‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 8 sur 96 · U ÉTÉ · texte numérisé non relu

U ÉTÉ

Et tandis que nous le croyons Plongé dans les gouflres de Tonde, Armé de feux étineelants , Il ouvre à ses Aursiers brûlants Les barrières de Tautre monde.

Oh ! qu'il est doux de respirer Cet air frais, ces pures baleines D'un vent qui du fond des fontaines S'écbappe , et , n'osant murmurer, Vole sur Taile du mystère !

Amour, il est temps de régner; Vénus se promène à Cytbère , Et les grâces vont se baigner.

Au fond d'un bosquet d'Idalie , Dont nul mortel n'ose approcher, La fontaine d'Acidalie Se filtre a travers un rocher -, Et, suivant une pente douce Qui la conduit en l'égarant , Elle remplit, en murmurant.

Un bassin revêtu de mousse.

Les arbres courbés alentour La dérobent a l'œil du jour.

Un buisson fleuri l'environne ; La tubéreuse et l'anémone Entourent ses bords séduisants ; Et l'oranger qui la couronne Est parsemé de vers luisants.

Que Plutus , d'une main fantasque , Orne les bains de Danaé ;

Thalie , Euphrosine , Aglaé , ^'aiment que les beautés sans masque ; Le luxe expire sous leurs pas.

Sœurs aimables de la lAture y Elles se baigneut dans ses bras ; L*onde en caressant leurs appas , Devient plus brillante et plus pure.

Plongé dans ce riant bassin , L*amour poursuit les immortelles ; Et, frappant Tonde de ses ailes , Il la fait jaillir sur leur sein.

Une douce et molle rosée Remplit le calice des fleurs ; La nuit du trésor de ses pleurs Rafraîchit la terre embrasée.

On voit sur la plaine des mers Danser les nymphes vagabondes ; Le parfum de leurs tresses blondes Se mêle à la fraîcheur des airs.

Mais bientôt le feu des éclairs Resplendit au loin sur les ondes :

L'Olympe , sans être irrité , Offre l'appareil d'un orage ; Et, par cette effrayante image , Il augmente sa majesté.

Brûlante des feux de l'été , Brûlante des feux du bel âge , La jeunesse , loin du rivage , S'élance , et poursuit la beauté.

Enflammez , charmantes baigneuses ,

La cour du frère de Pluton ; Tombez , naïades dédaigneuses , Dans les bras nerveux de Triton.

O nuit , que vous voyez de charmes !

Fleuves , que vous êtes heureux !

L*amour dans vos flots amoureux Trempe la pointe de ses armes.

En vain dans les bois d'alentour Les amants cherchent les fontaines ; Le feu qui consume leurs veines S^accrolt dans l'humide séjour ; Le bain ne guérit point leurs peines, L'amour seul peut calmer Famour.

Jadis , près des bords du Bosphore , Dans les jardins du vieux Sélim , Un ruisseau murmuroit encore Les amours du jeune Zulim.

Les bains du tyran de l'Asie Touchoient au bord de ce ruisseau ; En été 9 la belle Aspasie Venoit respirer dans son eau.

Souvent Zulim au bord de Tonde , *

Suivoit le sultan révéré :

Que l'orgueil des rangs se confonde !

L'esclave heureux fut préferé Au maître impérieux du monde.

Un pigeon s'abattit un jour Dans les bras du page fidèle :

Zulim, plein d'une ardeur nouvelle, Reconnut l'oiseau de l'Amour

6o L'ÉTÉ.

Au billet caché sous son aile.

Il rouvre, il lit avec transport :

ce Jeune icoglan , bénis ton sort ; Le ruisseau dont Tonde incertaine Dans ces bois aime à s'enfermer , Par une route souterraine Au sein des mers court s'abimer.

Aspasie est prête a te suivre ; Sois son pilote et son vainqueur :

Si tu crains de cesser de vivre , Tu n*es pas digne de son cœur. »

Zulim conçoit tout le mystère :

Un seul mot instruit un amant.

Le doux messager de Gythère Devant lui vole lentement.

Rempli des plus douces alarmes , L'esclave , au milieu des roseaux , Découvre , adore mille charmes Que trahit le voile des eaux.

On l'appelle , son cœur palpite ; Il s'élance , il se précipite :

Mais en plongeant dans le canal , Quel aspect le trouble et l'irrite !

Il voit son maître et son rival.

Comment sauver la favorite Du fer ou du cordon fatal?

Un baiser de feu le rassure.

Sultan , a tes yeux éperdus , Le couple amoureux et parjure A comblé l'audace et l'injure :

L'ÉTÉ. 6i

Tous deux, unis et confondus, Fendent de leurs bras étendus Le sein de Tonde qui murmure.

Errant de détour en détour, Ils roulent sous la voûte obscure Qui doit bientôt les rendre au jour :

L'efiroi quMnspire la nature Est surmonté par leur amour.

Portés sur les bouillons de Tonde , Ils entrent dans la mer profonde ; Leurs regards implorent les cieux :

Mais un esquif s*o(Ire a leurs yeux Au pied d'un rocher solitaire ; Tous deux y volent, et les dieux Conduisent la barque à Gythère.

6a L'A^UTOMNE.

Quels parfums remplissent les airs?

Où porter mes regards avides?

Des tapis plus frais et plus verts Renaissent dans nos champs arides :

La nature eSace ses rides; Tous ses trésors nous sont ouverts ; Et le jardin des Hespérides Est l'image de l'univers.

C'en est feit ; la vierge céleste , En découvrant son front vermeil , Adoucit, d'un regard modeste, L'ardeur brûlante du soleil.

Redoutable fils de Latone , Tu cesses de blesser nos yeux ; Vertumne ramène Pomone , Et mille fruits délicieux Brillent sur le sein de l'Automne.

O sœur aimable du Printemps , Tu viens acquitter ses promesses :

Si tes biens sont moins éclatants , Tu n'as point de Causses richesses :

Loin de toi le fard de Vénus

Et le clinquant de T imposture ; Ta main dépouille la nature De ses ornements superflus :

L'air négligé dans la parure Te donne une beauté de plus.

Les fruits, plus nombreux que les feuilles, Couronnent les arbres chéris , Et tous les biens que tu recueilles Ont moins d*éclat et plus de prix.

Le règne fortuné d'Astrée Se renouvelle dans ta cour ; Tu pèses la nuit et le jour Dans une balance dorée.

Entouré de rayons heureux ^ Qui font la richesse du monde , Le ciel , de la terre amoureux , Se peint dans le miroir de l'onde.

La paix, reine de l'univers, Etouffe la voix des trompettes; Un jour plus doux luit sur nos têtes : Nos travaux, mêlés de concerts, Ressemblent aux plus belles fêtes -, La nature reprend ses droits , Les dieux descendent des montagnes , La gloire habite les campagnes , Les muses révent dans les bois *, Et lasse d'accorder les rois , Thémîs, assise au pied d'un chêne, Juge les chansons de Philène , Et donne aux bergères des lois.

Les fiers amants de la fortune Ont quitté la chaîne importune De la faveur et du devoir ; L'art, rindustrie, et le savoir.

Sortent des villes dépeuplées , Et Tabondance vient revoir Ses richesses accumulées.

Ton règne paisible et charmant Fait oublier celui de Flore , Automne ; la terre t'adore , Et l'univers est ton amant.

Belle encore au déclin de l'âge , Toi seule, 6 divine saison, Utile ^ouce , aimable et sage , As mérité le double hommage Du plaisir et de la raison.

Oh ! que les muses sont dociles Dans ces vergers délicieux !

Mes vers , inspirés par les dieux , Naissent plus doux et plus faciles L'art de la rime n'est qu'un jeu; L'expression suit la pensée, Et mon ame au ciel élancée Vole sur des ailes de feu.

Dans cette aimable solitude , L'esprit captif sort de prison ; Le plaisir abrège l'étude , Tous deux étendent la raison.

Erreur que l'orgueil déifie , Préjugé, tyran des mortels.

Cédez k la philosophie , Qui vient de briser vos autels.

Gieux inconnus au télescope , Et vous , atomes échappés A Fœil perçant du microscope , Vos mystères développés Brillent aux yeux de Calliope :

La vérité , fille du temps , Déchire le voile des (àbles ; Je vois des mondes innombrables , Et j'aperçois des habitants.

Malgré ces volcans homicides , Le feu lui-même est habité ; L'air, dans ses ondes si fluides , Découvre a mou œil enchanté Ses tritons et ses néréides.

La lumière , dont les couleurs Forment la parure du monde, Renferme la race féconde D'un peuple couronné de fleurs.

La nature anime les marbres :

L'air, le feu , la terre et les eaux , Les fruits qui font plier nos arbres, Sont autant de mondes nouveaux.

Tout agit; rien n'est inutile; Et la reine des animaux Unit par différents anneaux L'homme superbe et le reptile.

Fiers amants de la liberté, Les êtres, l'un de l'autre esclaves,

Beaxis. 5

m L'AUTOMNE.

Ignorent leur captivité ,

Et méconnoissent leurs entraves.

Tout cède a la commune loi :

Terre orgueilleuse et téméraire ,

Apprends que l'astre qui t'éclaire

Se doit au monde comme a toi.

Obéis , remplis ta carrière ,

Adore la source première

Des beaux jours qui te sont donnés ;

Reçois et répands la lumière

Sur d'autres globes fortunés.

Ainsi mon esprit se dégage

Des erreurs du peuple et des grands :

Malgré la vanité des rangs y

Tous les êtres sont, pour le sage,

Moins inégaux que diflfërents.

Ainsi ma muse s'abandonne

A son caprice renaissant ;

Et, tandis qu'un dieu caressant

D'un double myrte la couronne ,

Le soleil , moins éblouissant ,

Abrège les jours de l'automne.

Pomone , avant que de périr.

Semble redoubler ses caresses ;

Les arbres chargés de richesses

Se courbent pour nous les offrir.

Lasse de ramper sur nos treilles

La vigne élève ses rameaux ,

Et suspend ses grappes vermeilles

Au front superbe des ormeaux :

Ses fruits , si funestes aux Perses , JEt si délicieux pour nous , Confondant leurs couleurs diverses, Forment les accords les plus doux.

Toutes les ronces sont couvertes De coings dorés et de paviis ; Mille grenades entr'ouvertes Sèment la terre de rubis.

Orange douce et parfumée, Limons et poncirs festueux , Et vous, cédrats voluptueux, Couronnez Tautomne charmée.

Raisins brillants , dont la fraîcheur E tanche la soif qui nous presse.

Pommes, dont Taimable rougeur Ressemble au teint de la jeunesse.

Tombez et renaissez sans cesse Sur le chemin du voyageur.

L'Amour, que l'automne rappelle.

Descend du ciel dans nos vergers , Et vient offrir a la plus belle Les pommes d'or des orangers.

Accourez , naïades timides ; Le fruit , sur la terre tombé , Brille , s'élève en pyramides , Et remplit le trésor d'Hébé.

Nymphes , enlevez vos corbeilles , Allez offrir au dieu des eaux La pourpre qui couvre nos treilles , L'ambre qui pare nos coteaux.

Un second printemps vient d'éclore ; Le ciel répand des rayons d*or; L'amarante et le tricolor Rappellent le règne de Flore , Et la campagne brille encor Des douces couleurs de Taurore.

Vesper commence a rayonner ; lo mugit dans les villages y Et les pasteurs vont ramener Leurs troupeaux loin des pâturages. Le soleil tombe et s'afïbiblit.

Montons sur ces rochers sauvages ; Allons revoir ces paysages Que Tombre du soir embellit.

Ici , des champs où la culture Etale ses heureux travaux , Une source brillante et pure Qui , par la fraîcheur de ses eaux , Rajeunit la sombre verdure Des prés , des bois , et des coteaux ; Là , des jardins et des berceaux Où régnent Tart et Fimposture , Des tours , des flèches , des créneaux ,

• Des donjons d'antique structure;

* Sur le chemin de ces hameaux De longues chaînes de troupeaux , Un pont détruit, une masure; Plus loin , des villes , des châteaux Couverts d'une vapeur obscure ; Le jour qui fait, l'air qui s'épure,

L'AUTOMNE. Cx^

Le ciel allumant ses flambeaux , Tout rhorizon que Tœil mesure.

Offrent aux yeux de la peinture Des contrastes toujours nouveaux , Et font aimer dans leurs tableaux Le coloris et la nature.

Mais la nuit, au trône des cieux, Dissipant au loin les nuages, Vient encore attacher nos yeux Sur de plus frappantes images.

La sœur aimable du soleil Se lève sur Fonde apaisée , Et répand de son char vermeil Le jour tendre de l'Elysée; Elle embellit les régions Qu'abandonne Fastre du monde ; Elle éclaire les alcyons Qui planent sur la mer profonde ; La vague tremblante de Fonde Brise et dissipe les rayons De sa lumière vagabonde :

Favorable à la volupté , Elle donne au plaisir des armes ; L'éclat de son globe argenté Semble voiler la nudité, Lorsqu'il en montre tous les charmes ; Son règne est celui de FAmour.

Sur les mers d'écume blanchies Neptune marche avec sa cour, Et de nos flottes enrichies

Eole presse le retour.

Conduits par les mains des sirènes , On voit de loin nos pavillons * Tracer d'innombrables sillons Sur le sein des humides plaines.

Tandis que FOcéan charmé Contemple son vaste rivage , Le Nord toat a coup enflammé Devient le spectacle du sage Et FefFroi du peuple alarmé.

Une lumière étincelante Embrase le voile des airs :

Avant-courrière des hivers , Quelle autre aurore plus brillante S'élève au milieu des éclairs?

Les dieux ont-ils dans leurs balances Pesé le sort des nations ?

Emu par nos divisions , Le ciel fait-il briller ses lances?

Ses feux et ses rayons épars , Ses colonnes , ^^^ pyramides , N'offrent a des regards timides Que les jeux sanglants du dieu Mars.

Voila les nombreuses armées , Voilà les combats éclatants Qui de nos guerres rallumées Furent les présages constants.

La frayeur naissoit du prestige; Maïs nos yeux bientôt satisfaits Verront renaître le prodige

Sans en redouter les effets.

Brillez, aurore boréale; De la nuit éclairez la cour :

En vous voyant, le beau Géphale Croit voir Tobjet de son amour ; Et rhirondelle matinale S'étonne d'annoncer le jour.

Paies rappelle dans la plaine Et les bergers et les troupeaux ; Vulcain rallume ses fourneaux ; Et la troupe du vieux Silène S'éveille au pied de nos coteaux.

Au bruit des meutes de Diane , Les bacchantes ouvrent les yeux :

Trompé par la clarté des cieux , Bacchus sort des bras d'Ariane.

Ce dieu , de pampies couronné , Ouvre la scène des vendanges ; Il brille , il marche environné D'Amours qui chantent ses louanges :

On voit danser devant son char Les satyres et les drya4es ; Un faune enivré de nectar Remplit la coupe des ménades ; Les jeux , qui le suivent toujours ^ Répandent des fleurs sur ses traces ; Ses tigres , conduits par les grâces , Sont caressés par les amours.

Momus , Terpsichore , Thalie , £gipans, centaures, syl vains,

7a L'AUTOMNE.

Viennent annoncer aux humains L'heureux retour de la folie.

Le soleil voit, en se levant, La marche du vainqueur du Gange ; Et, porté sur l'aile du vent , L'Amour annonce la vendange. Pan dans le creux de ce rocher Foule les présents de l'automne; A ses yeux la jeune Erigone Folâtre , et n'ose s'approcher.

Le nectar tombe par cascade ; L'onde et le vin sont confondus , Et l'urne de chaque naïade Devient la tonne de Bacchus.

Les flots de la liqueur sacrée Couvrent la campagne altérée :

Tout boit , tout s'enivre , tout rit; Et de la joie immodérée Jamais la source ne tarit.

Le my rt« , aux amours favorable , A dérobé moins de plaisirs Que cet arbuste vénérable N'a vu couronner de désirs.

Sous les pampres de cette vigne , Un amant n'est jamais trahi ; Plus il jouit, plus il est digne Du bonheur dont il a joui.

Bacchus rajeunit tous les âges ; Ses charmes ramènent toujours La folie au temple des sages,

La raison au sein des amours.

Acis , aussi jeune que Floi^e , Touchoit a c^t âge charmant Où l'ame éprouve le tourment De désirer ce qu'elle ignore :

Plus belle, et m'oins jeune que lui , Thémire j semblable à Pomone , Commencoit k craindre Fennui Des derniers jours de son automne :

L* Amour seul a droit de charmer L'ame qu'il a déjà charmée ; Acis avoit besoin d'aimer , Thémire d'être encore aimée.

La beauté voit périr ses traits , Les roses du teint se flétrissent ; Mais le cœur ne vieillit jamais, Et les désirs le rajeunissent.

Thémire brûla pour Acis ; Aimer de nouveau , c'est renaître :

Ce fut sous ce berceau champêtre Que son cœur, long-temps indécis.

Choisit enfin ce jeune maître.

Etouflfez les rayons du jour, Pampres dont le feuillage sombre S'élève et retombe alentour ; ' La raison demande votre ombre Pour s'abandonner à l'amour.

Lierre amoureux , toi qui conspires A rendre ce berceau charmant, Viens cacher l'amante aux satyres ,

Aux nymphes dérobe Tamant.

Malheureuse d^étre inhumaine , Honteuse de ne Fétre pad , Thémire repousse avec peine Acîs qu'elle appelle en ses bras.

La beauté la plus intrépide Craint de séduire la candeur; L'embarras d'un amant timide Arme la plus fbiblc pudeur.

Thémire , enivrée , éperdue , Tour à tour se laisse emporter Au plaisir de s'être rendue , A la gloire de résister.

Eclairés d'un jour favorable , Les yeux de son amant aimable Sur les fbibles traces du temps N'ont vu que les fleurs du printemps ; Heureux âge de l'indulgence , Où les dégoûts sont inconnus, Où tous les feux, d'intelligence, Conspirent pour la jouissance , Où toute mortelle est Vénus !

Thémire n'a point de rivale :

Le feu dont Acis est brûlé De leurs ans remplit l'intervalle ; Et l'amour , aux cieux envolé , Triomphe d'avoir assemblé Les nœuds d'une chaîne inégale.

La fin du règne de Bacchus Annonce ces combats aimables

Où les satyres sont vaincus ^

Par les nymphes infatigables.

Jours fortunés , mais peu durables !

Bientôt le brutal Africus, Ouvrant ses ailes redoutables , S'éveille aux cris épouvantables De la maltresse de Glaucus.

Les hirondelles assemblées , S' élançant du faite des tours , Au fond des grottes reculées Vont s'endormir jusqu'aux beaux jours.

Entassés comme des nuages ^ Mille oiseaux traversent la mer; Le retour de l'affreux hiver S'annonce par leurs cris sauvages.

Le fier tranchant va déchirer Le sein des plaines découvertes ; Et Vertumne , en pleurant nos pertes , Nous apprend à les réparer.

Eole menace le monde ; Borée en sa prison rugit ; La mer qui s'enfle écume , gronde , Et son rivage au loin mugit.

Les oréades taciturnes Cherchent les antres des déserts ; Et les hyades dans les airs Ont renversé leurs froides urnes.

Vents , triomphez en liberté , Allez dépouiller la nature Des vains titres de sa fierté :

9 Qne sert un reste de parure

Quand on a perdu la beauté ?

Dispersez ces feuilles séchées , Dévorez ces plantes couchées Qui n'osent regarder les cieux.

Et toi , les délices du monde , Toi qui plaisois à tous les yeux , Saison si belle et si feconde , Automne y reçois mes adieux.

Les vents ravagent nos prairies , Tout meurt dans nos champs désolés , Et de nos humbles bergeries Les fondements sont ébranlés.

Déjà les Grâces immortelles Rentrent dans nos froides maisons ; L'Amour vient réchauflfer ses ailes Au feu mourant de nos tisons.

Content de régir nos villages , Et d'enchaîner nos libertés , .

Il laisse a ses frères volages L'empire bruyant des cités.

Faibles esclaves de Cythère, Fuyez nos plaisirs innocents; Dérobez-vous aux traits perçants Que lance le noir sagittaire.

Le règne de l'art imposteur Commence où la nature expire.

Volez dans ce monde enchanteur Où le luxe tient son empire ; La nouvelle Persépolis Vpus ouvre ses portes dorées :

Chassez de vos cœurs amollis Les vertus aux champs adorées ; Et changez en vices polis Nos mœurs à la cour ignorées.

Pour nous , que la paix et les ris Enchaînent sous ces toits rustiques , Autour de nos foyers gothiques Nous allons oublier Paris Et vos plaisirs asiatiques.

Croyez qu'au fond de nos châteaux La joie invente aussi des fêtes; Malgré les torrents du verseau , Le souffle glacé des tempêtes Epargne les myrtes nouveaux Dont les plaisirs parent nos tètes.

Ce n*est pas à la cour des rois Qu'habite la paisible Âstrée :

Il faut que Tame quelquefois , Au sein du tumulte enivrée , Revienne dans le fond des bois Trouver sa raison égarée.

Malheureux qui craint de rentrer Dans la retraite de son ame !

Le cœur qui cherche à s'ignorer Redoute un censeur qui le blâme.

Peut-on se fuir et s'estimer?

On n'évite point ce qu'on aime :

Qui n'ose vivre avec soi-même A perdu le droit de s'aimer.

Pourquoi déserter nos campagnes ,

Quand les sauvages aquilons Chassent du sommet des montagnes La pauvreté dans nos vallons?

L* aspect des misères humaines Est plus touchant qu'il n'est affreux : Craint-on de voir les malheureux Quant on veut soulager leurs peines?

Le front du riche s'obscurcit, Et l'aspect du malheur le blesse :

Dans le séjour de la mollesse Le cœur se ferme et s'endurcit.

Trop fière de ses avantages , La ville détourne les yeux Du sombre tableau des villages , Dont les toits couverts de feuillages S'ouvrent aux injures des cîeux.

Tranquille sous un dais superbe , A la clarté de cent flambeaux, On ne voit point dans nos hameaux La pauvreté disputer l'herbe Aux plus ftéroces animaux.

Auprès d'un foyer magnifique On bénit le farouche hiver, Qui , dans un salon pacifique , Respecte la douceur de l'air.

On croit que la misanthropie Aigrit les maux qu'on ne sent pas :

Ainsi le luxe dans ses bras Engourdit notre ame assoupie.

Honteux d'aimer, fiers d'être ingrats,

8o L'HIVER.

Dans des intrigues puériles

Nous épuisons nos cœurs stériles :

Moins sensibles que délicats ,

Le dégoût nous rend difficiles ;

Impatients et bientôt las ,

Nous traînons nos jours inutiles;

Nous rêvons , nous ne vivons pas.

Loin de moi le triste système

De censurer d'heureux loisirs ;

C'est en faveur du plaisir même

Que je condamne nos plaisirs.

Il n'est point d'hiver pour le sage ;

La terre qu Eole ravage

Plait encor dans sa nudité ;

Les monts , entourés d'un nuage ,

Imposent par leur majesté ;

L'aspect de Neptune irrité

Frappant en fureur son rivage

Répand sur tout son paysage

L'ame , la vie , et la fierté ;

Et la campagne plus sauvage

Ne perd pas toute sa beauté.

Malgré l'effroyable peinture

Du désordre des éléments ,

L'hiver lui-même a des moments ;

Les ruines de la nature

Plaisent encore k ses amants.

Nos hameaux auroient plus de charmes

S'ils étoient moins inhabités ,

Et s'ils n'arrosoient de leurs larmes

U HIVER. 8i

Les biens qu'absorbent les cités.

La terre en esclave servile , S'épuisera-t-elle a jamais En feveur d'une ingrate ville Qui change en tributs nos bienfaits?

Enrichis des biens qu'ils moissonnent, Si nos laboureurs , qui frissonnent Sous leurs toits de chaume couverts, Jouissoient au moins les hivers De l'abondance qu'ils nous donnent; Si le fleuve de nos trésors , Long-temps égaré dans sa course , Remontoit enfin a sa source Pour enrichir ses premiers bords ; Alors la misère effrayante , Dont la main foible et suppliante Implore un secours refusé, Béniroit l'image riante De notre luxe humanisé.

Le cours de nos destins prospères, En répandant notre bonheur Sur l'héritage de nos pères , Sauveroit la vie et l'honneur Aux esclaves involontaires Que le fer sanglant du vainqueur Ou que la bassesse du cœur Rendit jadis nos tributaires.

Tout malheureux est avili :

Chassez l'indigence importune , Et le village est ennobli ;

Beivis. fi

La gloire y suivra la fortune ; Ty vois son culte rétabli.

Ranimons les arts de Cybèlc; Forçons la paresse rebelle A surmonter la pauvreté; En rendant la terre plus belle Augmentons sa fécondité.

Déjà sur la neige endurcie L'hiver commence ses travaux ; Déjà la tète des ormeaux Tombe sous les dents de la scie. Le bruit redoublé des marteaux Retentit au pied des montagnes , Et le plus grossier des métaux Devient le trésor des campagnes.

Le fer recourbé de Cérès S'aiguise sur la meule agile ; La chasse dispose ses rets ; La fournaise épure l'argile ; Vulcain change en verre fragile La fougère de nos forêts.

Les jeux et les travaux s'allient ; Pour former nos simples tapis La paille et le jonc se marient; Nos vœux , nos besoins , qui varient , Réveillent les arts assoupis.

L'ennui , ce tyran domestique , Dans nos hameaux est ignoré :

Ici 5 le pasteur désœuvré Façonne son sceptre rustique ;

Ici , le chanvre préparé Teume autour du fuseau gothique , Et, sur un banc mal assuré , La bergère la plus antique Chante la mort du Balafré D'une voix plaintive et tragique.

Oh ! que ces objets innocents Ont de droits sur Tame d'un sage !

La campagne la plus sauvage Porte le calme dans nos sens.

Les lois de la philosophie Naissent du principe du goût; Ce qu'on aime on le déifie , Et l'on peut être heureux partout.

Le charme seul de l'habitude Me (kit vanter la solitude.

Jadis l'hiver loin de Paris Eflfrayoit ma folle jeunesse ; Je croyois dans nos champs flétris Voir les rides de la vieillesse.

Ces bois blanchis par les frimas Où j'entretiens ma rêverie , Ce fleuve dont l'onde chérie Ranime nos sombres climats , Qui , pour embrasser la prairie , Ouvre , étend et courbe ses bras , Ces lieux pour moi remplis d'appas Étoient jadis la Sibérie.

Jusque dans l'ombre des déserts Le bruit séduisant des théâtres

Venoît étouflfier les concerta

De nos villageoises folâtres.

Le luxe , environné des arts ,

Roi d'une ville singulière ,

Changeoit le village en chaumière,

Et présentoit k mes regards

Nos bons et naïfe campagnards

Marqués au crayon de Molière.

Je regrettois la liberté

D'un spectacle aimable et fantasque ,

Où l'on prodigue sous le m«asque

' Le mensonge et la vérité ;

L'asile élégant et champêtre Où deux amants sont renfermés , Moins par le plaisir d'être aimés Que par l'orgueil de le paroître ; Ces longs soupers où l'on redit Toute l'histoire de la veille; Où l'enjouement se refroidît Si la satire ne l'éveille ; Où le vaudeville fatal Est modulé par les Orphées ; Où le vin , versé par les fées , Coule dans l'or et le cristal -, Enfin le tumulte et l'orgie , Vénus et ses temples ouverte , L'image des arts réfléchie Sur les glaces de nos desserts :

Tout au séjour de la licence Appel oit mon cœur égaré ;

La ville avoit défiguré L'heureux séjour de Tinnocence.

Aujourd'hui que l'âge a mûri Les conseils de F expérience , Que mon cœur enfin s'est guéri Des fougues de l'impatience, L'hiver n'est plus si rigoureux , Le désert remplace la ville :

Oii je crois vivre plus tranquille , La je m'estime plus heureux.

Nos donjons , nos tours délabrées , Monuments antiques des Gaths , Sont moins affreux que les magots Dont nos maisons sont décorées :

Sans aimer la grossièreté De nos aïeux encor barbares , Leur aimable naïveté M'attache a leurs travaux bizarres.

Le chevalier, le paladin , Viennent remplir mes rêveries , Et je lis dans leurs armoiries Les guerres du grand Saladiu :

Leurs tournois , leurs galanteries , Empreints sur un marbre grossier, Revivent dans ces galeries Où l'Amour, tout couvert d'acier, Au lieu de guirlandes fleuries , Orne sa tête de laurier.

Un amas de lances rompues Est le trésor de ce château j

Les haches-d*armes, les massues, Les arcs s'élèvent en monceau.

Dans cette tour mal réparée, Quel objet frappe mes regards?

De fer la muraille entourée.

Des pigeons perchés sur des dards ; La colombe de Gy thérée Y boit dans le casque de Mars.

Partout le flambeau de Thistoire Eclaire a mes yeux le passé.

J'apprends au livre de mémoire , Livre utile et presque efïacé , Que rbomme a toujours mal placé Le temple où préside la gloire.

Le tableau de l'antiquité Séduit par sa douce imposture ; Mais aux yeux de la vérité Le vieux temps n'est beau qu'en peinture : Le chalumeau des troubadours , Le luth du bon roi de Navarre , N'égaloient pas l'humble guitare Des moindres chantres de nos jours.

Ami de nos aïeux célèbres , Je ne veux point ressusciter Leurs siècles couverts de ténèbres Qu'un jour plus pur vient d'écarter.

Quelle ame inhumaine et grossière De notre ignorance première Regrette les temps révolus?

L'erreur est un malheur de plus :

Moins notre esprit a de lumière , Moins il éclaire nos vertus.

Dois-je imputer à la culture Ces ronces, ces chardons épars Qui dévorent la nourriture Des blés naissant de toutes parts? Loin de moi semblable imposture :

Les arts ftécondent la nature , Nos vices corrompent les arts.

Telles sont les sages pensées Dont j'aime à nourrir ma raison , Tandis que les neiges pressées Couvrent le toit de ma maison.

Seul , et souvent heureux de l'être , Je me fais un utile jeu De voir consumer par le feu Le tronc vénérable d'un hêtre.

Cet arbre sembloit, au printemps , Régner sur tout le paysage > La mousse et la rouille du temps Déceloient seules son grand âge ; Ses rameaux , penchés alentour, Formoient un temple pour les Grâces ; A son pied l'on voyoit les traces Qu'imprimoient les pas de l'Amour.

Cent ans il repoussa la guerre Des aquilons impétueux ; Inébranlable et £istueux, II fouloit le sein de la terre ; Son front brûlé par le tonnerre

En étoit plus majestueux.

Quels dieux ont causé sa ruine?

Un bûcheron foible et courbé A frappé l'arbre en sa^racine , Le roi des forêts est tombé.

Aidé d'une somibre lanterne , Le soir je dirige mes pas Vers l'antique et vaste caverne Où le Nestor de ces climats Rassemble , police et gouverne Tous les bergers de ces états.

Dans cette grotte mal taillée La sœur aimable de l'Amour Appelle sur la fin du jour Nos bergères à la veillée.

L'amant d'Io , débarrassé Du soin de sillonner la plaine j T réchauffe de son haleine Philémon que l'âge a glacé , Lisette et le jeune Philène- Des arbres en cercle arrondis Forment le rustique théâtre Où la villageoise et le pâtre S'aiment comme on aimoit jadis.

Une lampe k triplé lumière , Que l'air agite et fait pencher, Découvre a l'assemblée entière La profondeur de ce rocher.

C'est là que les longues soirées S'écoulent comme des moments ;

Nos fêtes, dans ces lieux charmants, Naissent sans être préparées.

La romance , le fabliau Nous content leurs douces sornettes :

Ici les fastes de Clio Sont des recueils de chansonnettes ; Ici l'on tient la cour d'Amour, Si redoutable aux infidèles , Où l'on couronne tour k tour Les plus galants et les plus belles , Où les ingrats et les cruelles Sont condamnés le même jour.

Ici l'accusé doit répondre ; Le juge ordonne, on obéit; Chaque amante a droit de confondre Le perfide qui la trahit.

Un soir, dans ce sénat champêtre , Eglé , bergère de vingt ans , Nous dit qu'elle sauroit peut-être Une histoire de son printemps.

Alors toute la troupe émue Se rapproche pour écouter ; Le seul Mysis baissoit la vue :

Eglé commença de conter.

Une bergère assez jolie Donna son chien à son vainqueur ; Quand elle eut feit cette folie , Il fallut bien donner son cœur.

En aimant on se croit aimée ; Gomment ne l'eût-elle pas cru?

go L'HIVER.

Le pouvoir qui Tavoit charmée A chaque instant s^étoit accru; Plus sa foiblesse étoit extrême, Plus l'amant devint imposteur.

Hélas! comment croire menteur Un berger qui dit je vous aime?

Un cœur sincère ne craint rien ; Mais cette assurance est fatale :

La bergère aperçut son chien Sur les genoux de sa rivale.

Le voile alors se déchira , Tout fut changé dans la nature :

L'amour, le temps , rien ne pourra Guérir sa profonde blessure ; Je la connois, elle en mourra.

A ces mots Eglé fond en larmes , Et Mysis tombe a ses genoux :

Quoi ! dit-il , j'ai bravé vos charmes ! Mon cœur s'est éloigné de vous !

Le supplice est égal au crime ; Pétois aimé , je suis haï :

Je vivrai , je mourrai victime De mon amour que j'ai trahi. . . .

Mon cher Mysis , Eglé t'adore ; Jamais tu ne fus condamné ; Si ma fierté t'accuse encore , Mon cœur t'a déjà pardonné.

Elle dit : sa voix afibiblie Expire ; et Mysis a ses pieds , Les yeux dans les larmes noyés ,

Déteste un crime qu'elle oublie.

Alors un murmure flatteur Célèbre ce retour si rare.

Les maux dont l'amour est l'auteur Deviennent, quand il les répare, La source de notre bonbeur.

Ainsi la plus sombre journée Peut s'écouler dans le plaisir; L'art d'adoucir sa destinée Est l'art d'occuper son loisir.

Le sauvage de la Norwège , Cet automate fainéant, Voisin des montagnes de neige Qui le séparent du néant, Dans nos plus tristes solitudes Croiroit voir l'île des Amours; Les nuits que nous trouvons si rudes Seroient pour lui les plus beaux jours. Jouissons de nos avantages ; Quittons en foule nos villages :

Le vent se lève à l'orient, Et le ciel , vainqueur des orages, Nous montre un visage riant.

L'hiver, plus vif et moins à craindre , A levé son voile odieux :

La terre cesse d'être a plaindre Quand le soleil brille a ses yeux.

Déjà les neiges des montagnes Resplendissent de tous côtés, La robe blanche des campagnes

Etale ses plis argentés ; La goutte d'eau que Tair épure Se change en perle en se formant; L'hiver dans toute sa parure Nous montre sa riche ceinture ; Et des chaînes de diamant Semblent resserrer la nature.

Fleuve dont le cours inégal Arrose nos plaines fécondes , Sous une voûte de cristal Borée emprisonne tes ondes ; Nos villageoises vagabondes Osent parcourir ton canal.

Et toi , montagne infortunée , Séjour éternel des hivers , Où la nature abandonnée Règne sur des tombeaux ouverts , Dans tes cavernes efifroyablçs , Dans tes abîmes si profonds Habités par d'affreux dragons Que la &im rend impitoyables , Courons, tandis que le jour luit, Attaquer les monstres sauvages Qui dans les ombres de la nuit Exercent leurs cruels ravages.

Bravons ces lions dévorants , Ces ours, destructeurs de la terre ; Que la chasse ainsi que la guerre Nous arme contre nos tyrans :

Défendons nos hameaux tranquilles ;

Sauvons nos bergers et nos biens , Et que nos plaisirs soient utiles Au repos de nos citoyens.

La santé de fleurs couronnée, Naîtra de ces légers travaux :

Et nous verrons avec Tannée E clore des plaisirs nouveaux.

Bientôt cette chaleur puissante Qui ressuscite l'univers , Bientôt la sève renaissante Fondra la glace des hivers.

Ces esprits qui peuplent V Averne , Ces vents en&ntés par le nord , S*endormiront dans la caverne Où règne borée et la mort; La beauté , la force , la vie Rendront à la terre ravie , Et ses trésors et ses couleurs ; La peine du plaisir suivie , Se reposera sur les fleurs, ce Délices de la doul)lc cime , « Toi , dont les vers mélodieux « Rendirent Euterpe sublime , c( Et les hameaux dignes des dieux , « Virgile, reçois mon hommage. (( Ma muse au pied de ton autel , « Dépose en tremblant , un ouvrage « Que ton nom peut rendre immortel . »

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