‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 72 sur 96 · LE NOUVEL ELYSÉE · texte numérisé non relu

LE NOUVEL ELYSÉE

A M. DE

Qui ne connolt ces lieux où l'abondance

A pour jamais établi son séjour.

Où la justice a placé l'innocence ,

Où y sans remords y sans soins , sans inconstance ,

On vit en paix dans les bras de l'Amour?

Un fleuve heureux endort, par son murmure,

L'ambition, la crainte, les désirs.

Et dans son onde on puise sans mesure

L'oubli des maux et le goût des plaisirs.

De ses vrais biens la nature parée

N'y montre aux yeux que des fruits et des fleurs ^

L'or est banni, la g;uerre est i^orée;

T pourroit-on ressentir des malheurs?

Mais si ces lieux sont destinés aux saf];es,

Pourquoi chercher ce qui nous est ofFert?

Sans pénétrer aux ténébreux rivages ,

Vivons comme eux, l'Élyséc est ouvert.

Ce ne sont point les plaines fortunées ,

Les bois épais, le murmure des eaux.

Qui font couler nos heureuses années

Dans les douceurs d'un éternel repos.

C'est la raison qui rend les lieux aimables ;

Tout ici-bas lui doit ses agréments :

Antres obscurs, déserts impraticables.

Son seul aspect vous a rendus charmants :

Palais des rois, vos cours ambitieuses Seroient sans elle une aflreuse prison ; Repos ^ transports y heures délicieuses, Tous les plaisirs naissent de la raison.

Esprit des dieux, soutien de l'Elysée, Sage Minerve , éclaire l'univers ; Que par tes soins l'ame divinisée Soit insensible aux g^randeurs , aux revers : De la vertu rends-nous la route aisée ; Et pour jamais fais rentrer dans les fers Les passions, ces filles des enfers.

Quitte un moment les campagnes fleuries Ou le Léthé, sur un char paresseux, Nonchalanunent erre dans les prairies , Et de roseaux couronne ses cheveux.

Si tu reviens , la paix et l'innocence Vont rétablir leurs autels démolis ; Et, confondus par ta seule présence. Tous les forfaits, enfants de la licence. S'abîmeront dans l'ombre ensevelis.

Du haut du ciel nous reverrons descendre Les plaisirs purs que goùtoient nos aïeux : Le dieu des ris, qui mourut avec eux.

Nouveau phénix , renaîtra de sa cendre.

Et parmi nous ramènera leurs jeux.

Mais toi, mortel, toi si digne de l'être. Esclave bas, né pour avoir un maître , Qui n'oserois écouter les désirs Que dans ton cœur la nature fait naître , Toi , l'ennemi, le tyran des plaisirs.

Veux- tu toujours gémir dans la poussière. Verser des.pleurs, traîner des fers honteux?

Ose à la fin jouir de la lumière ^

Et deviens homme en devenant heureux.

Mais ce bonheur , ce vain éclat du monde ^

Ressemble aux fleurs qu'enfante le printemps 5

Tristes jouets de la parque et du temps ^

Nos plus beaux jours s'écoulent comme l'onde;

Et l'avenir, tel qu'une mer profonde,

Va sans retour engloutir nos instants...

Triste pensée où Tame s'abandonne !

Nous plaisons-nous à grossir nos malheurs?

Si le plaisir, vainqueur de nos douleurs , Éternisoit l'éclat qui l'environne; Si les remords ne fknoient point les fleurs Dont en tout temps sa tête se couronne ; Et si l'ennui, qui souvent l'empoisonne, A ses beaux yeux n'arrachoit quelques pleurs : Dieux, comme vous, nos âmes inunortelles S'enivreroient de douceurs éternelles.

C'est le plaisir qui nous ouvrit les cieux : Par le plaisir nous serions tous des dieux. Nés dans les pleurs, sujets à des disgrâces. Nos bons aïeux ont coulé d'heureux jours: Que la raison nous guide sur leurs traces; Et qu'elle-même, animant mes discours, Offre à nos yeux avec toutes ses grâces Le siècle d'or, ce siècle des amours.

Là, sous les lois de Saturne et de Rhée, La Paix, Thémis, Flore, Pomone, Astrée, Avoient fermé le temple de Janus.

J'y vois partout la clémence adorée :

Forfaits honteux, vous êtes inconnus; Triste douleur, vous êtes ignorée.

38o REFLEXIONS

J'y vois des champs conservés sans combats j

Des blés sauvés de la fiiux des soldats.

J'y vois la terre enfanter des miracles^

Et la nature , attentive à nos vœux^

Ouvrir son sein, répandre sans obstacles

Tous les trésors qui rendent 1* homme heureux.

Des biens acquis par un travail facile ,

Et consumés par un usage utiles

Des fruits pour mets , le printemps pour saison ^

Des lits de fleurs ^ un antre pour maison ;

Les dieux pour rois y la vertu pour noblesse ;

Point d'indigence , encor moins de richesse ;

Sincérité^ foi^ constance ^ candeur.

Discrétion y simplicité , grandeur ;

Le monde entier pour commun héritage ,

Egalité sans lois et sans partage;

Tels sont les biens qu'on possédoit alors.

Ils reviendront. Qu'on chasse de la terre

Cet intérêt qui meut tous nos ressorts ,

Qui &it la paix y qui déclare la guerre y

Dont la faveur allume nos transports,

Mais qui, bientôt se brisant conune un verre,

Perd les vivants, déshonore les morts,

Ne laisse enfin que de tristes remords ,

Et des forfaits punis par le tonnerre :

Qu'il pleure enfin ses temples abattus ,

Temples impurs où régnoit l'injustice :

Pauvres en or, et riches en vertus ,

Laissons aux dieux le pompeux édifice

De nos palais , et ne retirons plus

De ces rochers creusés par l'avarice

Les vils trésors qu'y fait naître Plutus ;

Nous reverrons enfin cet Elysée,

SUR L'AMOUR,. 38i

Si peu connu y si chanté dans nos vers.

L'impiété punie et méprisée

Va replonger dans l'ombre des enfers

L'oubli des lois^ l'erreur autorisée ,

Et ces écrits captieux et pervers

Qui^ par les traits d'une éloquence aisée ^

Ont ébloui le crédule univers.

Déjà je vois éteindre le bitume Qui nuit et jour embrasoit nos fourneaux ; Le fer se rouille y et la pesante enclume Ne gémit plus sous le poids des marteaux; La paix renaît au sein de la victoire^ Et l'univers la reçoit à grands cris.

S'il en jouit ^ nos princes ont la gloire D'apprendre aux rois à connoître son prix... Mais quels objets frappent mes yeux surpris? Quel dieu conduit les filles de mémoire ? Quelle clarté! quels sons harmonieux!

L'amour descend , modeste et glorieux; Non cet amour que révère Amathonte^ Dont les plaisirs sont suivis de la honte; Mais cet amour qu'Issé peint dans ses yeux^ Ce feu vainqueur^ né d'une source pure^ Qui se ranime au sein de la nature ; Ce dieu charmant qui présente à nos cœurs Des fers sans poids ^ et des liens de fleurs; Ce sentiment y plus actif que la flamme , Qui pour jamais unit l'ame avec l'ame ; L'amour enfin y car son nom le peint mieux Que tant de traits qui l'offrent à nos yeux. Vivons^ Issé^ sous ses heureux auspices , Et de nos cœurs ofprons-lui les prémices:

38a RÉFLEXIONS

Contre le sort empruntons ses secours.

Si le passe y qui détruit toutes choses, Nous a ravi le matin de nos jours y L'instant présent £dt naître assez de roses ^ Vivons, aimons, et jouissons toujours.

Mais si d'un Dieu la main impénétrable Nous écrivit au rang; des malheureux, Sans condamner son dessein adorable , Rapprochons-nous de ce rivage afFreux Où le destin, farouche, inexorable.

Dicte aux mortels ses arrêts rigoureux.

Nous y verrons, au gré de la fortune.

Les flots bruyants s'élever jusqu'aux cieux. Et, plus cruels que les flots de Neptune, Perdre les rois et les amis des dieux. Nous y verrons le sceptre et la balance. Les vains lauriers que la gloire dispense , S'évanouir sous ces funestes flots; Et dans leur sein si fécond en orages Nous puiserons la constance des sages, Et nous boirons l'oubli de tous nos maux.

SUR LA MÉTROMANIË. 383

SUR LA MÉTROMANIË.

La manie des vers , dont on vient de jouer si heureusement le ridicule, en auroit beaucoup moins si elle n'étoit devenue une passion presque générale. Les règles de la simple versification sont si faciles et si courtes, qu'il n'est presque personne qui, par paresse, ne s'accommode de ce genre de travail, et dont l'amour-propre ne le flatte d'obtenir en peu de temps les grands honneurs du Parnasse, c'est-à-dire un peu de fumée, que l'orgueil grossit, et que le temps ou la nouveauté dissipent tôt ou tard. H est difficile d'être jeune et de vivre à Paris, sans avoir envie de faire des vers.

L'opéra , la comédie , et les femmes , font plus de poètes que les muses ; mais comme il n'appartient ni au théâtre ni aux belles de donner du génie , il arrive aussi que les seuls poètes dont le nom se conserve sont ceux qui n'ont eu d'autre maître et d'autre modèle que la nature.

La critique n'a jamais été plus sévère ni plus étendue qu'elle l'est aujourd'hui : il est tout ordi-

naire dans ce siècle de voir des enfants qui jugent, et qui jugent bien. On a dispensé la jeunesse du respect servile qu'elle rendoit aux jugements de Fâge avancé : c'est peut-être une faute; mais il faut avouer qu'elle est souvent heureuse. Nous sommes raisonnables cinq ou six ans plus tôt que nous ne Tétions autrefois : introduits de bonne heure dans le monde , rien ne nous étonne aujourd'hui. La confiance que nous donnentl'expérience et l'usage fait naître en nous de nouvelles idées, en nous aidant à développer celles que nous avions déjà. La timidité qu'on nourrissoit autrefois en nous jusqu'à vingtr-cinq ans pouvoit avancer intérieurement les progrès de la raison; mais elle s'opposoit sans doute à l'essor de l'esprit , et à ce jeu de l'imagination qui fait qu'on plaît et qu'on invente.

Avouons néanmoins que la liberté qu'on nous donne de bonne heure de penser et de parler hardiment peut bien contribuer à étendre le nombre des bons criticjues; mais aussi elle doit augmenter à l'excès le catalogue nombreux des mauvais poètes. Tous les jeunes gens qui ont de l'esprit entendent dans le fDud de leur cœur une voix flatteuse qui leur dit : Vous avez assez de hardiesse pour chercher des fautes dans le grand Corneille , et assez de goût pour les trouver et les rendre sensibles ; la douceur, l'harmonie, le charme séduisant des

vers de Racine ne vous empêchent pas de sentir le petit nombre d'expressions foibles et prosaïques qui lui sont échappées ; vous censurez avec discernement les juges mêmes du bon goût: et vous n'oseriez entrer dans une carrière dont vous connoissez toutes les fleurs et toutes les épines! Ce raisonnement intérieur de Famour-propre les ébranle, les séduit : et si le hasard fait que, soupant avec Voltaire ou Crébillon , ils leur entendent réciter des vers,- s'ils sont assez heureux pour saisir finement leurs grâces différentes, et pour admirer à propos la force et la pompe qu'ils savent répandre dans leure ouvrages ; voilà leurs têtes qui se remplissent de projets vastes ; le Parnasse les suit ; ils ne voient plus que ses lauriers et sa fontaine immortelle: le jour même ils essaieront leur talent dans un petit madrigal; et d'efforts en efforts, au bout de trois semaines , ils auront déjà ébauché douze scènes tragiques. Il suffit, pour les fixer dans une carrière où la nature ne les a point appelés , qu'une jeune personne laisse tomber sur nos prosélytes des regards conduits par le hasard ou par la coquetterie ; elle leur fera prendre à l'instant pour enthousiasme le désordre de leurs sens. Apollon et l'Amour seront pour eux les mêmes dieux : je les vois déjàs'égarer volontairement , se passionner de commande , et arborer avec audace l'étendard des muses ; car la poésie a ses Don-Quichottes

Bernis. 25

aussi bien que l'Amour. Je ne pense pas que le chevalier île la jlanche fut amoureux ni capable de le devenir; le siège de ses passions étoit plus dans sa tète que dans son cœur. Que de gens , a son exemple , ayant choisi sans vocation un genre de vie qui leur étoit étranger, se sont affermis par raisonnement dans une entreprise extravagante, et, parvenus enfin à se séduire eux-mêmes, ont cherché inutilement le temple de la gloire ! Que d'auteurs se sont enfoncés sans guide dans le sacré vallon, y ont jeûné, veillé, pour écrire des élégies insipides à leurs Dulcinées, pour faire dans leurs vers murmurer doucement les ruisseaux , voltiger les zéphyrs, soupirer Philomèle , dormir la raison, ennuyer l'amour, affadir l'esprit; pour renverser quelquefois l'ordre de la nature, prendre, comme le paladin, des moulins ordinaires pour des géants énormes , et devenir les chevaliers errants du Parnasse ! Mais que retirent-ils de tant de fatigues? du mépris, des ridicules, quelquefois même des outrages. INe croyons pas cependant que le vrai talent de la poésie entraîne avec lui toutes les extravagances qui rendent certains versificateurs si ridicules. Je connois des gens qui s'imaginent qu'un poète est l'image d'un corybante en fureur ou de la pythie échevelée, que la distraction le suit sans cesse, et que, toujours emporté par l'imagination, son esprit n'a ni règle ni

consistance. Il est vrai que si Ton jugeoit messieurs les poètes par la plupart de leurs odes, si l'on vouloit y chercher l'image de leur esprit et de leurs manières, on ne sauroit jamais les croire trop outrés et trop extravagants. Car qu'est-ce dans le fond que nos grandes odes françoises? L'auteur ignore toujours où il est, ce qu'il voit, ce qu'il fait, ce qu'il entend : il semble que la force de l'enthousiasme l'ait privé de tous ses sens; que, près d'expirer, il ne lui reste plus que des mouvements convulsife. Peintres sans choix, sans dessein et sans ordre, nos tableaux lyriques sont étoufies sous les images et sous les ornements ; tous les traits en sont excessifs, et les expressions foibles ou gigantesques : en un mot, à l'exception de quelques ouvrages de ce genre qui vivront éternellement, je ne saurois donner une idée plus juste de nos odes héroïques qu'en les comparant à des édifices monstrueux 011 tous les ordres de l'architecture seroient confondus sans distinction , et dont la richesse et le travail prouveroient moins la fécondité et l'industrie de l'art, que son abus et l'inutilité de ses efforts.

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