AU DISCOURS DE RÉCEPTION DE M. DUCLOS
Monsieur,
Je ne dois point au caprice du sort l'honneur de présider à cette assemblée; l'Académie irançoise a voulu confier à vos amis le soin de vous marquer son estime. Elle auroit choisi entre eux pour parler en son nom, si elle n'eut été sensible qu'à sa gloire, un homme dont les talents sont connus, dont les succès sont assurés, et qui, né à
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la cour^pourroit négliger les lettres s'il avoit moins d'esprit^ et leur donner un nouvel éclat s'il étoit moins modeste.
En me réservant Thooneur de vous recevoir dans son sein^ l'Académie^ monsieur^ n'a point consulté mes forces; elle ne s'est souvenue que de mes sentimeqjs; elle a envisagé comme une récompense de mon zèle et de mon respect pour elle le plaisir que j'aurois de vous couronner à ses yeux, et de mesurer le tribut d'estime, qu'elle m'ordonne de vous rendre, aux éloges qu'inspire l'amitié.
Ces lieux ont assez retenti des louanges de l'esprit et du génie; c'est à l'amitié, c'est à ce sentiment respectable, que je consacre aujourd'hui mes foibles talents.
Quel heureux moment pour vous et pour moi! Je n'ai point à craindre de vous trop louer; vous n'aurez point à rougir de mes louanges : l'éloge d'un ami est toujours exempt de flatterie. L'homme indifférent peut à son gré dissimuler les défauts, exagérer les bonnes qualités, supposer des vertus : mais l'ami ne suppose rien dans son ami, il sent tout ce qu'il exprime ; et, s'il se trompe quelquefois sur l'étendue du mérite, il ignore toujours qu'il se soit trompé. Plus il est sensible, plus il est susceptible de prévention; l'illusion qui le séduit le charme en même temps qu'elle l'égaré.
Cest pour me défendre autant qu'il est en moi d'une illusion si flatteuse que j'éviterai de m'éteudre sur le succès de vos différents ouvrages. Ce n'est point à votre ami à vous dire que l'esprit qui y règne est un esprit de lumière et de feu qui vole rapidement à son but, qui dévore tous les obstacles, dissipe toutes les ténèbres, et ne néglige quelquefois de s'arrêter sur les divers accidents qui précèdent, accompagnent, ou suivent les objets, que pour présenter plus vivement les objets mêmes. Il n'est permis qu'à des juges sans prévention d'apprécier la noble hardiesse d'un écrivain qui s'écarte des routes communes , non par singularité, mais parce que son génie lui en ouvre de nouvelles, qui attaque avec force l'empire injuste des préjugés, et respecte avec soumission toutes les lois de l'autorité légitime.
Je laisse à vos justes admirateurs le soin d'applaudir à votre esprit : mon devoir est de parler de votre cœur, de développer, de faire encore mieux connoître cette partie de vous-même si intéressante pour nous, et sans laquelle, en vous décernant la couronne du talent et de l'esprit, nous aurions gémi de ne pouvoir vous accorder le prix de notre estime.
Je dois rappeler, pour la gloire des lettres, ce temps à peine écoulé où l'honneur d'être assis parmi nous excita l'ambition d'une foule de con-
currents estimables. Le public etrÂcadémiemême^ partagés entre un écrivain célèbre et un homme qui joint au mérite littéraire l'avantage d'être utile à l'état^ s'occupoient sans cesse des deux ri-vaux, défendoient avçc chaleur leurs intérêts, et attendoient avec une impatience mêlée de crainte le moment marqué pour le triomphe. Jamais victoire ne fut mieux disputée; jamais, au milieu des sollicitations les plus puissantes, la liberté de l'Académie , si nécessaire au bien des lettres, et le plus grand des bienfaits de notre auguste protecteur, ne se conserva si pleine etsi entière ; jamais deux émules ne s'estimèrent de si bonne foi, et ne ^ se firent la guerre avec tant de probité. Ik combattoient sans crainte , persuadés que le vainqueur deviendroit l'ami le plus zélé de son rival au moment qu'il seroit nônuné son juge.
L'événement justifia cette confiance réciproque; l'un et l'autre parti se réunit ; les sufifragea se confondirent pour être unanimes; et les juges cessèrent d'être partagés entre les deux concurrents dès qu'ils eurent deux couronnes à leur ofFrir.
Vous ne devez pas regretter, monsieur, de n'avoir pu solliciter vous-même une place que nous vous destinions depuis long-temps. Vos amis , pendant votre absence , ont achevé de lever le voile qui déroboit vos vertus; ils ont révélé ces secrets de l'honnête homme , ces actions généreuses faites
sans ostentation , et toujours cachées avec soin ,ils ont mis dans le plus grand jour cette noblesse de sentiments , cette simplicité de mœurs^ ce fonds de franchise et de probité qui déconcerte souvent la dissimuîation et attire toujours la confiance.
Pardonnez-moi^ monsieur, de m'occuper si long-temps de vous. Peut-être un jour, placé où je suis , vçrrez-vous entrer dans ce sanctuaire des muses un ami ; vous sentirez alors combien il est doux de pouvoir le louer pubhquement , et combien il est difficile d'abréger son éloge.
Je n'ajouterai rien au portrait que vous venez de faire de votre célèbre prédécesseur : vous avez saisi tous les traits qui peignent son esprit , qui caractérisent ses ouvrages ; et je les affoiblirois si j'essayois de les imiter. Je me contenterai donc de remarquer que M. Fabbé Mongault , dans ses excellentes traductions , a six asservir avec tant d'art la langue françoise au génie de la langue latipe et de la langue grecque , que les expressions seules sont changées , et que l'esprit de l'original , conservé tout entier , semble avoir repris une nouvelle vie. Hérodien dans son Histoire , Cicéron dans ses Lettres, parlent comme des François, et ne cessent pas, s'il est perniis de s'exprimer ainsi, de penser comme des anciens.
M. l'abbé Mongault eut encore un autre genre
de mérite plus rare et plus grand aux yeux de la BiiNi». 3o
raison. Sévère critique des originaux dont il faîsoit de si belles copies , il aperçut des défeuts dans l'orateur latin y et \m grand nombre de fautes dans l'historien grec : il osa les relever avec une hardiesse presque sans exemple. Sans doute la supériorité de son esprit pouvoit seule l'empêcher de tomber dans cette espèce d'idolâtrie si commune aux traducteurs.
Venez , monsieur , nous consoler de la perte d'un écrivain si estimable : nous sommes en droit d'attendre de vous les mêmes secours. Comme lui vous appartenez à une colonie si florissante y qui , sortie autrefois du sein de l'Académie françoise , nous rend par reconnoissance les trésors de lumière qu'elle reçut autrefois de nous. Venez nous faire part des richesses qu'elle découvre tous les jours ; et portez-lui en échange ces principes de goût , ces finesses de l'art d'écrire , qui font l'objet de nos recherches.
Vous verrez régner dans nos assemblées l'égalité la plus parfaite malgré la di£Gérence des conditions y la docilité la plus grande malgré la supériorité des lumières^ la concorde au milieu des talents^ et l'union entre les rivaux.
Vous verrez l'Académie , toujours équitable, ne mépriser dans ses plus cruels ennemis que l'injustice de leur prévention , et louer même de bonne
foi les dons précieux de l'esprit dont ils abusent Gcmtre elle.
Vous verrez enfin , dans ce temple des muses , les vertus exciter autant d'émulation que les talents. Ouï 9 monsieur y l'estime d'un roi protecteur des arts y les bontés d'un monarque père de son peuple y sont pour TÀcadémie françoise des motifs d'ambition plus puissants que les applaudissements de l'univers et les louanges de la postérité. Admis au pied du trône , vous bénirez avec nous le règne de la justice ; vous célébrerez les succès de la guerre , sans perdre de vue les avantages de la paix. L'encens de la flatterie ne fume point devant notre maître; le roi méprise la louange , il n'aime que l'expression du sentiment. Que nous sommes heureux! en ne disant que la vérité, nous faisons l'éloge de son règne.
Bientôt son palais va retentir de nos chants; bientôt un fils digne de lui , un prince^ l'espérance des François, qui, au sortir de l'enfance, connoissoit déjà la probité et l'honoroit de ses éloges, va s'unir, au pied des autels, à une princesse illustre qui ne doit qu'à ses vertus le bruit de sa renommée. Bientôt ces deux augustes époux vont former ces liens re^ectables qui assurent la gloire du trône et la félicité des peuples.
Que leurs nœuds sacrés soient étemels ! que leur bonheur surpasse leur espérance, et égaie
l'ardeur de nos vœuxl Une semblable union annonce à la postérité la plus reculée des princes justes, aux ennemis de la France des vainqueurs généreux, et des arbitres à l'Europe.