‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 73 sur 96 · ODE EN PROSE · texte numérisé non relu

ODE EN PROSE

« Donnez-moi des nuages enflammés, des vents impétueux, qui sur leurs ailes agitées portent les tempêtes dans les airs : faîtes succéder au tumulte

un silence morne ; que la terre émue se taise,- que Fonde qui fuit s'arrête^ qu'un coup de tonnerre fende cet amas de nuages suspendus au haut des cieux : à ce signe éclatant, à cette voix, le monde reconnoîtra son maître ; et Dieu, content de nos hommages, appellera les zéphyrs, fera luire son soleil ; et les montagnes humides dont il avoit entouré son trône, se fondant en rosée, porteront dansle sein de la terre la vie , la fraîcheur et l'abondance. »

Voilà une ode assurément s'il en fut jamais ; aussi m'a-t-il fallu employer tous les éléments, et ne laisser rien dans la nature qui ne contribuât à la richesse de mes descriptions. Que d'ornements perdus! et que cet appareil est bien inutile ! Cependant à une première lecture nous admirons des expressions semblables ; c'est ce qui fait que je ne trouve rien de si fautif que l'admiration. C'est un sentiment qui semble profiter de l'étonnement où les grandes figures et les mouvements inattendus jettent notre ame , pour la forcer d'applaudir à ce qu'elle n'a pas encore conçu.

Ne cherchons donc pas l'histoire des poètes dans leurs ouvi^ages ,• leur gloire y perdroit sans doute trop : mais assurons-nous que le ridicule naît essentiellement du caractère, et non pas du talent. Sachons que les grands poètes ressemblent

à la nature : elle est singulière dans ses opérations et dans sa conduite j mais personne n'a dit encore qu'elle fut ridicule ni bizarre. Ainsi rien ne fait tant de tort aux enfants d'Apollon que le malheur d'avoir des compagnons indignes d'eux. Il est triste qu'un talent qui ne s'acquiertpoint , et (piise développe même avant la raison , semble être commun aujourd'hui à tous ceux qui pensent. En vérité les femmes devroient bien prendre garde à ne plus louer les mauvais vers qu'on fait pour elles, et à ne recevoir ni bouquets, ni épithalames: car leurs éloges sont dangereux ; et tel qui auroit écrit uniment en prose toute sa vie fera long-temps des vers pour avoir été applaudi sur un sonnet impromptu ou sur des stances faites à loisir. Rien d'ailleurs ne seroit plus utile que de réformer le corps des versificateurs : ils deviennent par-là même incapables de tout autre genre d'écrire ; et , soit par air, soit par paresse , eux-mêmes avouent hautement qu'un démon les suit, et que faire des vers est pour eux une occupation nécessaire. Qu'elle le soit, à la bonne heure pour ceux qui réussissent : mais vous, dont le public ne lit les ouvrages que par humanité , renfermerez-vous constamment tous vos devoirs dans la nécessité où vous êtes sans cesse d'ennuyer vos concitoyens? voudrez-vous être toujours cause qu'un art précieux tombe dans le mépris où vous vivez ? Un art estimable , dira-t-on , un art pré-

Sgo RÉFLEXIONS

cieux! Quoi! la poésie, cette sœur de la satire, occupera-t-elle une place honorable dans l'état? Estce pour graver sur l'airain des injustices atroces? Est-ce pour décrier, comme elle l'a fait souvent, le mérite, les grâces et la beauté? Est-ce enfin pour lever un front rebelle contre la religion et contre les lois? Que répondre à ces exclamations, si ce n'est qu'on ne peut disconvenir que les hommes ne soient méchants, mais que la calomnie , l'audace et l'impiété éclatent en prose comme en vers, et qu'un talent, pour être utile ou pour nuire, suit toujours les penchants de l'ame qui le renferme ? Ainsi la poésie, cet art de peindre à l'esprit et de rendre sensible au cœur ce que la nature et le pinceau représentent aux yeux du corps, devient une furie dans le calomniateur, un embrasement dans l'emporté, un poison dans le satirique; mais elle n'en est pas moins l'éloge de la vertu, le prix des beaux-arts, l'ornement d'un siècle , la gloire d'un royamne , l'amusement de l'honnête homme , et le charme de la société. Versez de l'eau pure dans deux coupes; l'une des deux est empoisonnée, l'autre ne l'est pas : d'où vient le danger de l'eau ? il vient du vase. Heureux ceux qui reçurent un talent qui les suit partout, qui dans la solitude et le silence fait reparoître à leurs yeux tout ce que l'absence leur avoit fait perdre , qui prête im corps et des couleurs à tout ce qui respire, qui donne

au monde des habitants que le vulgaire ignore ! Le soleil fatigue par sa marche constante : c'est toujours le même feu, ce sont les mêmes rayons. Mais si, comme les poètes, on le voyoit sur un char aussi ancien que le monde , traîné par des chevaux immortels qui soufflentla vie et la flamme ; si, dans ses éclipses, on s'imagmoit qu'en longs habits de deuil il pleure la mort de Coroûis ou le changement de Daphné^ si l'aurore n'étoit pas simplement pour nous la seconde impression du jour; si c'étoit une déesse éploréc, qui gémit, qui se désespère de sortir des bras d'un vieil époux pour ne trouver qu'un amant endormi; en un mot, si chaque fontaine paroissoit renfermer une nymphe, si chaque ruisseau sembloit cacher un dieu, si le moindre petit oranger couvroit de sa tendre écorce une dryade ou un faune ; qu'il scroit doux aux hommes de voir naître le jour! qu'il seroit agréable aux belles de le voir finir! Chimères, dira-t-on, chimères! Eh! qu'importe, pourvu que le temps en coule plus rapidement, pourvu que l'ennui n'en arrête pas ti istement le coui's ? Quelle réaUté vaudra une si douce illusion? C'est elle , c'est cette illusion charmante , qui fait croire à plusieurs que les poètes sont infidèles à leurs maîtresses par imagination, et que souvent ils ne sont amoureux qu'en idée. Voici la preuve du contraire ; et c'est par4à que je finis.

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