‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 86 sur 96 · PAR L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PAR L'AUTEUR

Lt JOUR DE SA RéCBPTIO» A LA PLACE DE M. l'aBB^ céDOlK.

Messieurs,

Cest au besoin mutuel que les hommes ont de s'éclairer qu'il faut rapporter rétablissement de toutes les sociétés littéraires ; et c'est au sage établissement de ces mêmes sociétés qu'on doit fixer dans toutes les nations l'époque la plus certaine des progrès de l'esprit humain* Le Lycée et le Portique furent dans la Grèce les berceaux de la philosophie et de l'éloquence. Les académies de la Grèce devinrent les écoles des Romains.

Personne n'ignore que les lettres , florissantes sous le règne d'Auguste, languirent bientôt après lui sous l'oppression de la tyrannie , et périrent enfin dans les secousses violentes qui ébranlèrent l'empire romain. Les arts ne triomphent que dans les temps de prospérité ; elles talents, endormis dans le sein de la nature, ne s'éveillent presque

^ jamais qu'à la voix des princes bienfaisants : maximes confirmées par l'histoire de tous les peuples, et en particulier par celle des François. On sait que Charlemagne ranima les sciences et les arts assoupis depuis long-temps ; mais à sa mort leur sommeil léthargique reconunença, et ne fut interrompu qu'après la prise de Constantinople. Alors les savants de la Grèce , chassés par Mahomet II , cherchèrent un asile en Italie. Insensiblement les ténèbres de la barbarie se dissipèrent ; et le bon goût, rendu à l'Europe, conunença à efiacer les traces profondes de l'ancienne domination des Goths.

L'Italie marqua, la première, avec éclat le moment de la renaissance des arts; elle enfanta presque à la fois des philosophes, des historiens, des poètes, des peintres^ des sculpteurs, et passa rapidement des commencements aux progrès , et des progrès à la perfection.

Alors les grands d'Italie, pour étendre la gloire naissante des lettres , ouvrirent leurs palais aux talents, et fondèrent un grand nombre d'académies, dont les plus célèbres fleurissent encore aujourd'hui. Les arts , qui s'étendirent par degrés dans l'Europe , dévoient naturellementse répandre en foule dans la France ; mais le moment de son triomphe n'étoit pas encore arrivé. François premier mérita le titre de restaurateur des lettres :

Marot, sous son règne, réforma la poésie. Mais . cette brillante aurore annonçoit en vain un siècle plus éclairé; le génie françois demeura renfermé ilans le cercle étroit des ballades et des rondeaux , tandis que l'Italie et le Portugal enfantoient des pQëmes épiques. L'ignorance étoit alors un titre de noblesse; nous ne connoissions d'autre- gloire que celle de vaincre nos ennemis ; nous ignorions encorde noble avantage d'instruire nos concitoyens.

Enfin le voile qui enveloppoit la France se déchira. Le même siècle produisit un philosophe qui enseigni]^ au monde à raisonner, un ministre qui apprit aux rois à connoître leur puissance , un poète qui nous découvrit les ressorts des grandes passions et l'art de faire parler les grands hommes.

Le cardinal de Richelieu, dont le coup-d'œil étoit si prompt et si sûr, jugea que l'âge brillant de la France alloit commencer. U mesura d'un seul regard la carrière immense que Descartes feroit parcourir à l'esprit humain , et l'espace que rempliroit le génie du grand Corneille- Persuadé que les esprits inventeurs n'éclairent que rapidement leur siècle , et que souvent ils laissent après eux autant de ténèbres qu'ils en avoient dissipé, il résolut de jeter les fondements d'une compagnie où le savoir et le goût, les connoissances et les talents, fussent rassemblés; où, dans une égalité parfaite, les gens du monde s'instruisissent avec les savants ,

et les savants se polissent avec les gens dn monde, n comprit que cette union assureroit de la gloire aux grands , dé la protection aux écrivains, et favoriseroit également la culture des arts et le progrès de la politesse des mœurs. S imagina sagement que le désir d'être admis dans un corps si respectable exciteroit autant d'émulation pour la vertu que pour la gloire ; et qu'enfin l'Académie firançoise, en adoptant dans^a suite d'autres sociétés littéraires , opposeroit une barrière impénétrable à l'ignorance et au mauvais goût. Le succès répondit aux vues du grapd Armand : le temple * des muses s'éleva sous les yeux de son fondateur ; et l'émulation , qui développe et perfectionne les talents, se réveilla de toutes parts. La profession des lettres devint honorable. Racan , ce fameux disciple de Malherbe, s'illustra en ajoutant aux titres de sa maison le titre d'académicien.

Bientôt on vit le grand Condé combattre et écrire comme César. La Rochefoucauld , Bussi. Saint-Evremont, achevèrent enfin de convaincre les gens de qualité que ce n'est pas le titre d'auteur, mais la manière de l'acquérir, qui peut les déshonorer; que rougir d'écrire, c'est rougir de penser , c'est être honteux d'éclairer son siècle.

Le préjugé qui condamnoit les fenunes à l'ignorance fut enfin détruit. La Suze , la Sablière , la Fayette, Sévigné, Villedieu, Deshoulières, ap-

prirent à leur sexe que les connoissances ne

nuisent point aux grâces , que souvent elles y

ajoutent, et que s'il est toujours avantageux

d'avoir de l'esprit, il n'est jamais ridicule de le

cultiver.

Cest par cette communication réciproque des gens du monde et des gens de lettres, par cet échange continuel des agréments et des connoissances, que la langue françoise parvint à ce degré d'élégance, de pureté et de force où la portèrent bientôt les Bossuet , les Despréaux , les Racine et les Fléchier. Marquer les progrès de l'esprit sous le règne passé , c'est faire l'histoire de l'Académie françoise

Louis XIV, ce monarque à qui le ciel, par une faveur presque unique, avoit donné dans tous les états et dans toutes les professions de grands hommes pour sujets, démêla bientôt les causes du rétablissement du goût ; il en rapporta l'origine à l'Académie françoise ; et, en l'honorant de sa protection, il voulut que l'éclat de la récompense marquât l'importance du service. Ce grand prince n'ignoroit pas que les mœurs s'adoucissent à mesure que les esprits s'éclairent. Ainsi , messieurs , quand il vous ouvrit son palais, quand il vous reçut au pied du trône , il attendit de l'exemple de vos vertus autant d'avantages pour la société que vos ouvrages en avoient procuré à l'empire

des lettres. Il recueillit le fruit de ses espérances. UAcadémie françoise , dès son établissement, avoit prouvé^ dansTexamen du Cid, qu'on peut juger un ouvrage avec sévérité sans manquer d'égards pour la personne de Fauteur : la différence de la critique et de la satire est marquée si clairement dans cet examen rigoureux , que la probité désormais ne peut plus les confondre.

Ne semble-tr-il pas, messieurs, à la sagesse de vos jugements, que votre second protecteur, ce chef si respectable de la justice, vous ait laissé en partage Tesprit d'équité ^ de modération ? Héritiers de cet esprit, vous le communiquez à tous ceux que vous daignez adopter. Le Juvénal du siècle passé apprit parmi vous à tempérer Famertiune de son style. Le hardi critique d'Homère donna à la muse de notre siècle des leçons de politesse qu'il auroit du recevoir d'elle. Ainsi, messieurs, vous êtes tout à la fois les modèles des écrivains estimables, et l'exemple des bons citoyens.

Ce double éloge vous rappelle nécessairement le souvenir de l'illustre académicien à qui j'ai Fhonneur de succéder. Homme de lettres et homme du monde, il avoit partagé sa vie entre les travaux de Fétude et les douceurs de Famitié. Admirateur des Grecs et des Romains, il en devint l'heureux interprète : ses traductiops ressemblent aux belles

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copies de Fantiquite^ qui font revivre dans un travail moderne le feu et Tesprit de l'original ancien. Sensible aux agréments de la société, M. l'abbé Gédoin porta et conserva dans le monde un cœur droit, une ame simple ; et, par un contraste assez rare, il unit à la chaleur la plus vive dans les contestations un fonds inépuisable de bonté et de douceur. On a besoin pour louer les hommes vulgaires d'emprunter les ornements de l'éloquence^ la simplicité des faits suffit à l'éloge du vrai mérite. M. l'abbé Gédoin rendit des services aussi importants à la république des lettres, que ses ancêtres en avoient rendu à l'état dans les emplois du ministère et de la guerre , pendant l'espace de plus de trois siècles. U eut des amis , à qui il fiit fidèle : il en est regretté j leurs larmes sincères honorent plus sa mémoire qu'un vain tribut de louanges.

Vous m'avez choisi, messieurs, pour succéder à cet homme célèbre j puissé-je un jour répondre à vos vues! Je sais qu'en m'associant à votre gloire vous avez moins prétendu couronner mes foibles talents que les encourager. Ma jeunesse, qui me rend plus capable de profiter de vos leçons, loin de me nuire, a parlé en ma faveur. Vous vouliez sans doute faire asseoir parmi vous, dans le même jour, un des maîtres de la langue françoise *, et

* M. rabbé Giranl.

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adopter un élève. Je pénètre vos intentions; vous marquez par vos bienfaits les tributs que vous exigez de ma reconnoissance; je connois déjà )e genre d'ouvrage auquel vous me destinez; je vois le héros que je dois célébrer : vos vœux seront remplis; recevez mes engagements^ daignez les porter au pied du trône de votre aiiguste protecteur. Oui, messieurs, à votre exemple, je consacre dès aujourd'hui toutes mes veilles, to\is mes travaux, au défenseur des rois, au père du peuple, au héros de la guerre, à l'ange de la*paix.

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