‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 48 sur 96 · AUX GRACES · texte numérisé non relu

AUX GRACES

O VOUS qui parez tous les âges , Tous les talents , tous les esprits ; Vous , dont le temple est a Paris , Et quelquefois dans les villages; Vous , que les plaisirs et les ris Suivent en secret chez les sages ; GrâcQS', c'est a vous que j'écris.

Fugitives ou solitaires , La foule des esprits vulgaires Vous cherche sans cesse , et vous fuit. Aussi simples que les bergères, Le goût vous fixe et voi^s conduit.

Indifférentes et légères , Vous échappez à qui vous suit.

Venez dans mon humble réduit, Vous n'y serez point étrangères ; Rien ne peut y blesser vos yeux ; Votre frère est le seul des dieux Dont vous verrez chez moi l'image ; Dans son carquois brille un seul trait, Et dans ses mains est le portrait De celle qui fut votre ouvrage.

Venez donc , sœurs du tendre Amour,

AUX GRACES. Sog

Eclairer ma retraite obscure ; Venez ensemble , ou tour à tour, Et du pinceau de la nature Achevez l'heureuse peinture Que je vous consacre en ce jour.

Vos bienfaits, charmantes déesses, Sont prodigués dès le berceau , Et jusques au bord du tombeau Vous vous conservez vos richesses.

Vous élevez sur vos genoux Ces enfants si vi& et si doux Dont le front innocent déploie La candeur qu'i^ tiennent de vous , Et tous les rayons de la joie : • »

Vous aimez k vivre avee eux ; Vous vous jouez dai^ leurs cheveux Pour en parer la négligence.

Compagnes de Taimable en&nce , Vous présidez à tous ses jeux ; Et de cet âge trop heureux Vous Élites aimer F ignorance.

Uamour, le plaisir, la beauté, Ces trois enfants de la jeunesse , N'ont qu'un empire limité Si vous ne les suivez sans cesse.

L'amour, k travers son bandeau , Voit tous les défauts qu'il nous cache ; Rien a ses yeux n'est toujours beau; Et quand de vos bras il s'arrache Pour chercher un objet nouveau ,

3io ' ÉPITRE XII.

Vos mains rallument son flambeau ,

Et serrent le nœud qui rattache.

Bien plus facile à dégoûter,

Moins délicat et plus volage ,

Le plaisir se laisse emporter

Sur Taile agile du bel âge ;

Il dévore sur son passage

Tous les instants sans les compter :

Vous seules lui faites goûter

Le besoin qu'il a d'être sage.

Partout où brille votre image

Le goût le force k s'arrêter,

Et la constance est votre ouvrage.

SansfTous que seroit la beauté?

C'est par les Grâces qu'elle attire ;

Cest vous qui la faites sourire ;

Vous tempérez l'austérité

Et la rigueur de son empire.

Sans votre cbarme si vanté ,

Qu'on sent , et qu'on ne peut décrire ,

Sa froide régularité

Nuiroit a la vivacité

Des désirs ardents qu'elle inspire.

Le dieu d'amour n'est qu'un en&nt;

Il craint la fierté de ces belles

Qui foulent d'un pied triomphant

Les fleurs qui naissent autour d'elles.

Par vous l'amant ose espérer

De saisir l'instant favorable :

C'est vous qui rendez adorable

AUX GRACES. 3ii

L* objet qu'on craignoit d'adorer.

Qu il est doux de trouver aimable Ce qu'on est contraint d'admirer!

Les belles qui suivent vos traces Nous ramènent à leurs genoux.

Junon , après mille disgrâces , Après mille transports jaloux , Enchaine son volage époux Avec la ceinture des Grâces.

L'air, la démarche , tous les traits , L'esprit , le cœur, le caractère , Ont emprunté de vos attraits Le talent varié de plaire.

La nymphe qui craint un regank^ Et qui pourtant en est émue ; La naïade qui par hasard Nous laisse entrevoir qu'elle est nue ; La vendangeuse qui sourit Au jeune Sylvain qu'elle enivre , Et lui fait sentir que pour vivre L'enjoùment vaut mieux que l'esprit; De l'amour victime rebelle , La boudeuse qui dans un coin Semble Iruir l'amant qu'elle appelle , Qui , plus sensible que cruelle , Gémit de sentir le besoin De le laisser approcher d'elle ; La rêveuse dont la langueur La rend encore plus touchante , Qui se plaint d'un mal qui l'enchante ,

3i2 ÉPITREXII.

Dont le remède est dans son cœar ;

La coquette qui nous attire

Quand nous croyons la dédaigner,

Et qui y pour sûrement régner.

Semble renoncer à Tempire ;

L'amante qui dans son ardeur

A de Tamour sans indécence ,

Et qui sait à chaque faveur

Faire revivre Tinnocence ;

La beauté dont les yeux charmante

Donnent les désirs sans ivresse ,

Qui j sans refroidir ses amants ,

Leur feit adorer sa sagesse ;

La fiftesse sans feusseté ,

La sagesse sans pruderie ,

L'enjoùment sans étourderie r

Enfin la douce volupté ,

Et la touchante rêverie y

Un geste , un sourire , un regard ,

Ce qui plaît sans peine et sans art,

Sans excès , sans airs , sans grimaces ,

Sans gène et comme par hasard ,

Est r ouvrage charmant des Grâces.

Cessez donc de vous alarmer, Vous k qui la nature avare Accorda le bien&it d'aimer, Et reftisa le don plus rare , Le don plus heureux de charmer.

De Famour touchante victime , O vous qu'il blesse et fuît toujours ,

AUX GRACES. 3i3

Les Gfftces ofirent leurs secours

Aux cœurs malheureux qu41 opprime :

Allez encenser les autels

De ces charmantes inoimortelles :

A votre retour les mortels

Vous compteront parmi les belles ,

Et les amours les plus cruels

Vous serviront souvent mieux qu'elles.

On s'accoutume à la laideur,

L'esprit nous la rend supportable :

Et les Grâces , pour leur honneur,

Dans les bras d'une laide aimable

Ont souvent placé le bonheur.

Les Grâces suivent tous les âge«i|

Loin de s'enRiir avec les ans ,

Elles réparent leurs outrages ,

Et sèment les fleurs du printemps

Sur l'hiver paisible des sages.

Ainsi le vieux Anacréon

Orna sa brillante vieillesse

Des Grâces que dans sa jeunesse

Chantoit l'amante de Phaon.

De leurs célèbres bagatelles

Le monde encore est occupé :

La mort , de l'ombre de ses ailes ,

N'a point encore enveloppé

Leurs chansonnettes immortelles.

Le seul esprit et les talents

N'éternisent pas nos merveilles ;

L'oubli , qui nous suit à pas lents ,

3i4 ÉPITRE XII.

Fait périr le fruit de nos veille^.

Rien ne dure que ce qui plaît:

L'utile doit être agréable ; Un auteur n'est jamais parfait Quand il néglige d'être aimable.

Martyrs illustres de Glio, Vous dont la plume infatigable Nous enrichit et nous accable , Voyez de vos in-folio Quel est le sort inévitable.

Dans Tabime immense du temps Tombent ces recueils importants D'historiens , de politiques , D'iniferprètes , et de critiques , Qui tous , au mépris du bon sens , Avec les livres germaniques , Se perdent dans la nuit des ans.

La mort dévore avec furie Les grands monuments d'ici-bas ; Mais le plaisir, qui ne meurt pas , Abandonne à sa barbarie Les annales des potentats , Et tout bon livre qui l'ennuie , Pour sauver et rendre a la vie L'heurcuic chantre de Ménélas , Et le tendre amant de Lesbie.

La mort n'épargna dans Varron Que le titre de savant homme :

Mais les grâces de Gicéron Tirèrent des cendres de Rome

AUX GRACES. 3i5

Et ses ouvrages et son nom.

Je ne sais par quelle aventure Quelques ouvrages de pédant Ont pu percer la nuit obscure Où tombe tout livre excédant :

Mais je sais bien , en attendant , Que c'est toujours contre nature Qu'arrive un pareil accident.

Les Grâces seules embellissent Nos esprits ainsi que nos corps; Et nos talents sont des ressorts Que leurs mains légères polissent.

Les Grâces entourent de fleurs * Le sage compas d'Uranie y Donnent le charme des couleurs Au pinceau brillant du génie , Enseignent la route des cœurs A la touchante mélodie , Et prêtent des charmes aux pleurs Que Saiit verser la tragédie.

Malheur a tout esprit grossier, A Tame de bronze et d'acier Qui les méprise et les ignore !

Le cœur qui les sent les adore , Et peut seul les apprécier.

Mais vous , filles de la nature , Qui fîtes l'amour des mortels , Ne souffrez pas qu'on défigure Vos ouvrages sur vos autels.

Paroissez aux yeux des impies

3i6 ÉPITRE XII.

Qui y sans craindre votre courroux , Nous oflfrent de froides copies Qu*ils nous font adorer pour vous :

Venez dissiper Timposture , Daignez reparoitre au grand jour :

Nous apprendrons votre retour, Et par le cri de la nature , Et par les transports de Tamour.

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