent celui des beaux-arts, étouffent insensiblement ce même goût qui les avoit rappelées de leur exil, et qui les feroit renaître encore, si les hommes, qui se lassent bientôt d'être savants, retomboient dans leur première barbarie? Quel enchaînement admirable entre les arts utiles et

* La po^'sic est si naturelle aux hommes , que les poètes ont été les premiers écrirains de toutes les nations. Le premier ouvrage de Moïse est sans doute le beau cantique qu'il fit après le passage de la mer Bouge. Homère et Hésiode ont précédé tous les historiens et tous les philosophes de la Grèce. (Édit. de 1752. )

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agréables! Eh! combien les plus grandes choses dépendent souvent des plus petites!

Il ne reste plus qu'un mot à dire des Epîtres qu'on donne au pubUc. L'occasion les a fait naître, la vérité les a dictées, la vertu s'y montre sans hypocrisie , et la critique sans aucune teinture de satire. On a tâché d'y éviter tous les défauts qui font craindre les vers. Il falloit y répandre les grâces qui les font aimer : mais le talent seul, qu'on ne peut pas se donner, pouvoit les y faire naître. L'auteur de ce foible essai invite les maîtres de l'art à l'honorer de leurs critiques : il promet d'en profiter, et de ne jamais y répondre.

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