‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 37 sur 96 · ÉPITRE VIL · texte numérisé non relu

ÉPITRE VIL

Protecteurs de mon toit rustique , C'est à vous qu'aujourd'hui j'écris.

Vous qui sous ce foyer antique Bravez le faste de Paris , Et la mollesse asiatique

Des alcôves et des lambris , Soyez les seuls dépositaires De mes vers sérieux ou fous :

Que mes ouvrages solitaires , Se dérobant aux yeux vulgaires , Ne s^éloignent jamais de yous.

Tespérois que l'afFreux Borée Bespecteroit nos jeunes fleurs, Et que rhaleine tempérée Du dieu qui prévient les cbaleurs Bendroit à la terre éplorée Et ses parfums et ses couleurs :

Mais les nymphes et leurs compagnes Cherchent les abris des buissons ; L'hiver, descendu des montagnes , Souffle de nouveau ses glaçons , Et ravage dans les campagnes Les prémices de nos moissons.

Bentrons dans notre solitude , Puisque FÂquilon déchaîné Menace Zéphire étonné D'une nouvelle servitude :

Bentrons, et qu'une douce étude Déride mon front sérieux.

Vous, mes Pénates, vous , mes dieux, Ecartez ce qu'elle a de rude; Et que les vents séditieux N'emportent que l'inquiétude.

Et laissent la paix en ces lieux.

Enfin je vous revois , mes Lares ,

îi84 ÉPITRE VII.

Sous ce foyer étincelant, A la rigueur des vents barbares Opposer un chêne brûlant.

Je suis enfin dans le silence :

Mon esprit, libre de ses fers, Se promène avec nonchalance Sur les erreurs de l'univers.

Rien ne m'aigrit, rien ne m'offense.

Cœurs vicieux , esprits pervers , Vils esclaves de l'opulence , Je vous condamne sans vengeance.

Cœurs éprouvés par les revers , Et soutenus par l'innocence , Ma main sans espoir vous encense ; Mes yeux , sur le mérite ouverts , Se ferment sur la récompense.

Sans sortir de mon indolence , Je reconnois tous les travers De ce rien qu'on nomme science :

Je vois que la sombre ignorance Obscurcit les pâles éclairs De notre foible intelligence.

Ah ! que ma chère indifférence M'offre ici de plaisirs divers !

Mes dieux sont les rois que je sers; Ma maîtresse est l'indépendance , Et mon étude l'inconstance.

O toi qui dans le sein des mers Avec l'Amour as pris naissance , Déesse , répands dans mes vers

Ce tour, cette noble cadence , Et cette molle négligence Dont tu sais embellir tes airs.

Amant de la simple nature , Je suis les traces de ses pas :

Sa main , aussi libre que sûre , Néglige les lois du compas ; Et la plus légère parure Est un Yoile pour ses appas.

Quand la verrai-je sans emblème , Sans (àrd , sans éclat eniprunté , Conserver dans la pudeur même Une piquante nudité , Et joindre k la langueur que j*aime Le souris de la volupté?

Inspirez-moi , divins Pénates ; Vous-mêmes guidez mes travaux :

Versez sur ces rimes ingrates Un feu vainqueur de mes rivaux ; Et que mes chants toujours nouveaux Mêlent la raison des Socrates Au badinage des Saphos.

Mais qu'une sagesse stérile N'occupe jamais mes loisirs :

Que toujours ma muse fertile Imite , en variant son style , Le vol inconstant des zéphyrs ; Et qu'elle abandonne T utile , S'il est séparé des plaisirs.

Favorable k ce beau délire ,

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Grand Rousseau , vole k mon secours :

Pour remplir ce qu'un dieu m^inspire , Réunis en ce jour la lyre Et le luth badin des amours :

Soutiens-moi , prête-moi tes ailes ; Guide mon vol audacieux Jusqu'à ces voûtes éternelles Où r astre qui parcourt les cieux Darde ses flammes immortelles Sur les ténèbres de ces lieux.

Je lis , j'admire tes ouvrages ; L'esprit de l'Etre créateur Semble verser sur tes images Toute sa force et sa grandeur.

Mais ne crois pas que , vil flatteur^ Je déshonore nues suffrages En mendiant ceux de l'auteur.

Vous le savez, dieux domestiques, Mon style n'est point infecté Par le fi.el amer des critiques, Ni par le nectar apprêté Des longs et froids panégyricpies :

Sous les yeux de la vérité , J'adresse au prince des lyriques Cet éloge que m'ont dicté Le goût , l'estime , et l'équité.

Rousseau, conduit par Polymnie; Fit passer dans nos vers françois Ces sons nombreux , cette harmonie Qui donne la vie et la voix

Aux airs qu^enfente le génie :

Lui seul avec sévérité , Sous les contraintes de la rime , Fit naître Tordre et la clarté 5 Et, par le concours unanime D'une heureuse fécondité Unie aux travaux de la lime , Sa muse , avec rapidité S'élevant jusques au sublime, Vola vers Timmortalité.

Que la renommée et l'histoire Gravent a jamais sur Tairain Cet hymne digne de mémoire Où Rousseau , la flamme a la main, Chasse du temple de la gloire Les destructeurs du genre humain , Et sous les yeux de la victoire Ébranle leur trône incertain !

Tels sont les accents de sa lyre.

Mais quels feux , quels nouveaux attraits , Lorsque Bacchus. et la satire Dans un vin pétillant et frais Trempent la pointe de ses traits !

En vain , de sa gloire ennemie , La haine répand en tout lieu Que sa muse enfin avilie N'est plus cette muse chérie De Dusse , La Fare et Chauiieu ; Malgré les arrêts de Fenvie , S'il revenoit dans sa patrie ,

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