‹ Œuvres du chevalier de Boufflers --Chapitre 1 sur 26 · Oeuvres du chevalier de Boufflers -- · texte numérisé non relu

Oeuvres du chevalier de Boufflers --

J'aimais, j'étais aimé : c'en est assez sans doute; Mais l'objet que j'aimais , que je hais aujourd'hui, Ressemblait à l'Amour , était fait comme lui ,

Et comme lui n'y voyait goutte.

Ses beaux yeux confondaient le jour avec la nuit ; Un voile intérieur baissé sur sa prunelle Ne rendait pas ma belle à tous les yeux moins belle;

On l'aimait sans qu'elle le vît ; Elle ne le savait que quand on l'avait dit : Le langage des yeux était muet pour elle. Le ciel, de tous nos biens dispensateur exact, Au lieu de deux bons yeux avait daigné lui faire Le don d'un esprit net, d'une mémoire claire. D'une oreille très fine, et surtout d'un bon tact. Ce fut là ma ressource auprès de ma maîtresse : Quand on sait plaire au tact, le reste suit de près;

Bientôt, soit force, soit adresse,

Elle comprit que je l'aimais.

Une aveugle qu'on aime aurait tort d'être fière j Sur la mienne j'obtins une victoire entière ; L'amour sur tous ses sens étendit son pouvoir : Tout m'adorait en elle, et tout disait j'adore :

Ses yeux seuls ignoraient encore

L'art d'aimer comme l'art de voir.

Des yeux l'amour fait grand usage; On sait, lorsque l'on est ou que 1 on fut amant.

Qu'ils font la moitié de l'ouvrage; Mais, belles, convenez que l'on s'en dédommage Par mille petits riens qui parlent clairement : Des mots qu'on entrecoupe , un son de voix qu'on baisse, Un soupir qu'à propos on pousse^en vous parlant. Une main qu'on vous serre, un genou qu'on vous presse, Un timide baiser qu'on donne et qui se rend, Valent bien ces regards que l'on nous vante tant; L'amour aux yeux bandés vaut l'amour clairvoyant. L'amour est un trésor; mais, dans sa douce ivresse ,

Le cœur n'est content qu'à demi;

C'est beaucoup d'avoir sa maîtresse.

Mais il faut encore un ami.

J'en avais un beau jeune et sage ;

Nous avions même état, même âge,

Son cœur et le mien n'étaient qu'un :

Nous recevions du sort volage

Nos biens et nos maux en commun.

Ses goi\ts étaient les miens ; ma gloire était la sienne; Il était mon conseil, et je me trouvais mieux

De sa raison que de la mienne.

En amitié quoi qu'il survienne, S'il faut délibérer, au lieu d'un l'on est deux; Tort souvent pour bien voir il faut plus de deux yeux.

l'oculiste. f)

— Ami , lui clis-je un jour, je voudrais pour ma femme Prendre l'aveugle objet de mon aveugle flamme; Mais je suis combattu : dis-moi , ferai-je bien ?

— Pourquoi non? puisqu'elle t'adore.

Ami , le cœur est tout , et les yeux ne sont rien ; S'ils servent quelquefois , ils nuisent plus encore. — Moi j'ignore si c'est par raison ou par air , Mais je désirerais que ma femme vît clair.

— Pour moi, ce n'est pas mon système; Pourvu qu'on soit aimé, qu'importe qu'on soit vu?

Et dans un bon auteur j'ai lu Qu'en mariage il est d'une prudence extrême D'épouser une aveugle ou de l'être soi-même.

11 me donnait un bon avis ; Mais souvent d'un mauvais on ne peut se défendre.

Au bout de quelque temps je dis :

Si quelqu'un à ma place allait un jour se rendre,

Ma femme pourrait s'y méprendre.

Faute de cet utile sens Qui sert à distinguer les époux des amans.

Je connais ma femme, elle est tendre ; Et tant que son époux lui serait inconnu. Elle pourrait 1 aimer dans le premier venu.

Pour éviter le cocuage

Je prétends donc que ma moitié

M'apporte avec son amitié

Un œil ou deux en mariage.

11 faut des yeux dans un ménage ; Il faut des yeux, sans doute , et ma femme en aura. Dites-en, mon ami, tout ce qu'il vous plaira. Oui, trop aimable enfant, le ciel m'était propice.

Même en le refusant le jour; 11 fermait tes beaux yeux pour que je les ouvrisse :

Tes yeux ne devaient être ouverts que par l'amour : Après vingt ans de nuit ils verront la lumière ; Demain tu jouiras d'un nouveau sentiment; Les rayons du matin frapperont ta paupière; Le jour naîtra pour toi des mains de ton amant. Le cœur plein d'espérance, et de crainte et de zèle ,

J'essayai dès le lendemain.

On eût dit que l'Amour sur les yeux de la belle

De sa main conduisait ma main.

Le tissu délicat de sa faible prunelle

Se sentit agité soudain

D'une vibration nouvelle :

Pour la première fois de la voûte éternelle La lumière descend dans ses yeux éperdus. Il s'ouvre dans son ame une porte de plus;

Un nouveau monde naît pour elle.

Elle me voit , me fixe, et jette un cri d'horretu'. Puis lorgne mon ami: « Qu'est donc ceci? lui dis-je;

Me fuirais-tu? Par quel prodige, En te donnant des yeux, ai-je perdu ton cœur?

Quand tu reçois un nouvel être ,

Devais-je en attendre ce prix?

Ah! si je ne puis plaire à des yeux que j'ouvris , Ton oreille du moins devrait me reconnaître. »

Elle ne répond qu'à demi.

Et lorgne toujours mon ami.

'< Non , non , je vois bien ta méprise ;

C'est moi que ton œil cherche en lui.

Je suis, répondit-elle, également surprise

D'entendre et de voir aujourd'hui.

Il est des traits que dans mon ame, Avant d'ouvrir mes yeux , l'amour avait gravés : Ils faisaient mon bonheur , ils nourrissaient ma flamme

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