RÉFLEXIONS SUR L'AMOUR
Il faut avoir un cœur pour savoir aimer : les sens ne suffisent pas. Le tempérament , conduit par l'esprit, peut mener jusqu'à l'amour. Nous naissons tendres ou voluptueux; la nature donne à tous les cœurs un goût pour le plaisir, et quelquefois un penchant inévitable vers l'amour. Ce sont les heureux qui reçurent, avec ce goût piquant du plaisir, la délicatesse fine qui l'assaisonne. Mais les âmes que l'amour a choisies pour aimer doivent passer rapidement et sans relâche des grands plaisirs aux grandes peines. Leur agitation sera toujours nouvelle et toujours extrême.
Connoissez-vous un feu qui prend toutes les formes que le souffle lui donne, qui s'irrite, qui s'afPoiblit , selon que l'impression de l'air est plus vive ou plus modérée? Il se sépare, il se réunit, il s'abaisse, il s'élève; mais le souffle puissant qui le conduit ne l'agite que pour l'animer, et jamais pour l'éteindre. L'amour est ce souffle; nos âmes sont ce feu.
Il est des climats où l'amour règne par choix : un beau ciel, un air tempéré, des campagnes fécondes et riantes, attirent l'amour, et semblent l'a-
voir fixé. Son temple est partout où la nature est belle : fils docile et reconnoissant, il suit en tous lieux sa mère. La fontaine de Vaucluse, le tombeau de Laure, les rives du Lignon, sont les lieux charmants qu'il habite : les déserts de la Sibérie, les glaces éternelles de la Norwège, sont les théâtres affreux de ses exils,- ils ne furent jamais le siège de son empire. Un Provençal, un Portugais, naissent amoureux : un Lapon commence par être brutal; il peut devenir emporté, mais jamais tendre. La beauté et la richesse d'un climat prêtent infiniment à la douceur des mœurs; la tempérie de l'air influe sur les caractères. Il faut être doux pour être amant; mais la vivacité n'ôte rien à la tendresse. Les amants véritables ressemblent aux fontaines abondantes, elles sont vives, mais elles sont douces.
Il n'est rien de si commun que de parler d'amour; il n'est rien de si rare que d'en bien parler. Le cœur qui le sent le définit bien mieux que l'esprit qui l'imagine. Demandez à un amant ce que c'est que l'amour : Sentir et désirer, vous répondra-t-il en deux mots; mais ses yeux, sa physionomie, tout en lui vous expliquera sa définition. Un homme d'esprit pourra vous répondre la même chose, sans vous éclairer de même. En un mot, un amant qui parle d'amour vous en fait éprouver les mouvements; l'homme d'esprit ne vous les fait qu'envisager.
J'ai aimé : mon silence avoit appris à ma maîtresse ce que je devois lui dire; j'allois parler, elle m'avoit déjà entendu. On ne se trompe point sur un amour véritable. Il s'élève en nous j en la présence de ce qui nous aime, une voix secrète, un mouvement involontaire qui ne trahit jamais. Nos cœurs se connoissent mieux encore en amour, que nos yeux aveugles et insensibles sur les dehors affectés : rien de feint, rien d'apprêté ne les touche ; la passion seule peut arriver jusqu'à eux. L'esprit n'est pas de même ; il se trompe sur tout ce qui le flatte, et souvent il entraîne le cœur sans le persuader.
La coquetterie sauve ordinairement les femmes des grandes passions; et le libertinage en garantit presque toujours les hommes. Il faut penser modestement de soi-même pour aimer sincèrement; il faut être sage pour aimer long-temps : la plupart des femmes se rendent, et n'aiment point; le grand nombre des hommes jouit sans s'attacher. Les amants véritables n'ont d'autre vanité que celle de s'être enchaînés mutuellement, et d'autre plaisir que celui de jouir de leur défaite.
Un amour ordinaire est la plus foible de toutes les passions. L'espérance du plaisir le soutient, son approche l'affoibht, son arrivée l'anéantit absolument. Tout est complaisance, tout est sacrifice dans une passion médiocre. On flatte une maîtresse, on
approuve ses goûts, mais on ne sauroit les prendre. Un amour foible ne devroit durer qu'un jour j la bienséance et les égards en font un martyre.
Une véritable tendresse, un goût éprouvé, un goût sincère et réciproque, commandent à toutes les autres affections de Tame : c'est un embrasement qui consume jusqu'à leur racine : et si le véritable amour ne détruit pas toutes nos passions, il en fait du moins ses esclaves^ il leur commande avec autorité; elles lui obéissent sans résistance.
Le monde, aux yeux d'un amant, ne conserve jamais la même face; il change avec l'état de son cœur. Est-il heureux; tout est riant, tout est tranquille; la nuit devient plus belle mille fois que le jour; ses ténèbres sont des voiles charmants où les plaisirs se cachent pour séduire; son silence devient le langage du bonheur môme; tout est animé; les saisons amènent de nouveaux plaisirs avec de nouveaux jours; l'univers enfin devient le théâtre de la félicité. Est-il malheureux : les éléments sont bouleversés;le jour n'est plus qu'une nuit funèbre; la pointe des plaisirs devient celle de la douleur; ce n'est plus cet air pur, cette nature riante et parée : le caprice d'une maîtresse a renversé ce bel ordre : c'est un nouveau ciel, ce sont d'autTes étoiles.
Le monde est bien petit aux yeux d'un amant. Sa maîtresse, les habits qui la touchent, le lieu qui
renferme, l'air qui l'embrasse, voilà le monde entier, voilà le vaste univers.
Si tous les hommes étoient amants, les sociétés ne seroient composées que de deux personnes, de celui qui aime , et de celle qui est aimée. De tous les liens qui nous unissent à nos familles, à nos amis, à nos intérêts, à notre gloire, à nos plaisirs, Famour ne fait qu'une seule chaîne qu'il attache fortement à notre cœur; et c'est la main de l'amante qui la gouverne.
Aimer, c'est n'aimer rien de tout ce qu'on chérissoit dans l'indifférence : aimer^ c'est prendre l'esprit de sa maîtresse et penser d'après elle ; c'est voir par ses yeux, sentir par son cœur; en un mot, c'est changer de naturel et devenir tout ce qu'elle est.
Passion terrible et emportée, qui obscurcit la raison , qui la fait serv ir à nos fureurs, qui la force de déifier nos folies ; passion noble et généreuse, • qui réveille en nous l'amour de la gloire, la probité endormie , la délicatesse émoussée. L'amour enfin n'a point de formes, mais il est capable de les prendre toutes. Ses vertus et ses vices lui sont également étrangers. L'eau retient la figure du vase qu'elle remplit,- nos maîtresses nous rendent tout ce que nous sommes.
Vous qui êtes appelés au gouvernement des peuples, fuyez l'amour. Nés pour commander,
vous serez esclaves : et si l'objet qui vous séduit n'est pas l'image de la vertu comme il est à vos yeux celle de la beauté, vous verrez chanceler votre trône; peut-être serez-vous écrasés sous ses ruines. L'amour n'est fait ni pour les rois ni pour le peuple : les rois ont trop de devoirs; le peuple a trop de besoins. L'amour est le seul bien qu'on ne peut apprécier; l'amour est le seul mal auquel on ne trouve point de remède. Peignez-le comme un monstre dangereux, représentez-le comme un dieu bienfaisant, vousle trouverez toutentierdans l'un et l'autre de ces portraits.
Aimez une femme qui ne sera que belle, votre amour finira : les grâces, les agréments du corps sont limités; la mesure de votre curiosité sera celle de votre tendresse. Joignez de l'esprit à ses charmes extérieurs, à ces charmes que là jouissance détruit, vous les verrez se multiplier, se répandre et s'animer à chaque instant : l'esprit est à la beauté ce que la rosée du matin est aux fleurs. Mais si vous découvrez, entre l'esprit et les grâces, des caprices, de la bizarrerie, de la vanité, de la jalousie, de l'humeur, fermez les yeux sur vos occupations et sur vos devoirs; je vous le prédis, vous aimerez toute la vie : c'est jouir de trois personnes en une seule, que d'avoir une maîtressequi rassemble les agréments, l'esprit et les caprices.
La dispute des brunes et des blondes a été in-
ventée par les voluptueux^ les amants ne sauroient la décider : les uns choisissent avec réflexion , les autres aina.ent sans délibérer. Ce ne sont pas précisément les beaux yeux noirs et les beaux yeux bleus qui renversent les têtes, qui troublent les cœurs, ce sont ceux qui parlent le mieux le langage de notre ame : la beauté plaît, la physionomie entraîne.
La jalousie est Faliment et le poison de l'amour. C'est elle qui fait les amants délicats et les maîtresses emportées. Quand elle est douce et modérée, on ne l'entend se plaindre qu'avec retenue , on ne la voit soupçonner qu'avec précaution : aussi enfant que l'Amour, elle se joue avec lui, et le corrige en badinant : c'est sous cette forme, c'est sous ces traits, qu'il faut l'admettre dans un commerce tendre. Fuyez-la quand, sur les pas des Furies, elle se précipite un poignard à la main, quand elle gémit, quand elle crie auprès du tombeau qu'elle a creusé, et qu'elle mcle son sang avec celui qu'elle a fait répandre. Astrée inquiète est bien plus aimable que Médée furieuse. Il faut être délicat, et jamais jaloux. La délicatesse est toujours tendre; la jalousie est souvent cruelle.
La plupart des hommes et des femmes se reprochent mal à propos leurs infidélités. Ils se juroient autrefois un amour vif, un amour que la sympathie avoit assorti. Infidèles à la vérité qu'ils attes-
toient alors, doivent-ils s'étonner aujourd'hui de devenir perfides en amour? On n'aime guère dans le monde , mais on s'amuse. Parler sérieusement de l'amour, c'est tomber dans le ridicule. Cependant, aux yeux de la véritable probité, un amant et un ami infidèles sont également méprisables. Cesser d'aimer par inconstance est un défaut dans la nature : trahir ce qu'on aime est toujours un vice dans l'amant.