SUITE DES REFLEXIONS SUR L'AMOUR
Que de reproches ne m'a-t-on pas faits d'avoir écrit sur l'amour ! et qu'il seroit long d'y répondre ! Pourquoi choisir une matière épuisée? poiu*quoi s'exposer à des répétitions nécessaires? quelle manie enfin, m'a-t-on dit, de vouloir traiter un sujet aussi puéril et aussi dangereux ! Voilà bien des crimes; voici peu d'excuses. Premièrement, je voulois écrire sur les passions; il n'y a rien, je pense, d'extravagant dans ce projet : il me paroît que de commencer par celle de l'amour ou de l'avarice est encore une chose très-permise. Mais il est des oreiUes que le seul nom d'amour efFarouche;ilest deshommes qui, par tempérament ou
par vengeance, frémissent de rentendre. Que répondre à ces âmes délicates? Deux choses : c'est un malheur qu'on ait rangé l'amour au rang des grandes passions; il est triste que la fantaisie me soit venue de l'approfondir. A l'égard des répétitions où j'ai couru risque de tomber, je demande si desjuges sensés condanmeroient un peintre pour avoir représenté le soleil en plein midi , dans ce moment heureux où il semble éclairer la nature entière, et briller généralement à tous les yeux.
Ce grand astre dont la lumière Enflamme la voûte des cieux Semble^ au milieu de sa carrière, Suspendre son cours glorieux :
Fier d'être le flambeau du monde ^ 11 contemple du haut des airs L'olympe, la terre, et les mers, Remplis de sa clarté féconde; Et jusques au fond des enfers Il £iit rentrer la nuit profonde Qui lui disputoit l'univers.
L'amour ressemble au roi des astres : il est connu, il est peint dans toutes les parties du monde; et c'est cependant encore le sujet le plus heureux, le plus utile, et le plus sur de plaire. Le goût que nous avons pour la nouveauté s'étend moins sur les matières que sur la manière de les traiter. N'épuisons point notre imagination à créer
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un nouvel ordre de choses; approfondissons celles qui sont connues; peignons-les d'une main hardie; et, sans y penser, nous deviendrons de grands peintres, et des peintres originaux. J'ai une autre réponse à faire, et la voici. On me demande comment il est possible qu'un homme fait pour vivre dans le grand monde puisse s'amuser à écrire, à devenir auteur enfin. Je réponds que s'il n'est pas honteux de savoir penser, il ne l'est pas non plus de savoir écrire , et qu'en un mot ce sont moins les ouvrages qui déshonorent, que la triste habitude d'en faire de mauvais. Mais du moins, dira-t-on, vous courez dé grands risques. Sont-ils si grands, après tout, quand on connoit ses forces? Quand on n'entreprend rien de trop élevé, on peut entrer hardiment dans une carrière dont on a borné l'étendue. D'ailleurs je suis ennuyé d'être perpétuellement entraîné par ce que j'appelle le tourbillon du jour, je veux dire cet enchaînement perpétuel de plaisirs, de devoirs, de jeux, de spectacles, qui laisse à peine le temps d'être un moment avec soi-même, et qui, communiquant à notre ame le trouble qui règne dans le monde, la rend incapable de saisir ses ridicules, et d'approfondir ses erreurs. Il faut que tout homme d'esprit ait son observatoire, où, tranquille et n'entendant que de loin le tumulte séduisant de Paris, il s'accoutume à connoître les hommes en étudiant son
propre cœur. On pourroit conclure de cette réflexion qu'observateur rigoureux j'ai tourné de bonne heure mon esprit vers la satire ou la mélancolie : ce jugement seroit bien injuste. Sans être heureux, mon cœur est tranquille; et je laisse à mon imagination le soin de mes plaisirs. Il est vrai qu'en ouvrant les yeux sur la scène de ce monde, l'ingratitude est le premier objet qui les a frappés : mais, après quelques moments de sensibilité et de douleur, j'ai vu plus de folie que de méchanceté dans les hommes; et je me suis accoutumé à commercer avec eux , et à rire innocemment de leurs extravagances. Tous mes écrits annonceront cette façon de penser, ou plutôt cette faculté de sentir. Je n'offrirai que des tableaux riants : une raison aimable, une folie douce, seront les muses que j'invoquerai; et peul>-être, par une nouveauté qui ne sauroit être dangereuse, je peindrai la vertu au milieu des plaisirs nous ouvrant des routes inconpues aux Socrates. Si cette manière d'écrire, simple , libre , et souvent poétique , a le malheur de déplaire aux écrivains sensés dont la France abonde aujourd'hui,j'avoueraimodestementquel'espritde philosophie et de justesse qui s'est, dit-on, répandu sur le siècle présent, n'a fait que passer rapidement devant moi pour aller éclairer des hommes infiniment plus méthodiques. Mais, malgré les progrès de la raison , il reste encore dans le monde
une troupe de fous et de folles qui crient à l'ennui, qui se plaignent qu'avec tout le bon sens du monde on les fatigue^ on les endort ; qui disent qu'à la vérité on écrit sagement aujourd'hui, correctement même, mais qu'après tout l'imagination n'est pas satisfaite ; qu'on voudroit bien s'amuser quelquefois aux dépens de la méthode j et qu'après avoir vu voler terre à terre les colombes, on aimeroit à se perdre dans les nues avec les aigles. Je connois, par exemple^ une de ces aimables étourdies à qui le ciel donna en imagination tout ce que les autres femmes ont en papiUonnage , en babil , en coquetterie ; dont l'esprit a la faculté de certains verres, je veux dire celle de reproduire les objets jusqu'à l'infini. Une seule idée qui la frappe en réveiUe une foule d'autres : polie avec les galants du monde, bonne et indulgente avec les sots, vive jusqu'à l'emportement avec les gens d'esprit, tranquille en apparence , son ame ressemble à cet argent vif et mobile qui, au moindre mouvement, s'ébranle dans toutes ses parties. Présentez à une femme de ce caractère un livre pesamment écrit et un amant sexagénaire, vous l'embarrasserez, je vous jure, sur le choix.
Ainsi, comme il faut plaire autant qu'il est possible à tout le monde, je demande d'avance permission d'écrire pour les fous de ma connoissance ; bien résolu dans la suite de faire ma cour aux sages
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que je ne connois pas. J'appelle fous tous ceux qui ont les passions vives : et l'on peut remarquer qu'il seroit heureux pour les écrivains dans tous les genres de les avoir reçues du ciel vives et bouillantes; car le génie suit toujours les passions impétueuses. Me voilà rentré heureusement dans mon sujet, dont je ne veux plus m'écarter.
Un Américain de mes amis, qui a de l'esprit et de l'usage du monde, mais qui n'a pas perdu dans son commerce ce jugement sûr, cette hardiesse dans les pensées, et ce tour figuré dans l'expression, que la nature ne refuse pas même aux sauvages, me disoit l'autre jour en lisant mes réflexions : Qu'entendez-vous par cet amour dont on fait tant de bruit en France ? Quel est-il ce dieu dont Paris entier paroît être le temple? Tous les arts s'empressent à consacrer ses miracles, et même ses erreurs; le marbre s'anime et le reproduit; la toile respire et fait sortir ses traits; les théâtres retentissent de ses louanges; la musique entraîne doucement les cœurs jusqu'au pied de son trône; la poésie enflamme l'esprit, et le remplit de ses douces chimères. Quel ennui dans vos sociétés, si cet amour vif et piquant ne vient folâtrer avec vous, s'il ne réveille la paresse de vos dames , et s'il cesse de présider à ces jolis riens qu'elles écoutent avec tant d'avidité ! Le désir de plaire , qui rend les Françoises si aimables ou si ridicules, est immortel parmi
vous : il ôte, depuis quinze jusqu'à trente ans^ Tenvie, je dirai même, le besoin du repos. Qu'une jeune personne plaise au bal pendant douze nuits de suite, je vous jure que ses insomnies ne la changeront pas, et que sa vanité flattée fortifiera la délicatesse de son tempérament. N'est-elle plus aimée pour sa personne , elle voudra l'être pour de l'esprit, pour des mines, quelquefois même pour des grimaces. En un mot, il ne se met pas un ruban, pas une mouche dans le monde, que ce ne soit au nom de l'amour. Je remarque d'ailleurs que votre amour françois est l'ame du commerce; que le dieu des modes le suit; qu'il invente tous les jours de nouvelles parures, tire des mines de nouveaux diamants, file de nouvelles étoffes, et broie avec adresse un fard imperceptible, et des couleurs moins étrangères aux visages. Je ne vois rien enfin de si universellement répandu, de si généralement connu, que l'amour; et cependant l'autre jour une femme du monde de trente-cinq ans, à qui j'en voulus parler, me dit d'un air moitié dédaigneux , moitié innocent: En vérité, je n'entends pas ce que vous voulez me dire; j'ignore absolument ce langage... Comment! tout se fait en France pour l'amour ou par l'amour, et vos femmes feindront toujours de le méconnoître ! Quel contraste! quel ridicule! Expliquez-moi, de grâce, cette bizarrerie. D'où vient, continuoit»il de me dire, qu'en Eu-
rope, et surtout en France, il faut, pour plaire aux femmes, dresser un autel devant elles, brûler perpétuellement un encens qu'elles ne trouvent presque jamais grossier, et de tous leurs défauts faire autant de divinités qu'on adore? Ëst>-ce que réellement vous auriez parmi vous une tradition qui promit aux jolies femmes lesapanages de la Divinité? Ne se croiroient-elles pas sérieusement des déesses de la terre? Quel orgueil quand on leur déplaît! quelle hauteur quand on commence àleur offrir des hommages! quelle vertu quand elles résistent! quel étalage de sentiments nobles et délicats quand on commence à les ébranler! Non , il n'est rien de si grand, de si fier, de si vertueux en apparence, qu'une femme à qui vous dites, je vous aime, pour la première fois. Mais autant sa résistance semble-t-elle lui donner d'empire sur les hommes, autant perd-eUe de sa divinité quand elle cède àleur penchant. L'appareil de vertu, d'insensibilité, de fierté, disparoit : on découvre enfin les combats continuels qu'elle a soufferts pour résister fort peu de jours; on voit qtie sa foiblesse n'étoit environnée que d'un nuage léger; que, ce nuage dissipé, il ne reste plus qu'une nature aussi foible que celle des hommes^ mais plus inconstante , à la vérité, et plus dissimulée : on voit qu'on doit souvent au hasard l'avantage de plaire aux femmes > que c'est peut-être en flattant leurs défauts qu'on
les soumet; que leur vanité se nourrit des hommages les moins sincères; qu'elles sacrifieroient un amant adoré à Torgueil d'être louées par un grand prince, oupar un grandgénie. En un mot je trouve que vos Françoises méritent d'être aimées; mais l'adoration ne fait qu'éclairer davantage leur foiblesse. Âh? que dans nos climats l'amour est bien moins comédien! Il est parjure en France, cet amour; il atteste à tout moment le ciel et la terre; excessif dans ses promesses, avare dans ses dons, emporté dans sa colère, injuste dans ses soupçons, humble quand il demande , insolent lorsqu'il a obtenu, dénaturé quand il s'envole, curieux et avide de nouveauté : car, j'ose le dire , si du fond des terres australes arrivoit à Paris un grand seigneur médiocrement bien fait, onverroit encore des barricades, et.vos femmes se feroient la guerre pour le conquérir.
Voilà les réflexions de mon sauvage, qui me paroissent justes, et qui fDut sentir à tout homme raisonnable que ce n'est pas dans le sein de la galanterie qu'il faut chercher le véritable bonheur; je n'en connois point d'autre sur la terre que la tranquillité. Libres et maîtres de notre temps, c'est à la raison de nous éclairer sur nos plaisirs : qu'elle se tourne toute du côté de notre félicité actuelle , sans perdre aucune de nos vertus; par les progrès de notre raison nous compterons ceux de notre
bonheur. La pièce de vers que je joins à ces réflexions les rendra plus utiles en les rendant sans doute plus aimables.