DEUXIÈME SOIREE
Hélas! s'écria mademoiselle Dest... en s'éveillant, ce pauvre chevalier a passé la nuit fort mal à son aise^ il faut qu'il m'aime bien pour s'exposer ainsi aux injures de l'air. Les vers qu'ilm'a envoyés sont charmants; il écrit comme les anges. ( Or remarquez, je vous prie , qu'on fourre les anges partout. ) J'ai eu tort, continuoit-elle, de m'emporter si légèrement; mais aussi comment est-il possible qu'un homme d'esprit ignore que les belles veulent être louées sans aucune modération? Les droits d'une maîtresse sont encore plus forts : ainsi je rassemble en moi tous les titres qui peuvent justifier les éloges outrés; car je suis, Dieu merci, tout à la fois belle , maîtresse , et poète. Ces réflexions achevées, elle prit du papier, et écrivit :
Dans ce jardin où je connus l'amour, Où tu sentis ses ardeurs par mes charmes, Viens, cher amant, m'inspirer à ton tour Et des plaisirs, et même des alarmes.
Le chevalier, ayant reçu ces vers sur la fin du jour, se hâta d'arriver au jardin où il avoit trouvé la veille tant de bonnes raisons pour aimer. La jeune Dest... s'y étoit déjà rendue; et, pour ne
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point perdre de temps, elle s'étoît assise au bord d'un bassin où elle examinoit scrupideusement les défauts de sa coifFure, et s'applaudissoit en secret d'avoir encore quelques moments à donner à sa toilette. Après avoir dérangé des boucles qui faisoient fort bien, et mis deux ou trois mouches surnuméraires qui lui changèrent en mal la physionomie, elle troubla de colère l'eau du bassin j et détournant la tête avec précipitation, elle découvrit le chevaHer derrière un myrte, où depuis une heure il faisoit des réflexions morales sur le bon esprit des femmes, et plaignoit intérieurement sa maîtresse de ce qu'elle se déparoit ainsi en s'ajustant. Ils furent tous deux fâchés de se voir. Le chevalier parut dans l'attitude d'un homme qui a quelquechose àsereprocher,etqui craintqu'onne s'en aperçoive: la nymphe, de son côté, rougit de dépit d'avoir donné matière à des réflexions morales. Dart... enfin, pour sortir d'embarras, s'avisa de dire en s'appro chant d'elle :
L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.
Mais comme il s'aperçut que son compliment ne réussissoitpas, partagé entre la crainte d'avoir déplu et l'amour extrême qu'il ressentoit, il se prit à pleurer innocemment. La jeune Dest..., sans savoir pourquoi, en fit de même^ et Dart... , plus vivement touché encore, s'écria tristement: Quoi!
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vous pleurez, ma déesse! je voudroîs au prix de tout mon sang arrêter la moindre de vos larmes. Hé que ne sommes-nous aur temps des métamorphoses! les dieux me changeroient tout à Fheure en fleur; vos larmes seroîent pour moi les larmes de l'Aurore; ellesme donneroient la vie etlabeauté ; peut-être que je couronnerois vos cheveux, ou que je passerois sur votre sein le seul joiu* que j'aurois à vivre. Que je suis malheureuse, mon cher chevalier, dit mademoiselle Dest..., d'avoir douté un seul moment de votre amour! Vous avez soupçonné peut-être que l'orgueil étoit mon vice favori. Ah! pensez mieux de mon cœur; une passion plus noble l'avoit alarmé : plus je vous aime, plus je crois être en droit de vous plaire ; plus vous m'aimez, et plus je dois compter que rien ne me balance dans votre esprit. Oui, si vous me voyez telle que je suis, n'en doutez point, chevalier, je ne suis pas aimée; l'illusion suit toujours les véritables amants. Jurez-moi donc, pour me rassurer, que tout ce que j'ai de joli vous paroitbeau, que tout ce que j'ai de médiocre vous semble joli, et que mes défauts ne sont que des ombres légères où mes grâces vont se cacher. Oui, je le jure, et mon serment part du fond du cœur. Mais après tout, ajouta Dart..., qu'est-il besoin de le jurer? si vous n'étiez pas à mes yeux le chef-d'œuvre de la nature, je ne serois point à vos genoux le modèle de l'amour.
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Je le connois cet amour ; c'est le plus grand de tous les plaisirs lorsqu'il est violent; c'est la plus sotte de toutes les occupations lorsqu'il est médiocre. Oui, je préfère la douceur de pleurer a vos pieds à tout ce qu'on appelle plaisir, ma chère Dest... Le vulgaire des amants ne pleure point; c'est un raffinement de volupté dont l'amour leur a fait un secret. Mais, de grâce, épargnez-moi vos froideurs : sûre de mon ame, que pouve^vous craindre! Sûre de ton ame ! inten'ompit-elle : oui , dans le moment qui s'écoule ; mais celui qui le suit ne me l'enlèvera-t-il point? Quand on ne sait pas craindre, ingrat, on ne sait pas aimer. Il faudroit pour me rassurer que nos âmes fussent à découvert; que les corps qui les emprisonnent, changés tout à coup en une vapeur brillante, se laissassent pénétrer par les regards : alors je verroissi tu es sincère, et j'e»pèrerois du moins qu'en connoissant mon ame entière tu pourrois apprendre enfin à m'aimer. A ces mots le chevalier fit un éclat de rire : Quoi! mademoiselle , lui dit-il en badinant , vous voudriez que nos corps ne fussent qu'une ombre transparente ! Y pensez- vous ? vos charmes n'auroient plus aucune solidité, et la vie ne seroit qu'un songe. Avouez du moins, chevalier, reprit-eUe en riant à son tour, que l'amour et le plaisir ne perdroient rien à ce songe; nos âmes, forceroient leur prison , et peut-être qu'elles s'unîroient éternellement
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Fune à Fautre... Mais quoi ! cher amant^ déjà la nuit nous sépare : que le temps passe vite quand Famour lui prête ses ailes! Déjà je ne vois plus ton image: parle-moi; qu'au son de ta voix chérie jereconnoisse mon bonheur. Je crains de te perdre dans les ombres. Est>-il bien vrai que la fable n'est qu'une chimère? N'esl>-il plus de nymphes sous les eaux? Elles profiteroient de l'obscurité pour t'enlever: tu vaux sans doute mieux que cet Hylas qu'elles ravirent à Hercule. Je suis jalouse enfin de toute la nature. Hé ! que peut craindre la plus aimée de toutes les grâces? dit le chevalier : ses chaînes sont des plaisirs; qui pourroit jamais les rompre ou les éviter? Mais, à propos de plaisir, muse adorable, je me souviens d'en avoir décrit le temple autrefois : si je vous avois aimée alors, la peinture en seroit plus touchante et plus vive. N'importe , dilelle, je serai bien aise de vous entendre, puisque je ne puis plus vous voir. Dart... lui donna la main, et lut de mémoire.