I-yG ah! si
qu'il pouvait se le permettre? et ne doit-on pas même lui savoir gré des limites qu'il n'a point dépassées ? Cependant le comte aura pu la croire coquette; mais elle sent bien qu'elle ne l'est pas, car la coquetterie n'est pas tendre. La coquetterie, avec l'air de se laisser aller, sait très bien se maîtriser elle-même, et voilà ce que notre chère comtesse ne sait pas, du moins aussi bien qu'elle le voudrait. Mais que pensera le comte de ce changement de ton, de cette froideur affectée à la fin de la conversation?... n'est-ce pas de quoi le refroidir par la suite?... Et quelle triste récompense de tant d'empressemens, de tant de soins! D'ailleurs , pourquoi vouloir donner tant d'importance à ce qui n'en peut avoir aucune? c'est vraiment là de la pruderie. Ahî si le comte pouvait lire dans mon ame , il verrait combien on est loin d'être une prude.
Voilà comme l'excellente personne se querellait en quelque sorte elle-même, et s'accusait pour excuser. Pendant qu'elle est ainsi livrée à toutes les oscillations d'un esprit hors de son assiette, la bonne et joyeuse Martine rentre en sautant , en riant comme à son ordinaire; et la comtesse, qui ne savait sur qui passer son humeur, s'en prend à la pauvre fille. « Eu vérité, mademoiselle. — Tiens, moi! une demoiselle , à c'te heure! — Non, je ne ris pas, vous êtes si folle, si indiscrète, que j'en rougis toujours. — Mais d'où donc ça vient ça, ma bonne marraine; car je m'en suis déjà bien aperçue, surtout quand M. le comte est là ; et même à présent que je l'ai nommé ,
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v'ià encore madame qui rougit ; comme si ce n'était pas un beau monsieur , et bien honnête encore , et bien aimable encore, et qui aime bien ma maîtresse encore? — Quand je dis que je rougis, c'est pour vous , mademoiselle. — Oh que non, madame , c'est ben pour lui; car v'ià qui vient de plus fort en plus fort. — La petite sotte ! vous répétez devant lui tous les propos en l'air qu'il a pu tenir en arrière de moi • vous arrangez tout cela à votre manière ; vous lui prêtez votre langage , et Dieu sait encore s'il y a un mot de vrai dans tout ce que vous dites. — Ah ! madame, que je sois une menteuse, si je mens! moi mentir! et à ma marraine encore! il n'y a pas un vilain péché que je n'aimerais mieux faire que celui-là.
— Heureusement, dit la comtesse en haussant les épaules , que c'est à moi qu'elle parle. — Ah! si vous saviez ! — Quoi ? — Mais il ne faut pas hs dire. — A la bonne heure. — J'ai été ce matin dans la chambre de monsieur le comte. — Comment dans sa chambre! fî donc ! fi , mademoiselle ! comme vous avez été élevée!
— O madame ! il n'y était pas. C'est presque encore plus mal. — Effectivement , j'aurais mieux aimé qu'il y soit; mais j'ai trouvé du moins une belle feuille de papier qu'il avait commencée d'écrire avant de monter à cheval; car c't homme-là sait tout; il vous écrit comme un maître d'école; t'nez, regardez plutôt. — Fi donc! encore une fois, c'est très vilain ce que vous avez fait là; je ne ris pas, mademoiselle, ntendez-vous? c'est une mauvaise action: re^rarder dans les papiers de quelqu'un, les détourner, les
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irjS Ali! sr....
lire!... — Oh! pour ce qui est de ça, madame, soyez bien sûre que je n'ai rien lu, puisque je ne sais lire que dans le moulé. — N'importe, l'action est toujours mauvaise; allez bien vite reporter cela où vous l'avez pris, et prenez bien garde seulement qu'on ne vous voie en y entrant ; voilà qui vous montre ce que c'est qu'une mauvaise action, puisqu'il faut se cacher, même pour la réparer. Mais non , continua-t-elle après un moment de réflexion, vous feriez encore quelque étourderie; laissez plutôt cela ici, et allez bien regarder partout pour voir si vous pouvez remettre le papier sans qu'on le voie; allez, et regardez bien. Fi! que je serais honteuse!
Des esprits malins pourraient soupçonner que la morale de notre aimable prêcheuse sur le chapitre delà curiosité était particuhèrement destiné à l'usage de sa femme de chambre; car, dès que Martine a eu le dos tourné, on a fermé le verrou, de crainte sans doute que le comte n'entrât inopinément ; et la chère dame aura eu d'autant plus de mérite à ne pas lire la lettre, qu'elle s'en sera procuré tout le loisir; quoi qu'il en soit , la voici :
Ce mercredi.
« Ma lettre de dimanche dernier vous a instruit , « mon bon père, assez en détail de mon accident, de « ma rencontre avec cette aimable voyageuse , de nos « embarras communs, de sa désolation, du petit épice sodé comique de ce bon bourgmestre, etc. Je croyais « d'abord que j'en serais quitte, avec ma jolie com-
NOITVKLLE ALTKM ANDF.. IJC)
ff pagne de malheur pour quelques })o!itessc.s à lui a faire, quelques galanteries à lui dire, quelques pe- (( tits services à lui rendre; mais il faut que j'ouvre « ici mon ame à mon bon père , au tendre confident <( de mes plus secrètes pensées; je commence à craindre « que l'accident n'ait des suites , et surtout à m'attrister « de ce qu'il n'en aurait que pour moi; vous m'avez « souvent reproché un flegme, une indifférence avec « les femmes, qui, dites- vous, ne conviennent pas a mieux à mon âge que l'amour ne conviendrait au «votre. Ah! mon père, que vous me trouveriez f( changé î mais aussi que vous seriez peu surpris en « voyant l'auteur du prodige! Imaginez donc, non « pas ce que vous avez jamais vu de plus frappant, V mais, ce qui vaut bien mieux, de plus séduisant : « une ame visible plutôt qu'une beauté ; voilà ce qui « m'a saisi au premier coup d'œil , et la physionomie « m'empêchait en quelque sorte de distinguer la fî- « gure; mais cette figure a eu son tour; et quel re- « gard s'arrêterait impunément sur ces beaux che- (c veux dont le blond argenté contraste si agréable- « ment avec la couleur des sourcils et des paupières ; K sur ce teint délicat dont la blancheur ressemble h « de la candeur; sur ces joues brillantes qu'on croi- « rait toujours colorées par l'innocence?.... Et vous- « même, mon père, si vous pouviez voir un moment « ce front uni comme la simplicité ; et cette bouche « expressive qui a parlé avant que de s'ouvrir; et ces « yeux couleur de pensée , d'où il sort plus de rayons « qu'ils n'en reçoivent ; et ce nez qui, par sa forme,
la.
i8o ah! si...
« sa finesse , par je ne sais quclie physionomie qui
K n'appartient qu'à lui, devient comme le point de
« réimion de tous les charmes du visage; et même
« jusqu'à ce menton, qu'on ne peut s'empêcher de re-
« garder aussi , à part du reste, et ou l'on croit voir
« commencer encore l'ensemble de tous les traits?....
(c Vous riez, bon père; oui, vous riez, je le vois
« d'ici ; vous dites : Mon pauvre Adrien est fou; mais
« vous dites aussi, comme tous les pères, cela pas-
« sera, et moi je dis que non. Si vous voyiez madame
a de Blumm, ce charme répandu jusque sur les
« moindres détails de sa personne; cette taille souple
« et ronde qui a tenu un moment tout entière entre
« mes deux, mains quand je l'ai sortie de la voiture ;
« et cette contenance modeste, et cette démarche lé-
« gère, et ces formes sveltes et nobles que la peinture
(c réserve pour les déesses ; oui , encore une fois, vous
(( seriez frappé comme votre fils de je ne sais quoi
« tout ensemble noble et champêtre, élégant et simple,
« tranquille et animé dont son air se compose ; de ce
(f corps presque aérien, ou la nature n'a employé de
« matière que ce qu'il en faut pour montrer la grâce
« et pour loger l'esprit Je m'enivre d'elle en vous
« en parlant, bon père, passez-le-moi, je ne puis en a parler qu'à vous; pourquoi faut-il que bientôt je la « voie fuir pour aller chercher un mari que je déteste « sans le connaître! et moi que je la fuie pour une « femme que je hais de même! Ah! cher père, que « j'ai de mérite à la servir avec tant de zèle, à lever, a comme je fais, tous les obstacles qui farrêtent, à
NOUVELLE ALLEMANDE. l8ï
« ne pas la suivre au bout du monde, h me souvenir « de mes derniers engagemens! Vous m'entendez, « mon père ; ah ! si... »
La lettre n'allait que jusque-là. Encore une fois, nous ne nous permettrons pas de dire que la comtesse se soit permis d'y jeter les yeux. On remarquera cependant qu'au bruit de Martine qui remontait, le verrou a été retiré, et que la comtesse est allée à sa rencontre la lettre à la main, et que la petite lui a trouvé UQ certain air plus gai, plus ouvert, plus accort que le moment d'auparavant. Honni soit qui mal j pense; cela ne veut pas dire que la lettre ait été lue , mais cela ne veut pas dire non plus qu'elle ne Tait pas été.
a Eh bien! petite folle, dit la comtesse, le comte n'est-il pas chez lui? — Oh! non! marraine; t'nez, regardez plutôt là-bas, là-bas, au fond de la cour, vous le verrez autour de notre carrosse. — Et l'homme d'ici qui le sert, ne serait- il pas revenu? — Bon ! il est allé au château. — La porte du comte est-elle ouverte ? — Toute grande. — N'y a-t-il rien de dérangé dans la chambre? — Pas une papillotte. — Où était la lettre? — Sur la table. — Etait-elle au bout ou bien au milieu? — Au milieu; la place est encore marquée par la poudre; mais queuque ça fait ça, marraine? — Cela fait beaucoup, petite niaise : car vous voyez bien que si le comte en rentrant trouve la lettre à une autre place , il verra que la lettre a été touchée, et il pensera que sûrement elle a été lue. — Comment, bonne marraine, est-ce qu'une lettre touchée ou une lettre lue c'est la même chose? -h^
iSi ah! si ...
Mais en vérité à peu près, dit la comtesse en souriant et en songeant apparemment à la curiosité des autres femmes. x\llons, dépêchez- vous, car on peut revenir. «Martine remet la lettre. « Est-ce bien comme cela qu'elle était ? répète la comtesse en regardant de près sur la table. — • Oh! oui, marraine, tout juste; mais t'nez, voyez- vous par la fenêtre monsieur le comte {[ui se retourne et qui revient? — Eh vite! eh vite! sauvonsriious. » Et les voilà qui s'envolent toutes deux comme des colombes effarouchées.
Le comte ne tarde pas à remonter , un peu inquiet de la réception qu'on va lui faire ; mais au lieu d'un visage sévère, il en trouve un brillant de joie et d'amitié; il prend bonnement cet air gracieux pour la récompense des soins qu'il vient de se donner pour hâter le départ qu'au fond de l'ame il redoute. Que de bontés! lui dit la comtesse, que de fatigues! et c'est moi qui en suis la cause; car je ne vous ai pas perdu de vue, et je disais en regardant par la fenêtre: Encore, s'il me donnait un moyen de reconnaître tant de soins. — Ah! madame, si j'osais, je vous en proposerais un bien doux pour moi. — Dites toujours. — Ce serait d'en profiter le plus tard que vous pourrez. — Je ne sais ce que vous en pensez, dit la comtesse, mais les choses s'arrangent presque de manière à vous le faire croire. — J'abuse peut-être d'une lueur de bonté, dit le comte, mais passez-moi une curiosité que chaque instant augmente et que chaque regard justifie. — [1 faudrait être bien ingrate ou bien dissimulc'c pour ne pas la satisfaire. — Vous êtes donc
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bien pressée? dit-il en la regardant avec une tendre inquiétude. — Bien pressée, répond-elle ; c'est, grâces au ciel, le premier mot que Martine vous a dit : au fait , comment voulez-vous que je ne le sois pas ? il y va pour moi d'un si grand intérêt'. — Eh! juste Dieu î reprend le comte, il y a de grands intérêts pour tout le monde; mais, ajouta-t-il avec un ton qui expliquait parfaitement sa pensée, ils n'emportent pas toujours la balance. — Eh bien î monsieur, les attentions flatteuses... pour ne pas dire touchantes, que vous voulez bien avoir pour moi , vous acquièrent une véritable amie , et me font un devoir de vous parler en toute confiance. Une affaire importante m'appelle à Prague. Vous souriez! — Moi, madame? et qui ne sourirait pas à tant de grâce , et à cette aimable rougeur qui vous embellirait encore si cela se pouvait? — Il n'y a là , reprend-elle, ni de quoi rire, ni de quoi rougir; Martine vous l'a dit, je vais me marier. » La-dessus elle regarde le comte, le comte la regarde; puis, après un moment de silence des deux parts, qui ne signifiait sûrement pas qu'on n'eût rien à se dire : « Ah ! madame, reprend le comte en soupirant, je crains pour vous une mésalliance. — En quoi donc? reprend la comtesse; si la naissance est quelque chose , si la fortune est quelque chose , régalité s'y trouve. — Voilà bien deux égalités, dit le comte , mais il y en aura toujours une qui ne se trouvera jamais, non jamais. Au moins êtes-vous aimée comme vous le méritez? — Je ne suis pas même connue, et je ne me marie, le croiriez-voiis? que
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pour faire plaisir à une personne dont je ne veux
plus me séparer; le modèle des amies, des sœurs!
— Quelle complaisance! — J'ai été élevée avec elle dès la plus tendre enfance; nous avons sucé le même lait, car ma mère est morte en couches , et sa mère, la plus aimable des femmes de son temps , amie intime delà mienne, a voulu me nourrir en même temps que sa fille, qui est née le même jour que moi : nous avons depuis toujours été entre les mains des mêmes gouvernantes, et en pension dans les mêmes couvens.
— Je commence à concevoir votre résolution de continuer toutes les deux comme vous avez commencé.
— Vous la concevriez bien mieux, si vous la connaissiez. Sachez donc que notre amitié, préparée avant notre existence, et comme née avec nous, a pour ainsi dire grandi avec nous jusqu'à l'âge de dix^ huit ans , époque fatale où des raisons de famille nous séparèrent. Un excellent oncle que j'avais pour tuteur, obligé de revenir dans le Palatinat, m'y mena avec lui et m'y fit épouser un de ses meilleurs amis ; c'é-
' tait un homme très riche , d'une grande naissance et d'un plus grand mérite , mais beaucoup plus âgé que moi, et d'une santé très affaiblie, que j'ai soigné, servi , et même regretté comme un second père. Il y a deux ans que je l'ai perdu, sans qu'il me soit resté aucun fruit de notre mariage : ces deux ans ont été consumés à des affaires, à des chicanes toujours renaissantes, presque toujours sans autre fondement que la grande fortuuv' ([ue mon mari avait trouvé le moyen de me laisser, au grand chagrin descoliate-»
vaux. En6ii, pour cette fois, la justice a prévalu; et dès que je me suis trouvée maîtresse de mon bien comme de ma personne, je n'ai plus songé qu'à me rapprocher de ma noble nourrice et de ma tendre amie. Mon amie, de son côté,' pour être plus sûre que nous ne nous quitterions jamais , m'a proposé de m'unir avec son frère; il est d'un premier lit; il a dix ans de plus qu'elle; il est assez avancé dans le service; il aura de grands biens, et il l'a persécutée pour me le faire épouser. — Et? — Et j'y ai consenti. Vous paraissez étonné ; mais si vous connaissiez mon amie ! — Je l'aurais épousée peut-être ; mais à coup sûr je n'aurais épousé personne par amitié pour elle. — Elle me le peint comme un homme d'un extérieur imposant , qui a beaucoup de dignité dans les manières, beaucoup de fermeté dans le caractère, exact, rangé, sérieux, très habile en affaires, toujours occupé de choses utiles, et qui paraît destiné à jouer un grand rôle dans le monde. Mais, comme il faut un contre-poids à tout, et que mon amie ne sait rien déguiser, elle ajoute qu'il serait disposé peutêtre à un peu de jalousie. — Eh quoi! madame. — Quoi? monsieur. — Mille pardons; je m'étais imposé la loi du silence, j'y reviens. — Ah! je vous entends à demi-mot. Cette jalousie, n'est-ce pas? cela ne pouvait pas m'effrayer ; je ne porte que mon amie dans mon cœur ; et la douce pensée de rentrer sous le toit de l'amitié (moi qui n'ai, grâces au ciel, jamais connu un autre sentiment), de passer ma vie entre celle qui m'a donné son lait et celle avec qui je
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l'ai partagé, a fait disparaître toutes les autres considérations... — Non, je n'y tiens pas, dit le comte; comment l'amitié que je croyais une lumière de plus pour la raison , l'amitié aurait aussi ses imprudences? — Et quelles imprudences ? — Quoi , madame ! vous faire épouser un inconnu i — On se trouve si mal en pareilles circonstances de ceux qu'on croyait le mieux connaître, que souvent le meilleur parti à prendre c'est... — En vérité, madame, c'en est un tout autre . que celui que vous prenez. — Non, monsieur, c'est de laisser un peu agir le hasard, de s'armer au besoin de quelque adresse et de beaucoup de résignation ; d'étudier le caractère de l'homme .qu'on vous destine pour y accommoder le nôtre; de s'attendre à tout, de ne s'effrayer de rien; enfin de penser qu'une ame tranquille, une humeur douce, une conduite irréprochable , doivent conjurer tous les orages.... (M. de Glukleben reste quelque temps sans parler. ) Vous ne répondez pas, monsieur? — Madanie, j'écoute encore. — Et qu'est-ce que vous écoutez? — Les pensées qui naissent de vos paroles. — Vous me blâmez? — Oui, madame, autant que l'admiration en est capable. — Grâce pour les complimens, expliquez-vous. — Vous le voulez? je commence par applaudir du fond de mon cœur h ce noble et doux sentiment qui règne sur (oute votre existence, et qui vous inspire le généreux projet de payer de votre vie entière les soins donnés à vos premières années; mais devez- vous donc à la sœur d'épouser le frère, à la belle-mère de vous donner au beau-fils?
Vous ne ie connaissez pas, ce frère, ce beau-fils, je ne le connais pas non plus: mais, chère comtesse, (dit-il avec un tendre intérêt voilé sous l'air du badinage) laissez-moi vous dire ce que j'en pense , et permettez-moi d'être ce qu'on appelle à Rome l'avocat du diable, pendant que vous vous disposez à faire un bienheureux. — Je vous l'abandonne d'ici à la signature du contrat. — Le croiriez-vous? je le juge d'après les propres paroles de sa sœur : un extérieur imposant^ dit-elle , de la dignité dans les manières : ces qualités-là me deviennent suspectes, quand elles se font remarquer, et surtout par une sœur : il faut de cela sans doute, mais il n'en faut pas trop, et il n'en faut pas en famille- // est ferme ^ dit-elle; mais une sœur n'a pas une autre expression pour parler de la rudesse de son frère. // est naturellement sérieux : sérieux , en pareil cas , est un synonyme de triste , rangé ; c'est un éloge qui convient à tous les hommes parcimonieux; ne pensant qua l'utile ^ et dès lors méprisant l'agréable; enclin à la Jalousie... à la jalousie! ai-je bien entendu, madame? — Hélas! oui, monsieur , dit la belle comtesse en souriant); mais encore une fois qu'importe pour qui n'a pas d'autres projets que de se conduire de son mieux? — Et vous crovezque cela suffit contre un caractère jaloux, chère comtesse? les vierges sages y perdraient leurs peines : vous ne savez donc pas qu'on est jaloux, non point parce qu'on en a quelque sujet, mais parce qu'on en a le défaut? A^ous aurez beau être exemplaire avec un homme comme celui-là, il vous
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suffira d'être belle, d'être spirituelle , d'être franche, d'être aimable, d'être douce , que sais-je? d'avoir tous les défauts que je vous vois et tous ceux que je vous soupçonne. — Vous me les feriez désirer. — La ja. lousie se sert de tout pour se tourmenter elle même, excepté souvent de ce qui pourrait la justifier; car tout éveillée qu'elle paraît , elle a d'ordinaire les yeux fermés pour la réalité , et s'en tient à ses rêves. — En vérité, comte, vous devriez vous faire un scrupule d'inquiéter une pauvre femme sur un parti pris ; et ce malheureux homme, qu'est-ce qu'il vous a fait? — Comment! ce qu'il m'a fait, madame? je le regarde d'avance comme un ennemi personnel ; il peut vous rendre malheureuse. — Je devrais peut-être me fâcher; maisje vous remercie. — Je voudrais me tromper, mais je crains. — Et sur quoi fondé? — Le voici : il ne vous a jamais vue ; il sait seulement depuis quelque temps que vous jouissez d'une grande fortune; et c'est depuis ce temps-là qu'il persécute sa sœur pour vous parler de lui; et vous cédez, et vous consentez, et la chose est comme faite. — Comme vous y alle^! il est vrai que tous les arrangemens sont pris, qu'il ne me reste qu'à me rendre auprès de mon amie le plus tôt que je pourrai, et que n.ème le moindre retard pourrait tout faire manquer, puisque celui dont nous parlons est absolument obligé de partir sans délai pour son régiment. — Eh bien, attendez qu'il en revienne (dit le comte en riant). — J'attendrais long-temps , car il est cantonné aux extrémités de la Transylvanie. — Atlendez toujours..
— Il est destiné à faire la guerre en Turquie. — Attendez encore. — Non, vraiment, il n'y a pas un instant à perdre; et voilà pourquoi je pressais les postillons de tous mes moyens, craignant de ne pouvoir jamais leur promettre assez d'argent, ni leur faire boire assez d'eau-de-vie... et vous voyez ce qu'il en résulte. — Et vous, chère comtesse, vous voyez comme j'en suis touché. — Mais ce n'est pas la peine de vous dire, ajoute la dame, que ma confiance n'est pas tout à fait désintéressée, et qu'elle attend la votre. — En vérité, dit le comte, j'admire comme nos situations se rencontrent presque aussi juste que nos voitures, et vous serez étonnée de voir que mon histoire est à peu près l'androgyne de la votre. — Contez-ia-moi, quelle qu'elle soit, ne fût-ce que pour me distraire des inquiétudes que vous venez de me donner. »
Il allait commencer, lorsque Martine arrive en courant ; c Marraine , marraine, dit-elle tout essoufflée , venez, venez donc voir la jolie calèche et les beaux chevaux qui sont là-bas ; j'ai demandé au cocher pour qui : il m'a répondu que c'était pour monsieur le comte et madame la comtesse. — Voyez, ne dirait-on pas? — Oh ! c'est vrai , dit Martine; il n'y a aucune chose comme ça qu'on dit d'abord , et où ce qu'on ne pense qu'après ; ce n'est pas que ça ne serait bien joli, dà... — Pardonnez-lui , monsieur le comte, reprend la comtesse, c'est une si bonne fille, et qui s'est tant dépêchée de vous aimer; mais que signifie cette calèche ? — Je vais vous l'expliquer : je me suis déjà vanté auprès de vous de ma nouvelle
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charge. — Laquelle, s'il vous plaît ? — Celledebourginestre. — Ah 1 le bon homme, je n'y pense pas sans reconnaissance, et je serais vraiment fâchée départir sans le voir. — Il ne tient qu'à vous. — Je lui sais si bon gré de sa passion soudaine pour vous; elle me met à mon aise. Mais cette calèche ? — Sachez donc qu'en sa qualité d'homme de confiance et honoré de l'intimité du seigneur d'ici, il commande en souverain dans un château que vous voyez de vos fenêtres , à une demi-Heue d'ici, au dessous de la grande avenue. — Eh bien ! quel acte de souveraineté a-t-il fait ? — Il a mis château , jardin , parc , forêt, domestiques, voitures, chevaux, garde-chasses, chiens de chasse, fusils, que sais-je? tout à ma disposition pour être mis à la vôtre. — Qui est-ce qui aurait pu s'attendre à cela? dit la comtesse : mais le seigneur en sera-t-il bien content ? — C'est ce qui doit le moins vous inquiéter : il m'a répondu qu'il ne faisait que remplir les intentions du respectable comte qu'il a l'honneur de représenter , M... M... On m'a bien dit son nom; mais j'ai beau le chercher... — Comment oublie-t-on cela? — Que voulez- vous , quand on oublie tout? ce que j'ai le mieux retenu, c'est que c'est un homme de la vieille roche , autrefois passionné pour les dames, aujourd'hui leur adorateur désintéressé : il est malheureusement à cinquante milles d'ici ; en Bohème, je crois, ou en Silésie, et quand il apprendra quelle déesse ( c'est le galant bourgmestre qui parle) est venue briller un moment dans ces lieux, il ne se consolera point de ne s'y être pas trouvé pour
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ladorer. — C'est dommage que le temps noiismanque. — Si c'est dommage , dit le comte en souriant , le *" temps ne vous manquera pas. — L'ouvrage de la voiture est-il bien avancé ? — • Il avance. — Mais il n'est pas fini , n'est - ce pas ? — Non ; et même il durera tant que vous voudrez. — Mais je vous prie de croire que je suis très pressée ; n'allez pas vous y méprendre, vous l'êtes aussi. — Plus que je ne voudrais, moins que je ne devrais. — Eh bien , profitons de la calèche. Voulez-vous que nous partions sur-le-champ ? — A vos ordres; permettez seulement que j'aille donner un coup d'œil à votre voiture. — Toujours , et toujours cette voiture! elle commence à m'ennuyer. — Moi, au contraire, vous n'imaginez pas comme je l'aime dans son repos. — Et vous ne cessez d'y faire travailler , qui plus est, d'y travailler vous - même , pour la mettre plus tôt en campagne. Si je m'en croyais, j'y travaillerais toute ma vie; quelquefois même la petite malice de Pénélope me vient dans la tête ; mais si je cédais à la tentation , que dirait votre impatience conjugale? — Conjugale! répète la comtesse en haussant les épaules; j'essaierais de la dissimuler. Allons, partons... » Les voilà dans la calèche, et en moins d'un quart d'heure ils arrivent à la lisière d'un bois dont la sombre majesté les frappe et les arrête au premier pas. Jamais encore ce reste auguste des antiques forêts des Druides n'a connu les outrages ni du temps ni des hommes; et sa vigueur, que le siècles paraissent accroître, promet a vingt générations encore l'ombrage qu'il a déjà donnée à vingt
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générations disparues comme ses premières feuilles.
« Salut, vénérables contemporains de nos fiers aïeux , dit le comte hors de lui-même, qui n'avez comme eux obéi à aucune volonté ; vos formes varient suivant les caprices mystérieux de votre nature , et vos racines qui touchent aux entrailles du monde , et vos cimes qui se baignent dans les nues , et vos flottantes chevelures que jamais le fer n'a profanées , et ces membres robustes que l'art ni la force n'ont fléchis ni redressés , réveillent en moi le souvenir de ces nobles compagnons d'Arminius , demeurés libres au milieu des nations subjuguées, et défiant encore l'orgueil des Romains. »
La comtesse applaudit à un enthousiasme qu'elle partage; puis, après avoir parcouru lentement ce bois jadis religieux, pénétrés tous les deux de ce respect inné dans l'homme pour tout ce que le temps a respecté, ils trouvent des jardins variés, des bosquets , des vergers, des potagers, des parterres, établis par terrasses sur la pente d'une riante colline exposée aux plus doux rayons du matin, entre une foule d'arbres rares et de jolis arbustes dont chacun retarde encore leur marche. Enfin on découvre les balustres de la plate - forme d'un château bâti à micote sur un terrain aplani, mais irrégulier dans ses contours, et où l'art a toujours conservé quelque respect pour la nature. Us y arrivent par des chemins tournans, entre des haies fleuries, et ne voient d'abord rien de magnifique; mais ils jugent bientôt que c'est pour que tout soit agréable ; car le goût et le
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faste sont malheureusement presque toujours ennemis. L'architecture de l'édifice ne se montre qu'à moitié au milieu des roses, des lilas, des jasmins qui l'entourent , mais qui , en cachant une partie de son élégance, ne laissent pas de lui en prêter. Une infinité de sources , plus vives , plus pures les unes que les autres , viennent par différentes cascades se réunir dans un joli étang qui baigne les murs du château , et continuent ensuite leur route vers une belle prairie où elles se divisent en mille rigoles tracées de cette main invisible qui vaut celle de tous les maîtres. Les regards se promènent au loin sur cette vaste étendue , entre des groupes d'arbres qui eu varient l'aspect, et de nombreux troupeaux qui lui prêtent le mouvement et la vie , jusqu'à une chaîne de coteaux éloignés, où des bois, des vignes, des clochers, des hameaux, des châteaux disposés , assortis pour ainsi dire à la fantaisie de l'œil, ne lui laissent rien à désirer.
La comtesse , émue comme toutes les belles âmes à l'aspect des touchantes beautés de la campagne , qui offrent en effet tant de poésie et tant de philosophie à qui sait les comprendre , demeure quelques momens comme ravie en extase ; puis se laissant aller à son admiration : « Convenez, dit -elle au comte , que tous les jardins anglais font pitié quand on a vu celui-là ; c'est la nature, c'est le génie inconnu des choses qui a pris soin de l'arranger, ou plutôt qui l'a laissé s'arranger de soi-même : les hommes à coté d'elle sont des enfans qui gâtent tout ; leur main est à la fols faible et grossière ; celle de la nature est la
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puissance et la délicatesse même. Ah! comme elle sait bien, comme elle préparc bien ce qu'il nous faut ! mais , pour la plupart, nous n'y croyons pas; nous ne savons point, nous n'osons point nous y attacher! — Il y a plus, dit le comte, c'est que nous la fuyons, c'est que nous inventons mille moyens, mille prétextes pour nous enchaîner loin d'elle. A la vérité , toutes ces chaînes-là sont imaginaires; mais notre servitude n'en est que plus réelle : c'est être soumis à des caprices, aulieudeTêtreàdeslois. — Gardez votre philosophie pour vous, mon cher comte; il n'appartient pas à une femme de s'élever si haut. Les mésanges ne suivent pas les aigles ( ajoute-t-elle avec un peu de malice) ; mais qu'il ferait bon vivre ici ! n'est-ce pas? — Qu'il y fait bon , dit le comte , puisque vous vous y plaisez!— Mais vous, pour votre compte, qu'en pensezvous? — Vous soupirez , qu'avez-vous ? Je m'attriste en pensant à cette belle et bonne nature à qui vous rendez en ce moment un si pur hommage, et qui nous présente h tous tant que nous sommes les seuls vrais plaisirs, les seuls vrais biens; et nous la quittons pour courir après des chimères! nous ne nous attachons jamais à ce qui nous convient , et souvent nous ressemblons à une personne sensible... (Il s'arrête et la regarde.) — Vous n'achevez pas... — qui laisse tout, qui renonce à tout pour... — Pour? — aller épouser un inconnu à qui elle croit bonnement qu'elle se doit. — Encore cet inconnu que vous avez la- bonté de ne pas aimer! — Ohl moins que personne... — A propos, vous me devez votre histoire; elle ne sera pas écoutée avec moins
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cVintéret que la mienne. — Vous le voulez, comtesse, au moins elle ne vous ennuiera pas long-temps. Sachez donc que moi, le détracteur des inconnus, je vais aussi épouser une inconnue. — J'imagine que c'est pour me flatter que vous le dites ; un sage comme vous ! — Ce sage, dont vous parlez bien à votre aise, en sa qualité de cadet d'assez bonne maison , a toujours été fort pauvre; mais un homme tout-puissant, un grand ministre, de tout temps ami intime de mon père, s'intéressait beaucoup à moi; il ne prenait pasmoins d'intérêt à la veuve d'un premier commis auquel il avait fait faire une immense fortune; cet homme est mort, et sa femme, unique héritière de ses trésors, encore assez jeune, toujours très jolie, à ce qu'on dit, a voulu avoir dans le monde un rang qu'elle avait toujours inutilement désiré. Notre patron à tous les deux a vu d'un coté une fortune sans nom , de l'autre un nom sans fortune ; il a voulu procurer à chacun ce qui lui manquait; et muni d'un consentement que ni elle ni moi ne pouvions lui refuser, il nous a réciproquement engagés par un écrit signé de chacun de nous. — Et c'est là pourquoi, dit madame de Blumm, votre voiture est venue avec tant d'ardeur se précipiter sur la mienne ! en vérité je ne vous le pardonne pas. — Vous conviendrez du moins, chère comtesse, que cette ardeur-là était bien réciproque. Jthl si... ( A ce mot il rougit. ) — Ah! si je ne vous avais pas rencontrée! n'est-ce pas ce que vous voulez dire? — Je vous laisse le soin de l'expliquer , réponr, dit-il en rougissant un peu plus fort. — Vous soupi-
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rez, parce que vous seriez déjà aux pieds de votre belle, n'est-ce pas? — Je ne dis pas que ce soit précisément pour cela. — Cependant n'y eût-il que la belle fortune , c'est un genre de beauté qui tourne bien des têtes. — La fortune pouvait me tenter il y a quelques mois; mais un vieux parent que je ne connaissais que de nom, et qui est mort au moment où je m'y attendais le moins, m'a laissé un superbe héritage qui m'a, de ce côté-là, mis au dessus du besoin , et même du désir ; en sorte que tous mes empressemens se bornent à celuiAle tenir ma parole. — N'importe, c'est toujours une folie que d'épouser sans connaître. Ces paroles, monsieur le comte, sont tirées de votre dernier sermon. — Hélas ! j'ai dû prêcher avec bien du zèle , car c'était pour votre bonheur. — Et moi ! le croiriez-vous , je serais tentée de prendre la même liberté; car, ajouta-t-elle avec un reo^ard de bienveillance , comment ne pas vous rendre intérêt pour intérêt ? — Parlez, très chère dame , parlez ; toute mon ame vous écoute. — Tenez, cher comte, je ne connais ni votre ministre, ni votre dame, ni son premier mari, et surtout point assez le second; mais il me semble qu'entre voyageurs comme nous... très impatiens de se quitter... n'est-ce pas, comte? —Parlez pour vous, madame. — On est tenté de se dire :
Qui n'a plus qu'un moment à vivre N'a plus rien à dissimuler.
Je vais donc me servir de vos armes, et vous prouver que je connais peut-être mieux votre prétendue
que voiis-iiK'nie. — J'écoute. — Votre dame et son patron si déclaré me sont suspects : on sait quel prix beaucoup de ces nobles protecteurs ont coutume de mettre à de pareils services. —Madame, nejugez-vous pas un peu légèrement? — Et vous, monsieur, n'épousez-vous pas un peu légèrement ? Je vois ici une jolie personne... Ne m'avez-vous pas dit qu'elle était très jolie? — Je n'en sais que ce qu'on m'en a dit. — Eh bien! supposons-la très jolie pour un moment ; aussi bien cela ne dure- 1- il guère: un ministre très puissant, et qui passe pour très galant , fait épouser cette très jolie femme à un de ses commis; ce commis, honoré ( quel honneur ! ) de la faveur déclarée de son chef, est mis à portée d'acquérir des biens immenses. Il meurt, et laisse tous ses trésors, bien ou mal acquis , à sa respectable veuve : le ministre ne la perd pas de vue (car je me figure que le crêpe et la batiste lui prêtent encore de nouveaux charmes). — Mais savez-vous que vous êtes aussi méchante que bonne. — Laissez-moi achever. Votre digne ministre avise , dans sa sagesse ^ aux moyens de consoler cette excellente veuve, et trouve que le meilleur de tous est un noble mari qui donne à cette vertueuse amie un état assez honorable pour vivre, non plus seulement dans l'intimité, mais dans la sociétéde son cher protecteur. Après cela , regardez-vous vous-même au fond de votre pensée comme dans une glace merveilleuse qui vous montrerait votre destinée en traits symboliques, et jouissez d'avance des honneurs qui vous sont destinés. — Tout le monde ne voit peut-
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être pas cela des mêmes yeux que la plus aimable des femmes. — Pensez-y, croyez -moi , et rendez grâces à mon postillon d'avoir au moins retardé de quelques jours une aussi grande folie. — J'aimerais peut-être mieux de quelques années. »
Tout cela se disait en calèche , pendant une promenade charmante dans un superbe parc attenant aux jardins du château ; partout c'était la nature, mais la nature dans son plus beau moment et dans toute son action , même sur les âmes qu'elle épanouit comme les fleurs. Tous les deux s'abandonnaient sans crainte à son empire : cette bonne nature est un tiers si discret , si favorable , si encourageant ! les discours étaient plus confîans, le silence plus expressif, et un témoin invisible aurait aisément lu dans les deux intérieurs plus que chacun n'y lisait soi-même.
On était de part et d'autre occupé de ces douces et secrètes pensées qu'un air pur et libre , un beau temps, une belle verdure, une température agréable, et l'haleine embaumée de la végétation , font germer dans les esprits; et déjà l'on ne voyait plus rien que ce que Ton pensait... lorsque le bruit de la calèche, sur le pavé de la cour , les tira l'un et l'autre de leur commune rêverie. La fille du bourgmestre les attendait dans le vestibule; elle les invita à voir les appartemens, qui, en effet, méritaient une attention particulière. La jeune personne dit avec timidité qu'elle est bien fâchée que sa mère soit malade , et qu'il n'y ait qu'elle, pauvre fille, au château pour recevoir monsieur le comte et madame la comtesse... ( A ces
deux mots, sisouvent réunis, tous les deux sourirent.) Elle ajouta qu'elle avait fait préparer une petite collation dont elle voudrait leur faire les honneurs; et, pour les conduire à la salle à manger, elle prend le comte par une main , pendant qu'il donnait l'autre à la comtesse. I.e comte ne saurait s'empêcher de crier; la jeune personne, sans le savoir, a serré, quoique bien légèrement , une brûlure que le comte s'était faite en étouffant celle du bourgmestre. L'autre s'en aperçoit; elle pense au danger que son père a couru , et au bon monsieur qui l'en a délivré; et voilà cette pauvre fille au désespoir, qui se jette à genoux , et qui arrose la blessure de ses larmes : « Aimable et bonne enfant, dit le comte en l'embrassant, c'est le baume le plus souverain qui puisse couler sur ma plaie; restez ici avec madame la comtesse, et dites-moi seulement ou je trouverai votre digne mère, pour que j'aille uu moment la féliciter d'avoir un si bon mari et une si bonne fille. »
Il revient au bout de quelques minutes; et dès qu'il se voit 'seul avec la comtesse : « Il me semble, dit-il, qu'il y a dans cet intérieur je ne sais quoi de triste et de mystérieux, qui, tout étranger que je suis, ne laisse pas que de m'affecter. Ce bon et honnête homme est parti le lendemain de notre arrivée, comme il me l'avait annoncé , pour une grande affaire qui l'a inquiété : il a été mandé auprès d'une assez jeune personne qui ne veut pas être connue, et qui paraît avoir des vues sur la terre. Ces braves gens craignent de changer de seigneur : celui qu'ils ont depuis long-
temps est la vertu et l'honneur même; mais il y a toute apparence qu'il est dangereusement malade (on ne dit pas de quoi), et ce digne seigneur veut vendre sa belle possession, parce qu'il craint, dit-on , de mourir avant que d'avoir arrangé ses affaires. — Ah ! les pauvres gens ! dit la comtesse. — Je sais bien, dit le comte, que cela ne touche ni vous ni moi , ni de près ni de loin ; mais ce bon père , mais cette bonne femme infirme, mais cette jolie personne! ... — Ah! oui , surtout cette jolie personne... Messieurs les gens du monde , voilà les vrais titres à votre charité. . — Est-ce bien à vous, répond le comte, à me parler de ces titres-là ? Voyez mes mains... — Pardon , mille fois pardon, cher comte; je suis tentée d'en faire autant que la petite. Souffrez-vous toujours? — Non, je vous regarde. — Comte , je vois là un beau trictrac ; y jouez-vous ? — Prêt à faire votre partie. — Quel jeu jouez-vous ? — Le votre. — Aimez-vous le gros jeu? — Je le crains. — Vous n'êtes donc pas de la grande force? — Si cela était je le craindrais encore davantage. Au gros jeu, le plus faible ne sait pas qu'il donne la clef de son coffre ; mais le plus fort se doute bien qu'il la tient. — D'après cela, ne nous exposons point de part ni d'autre , car vous n'avez pas l'air d'en vouloir à mon argent. — Arrêtez-vous à tout autre soupçon. — Jouons donc une discrétion à la volonté du gagnant. Je commence. Six cinq pour moi; vous de même : à moi sonnez ; je bats les deux coins. Six points; à vous; deux et as : à moi , sonnez encore; ftix autres points. — La victoire est vous, niadame
la comtesse, rien de plus juste; mais il m'est du moins permis de m'avouer vaincu, c'est toujours quelque chose. Il me reste à demander vos ordres. — Serait-ce être bien indiscret que de vous condamner à.m'écrire après votre départ? — C'est comme si j'avais gagné. »
Vient ensuite la revanche ; on n'amène des deux parts que de petits dés. Le comte fait son petit-jean, et remplit de deux façons par un bezette : il a gagné, a Allons , dit la dame, j'attends que mon vainqueur... ( Ce mot de vainqueur n'a pas été prononcé sans quelque embarras. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'on a remarqué que le comte y prenait garde. Ces choses-là se voient bien vite entre deux personnes qui ne se quittent pas des yeux. ) J'espère au moins , dit-elle aussitôt , que le vainqueur sera généreux. — Plus qu'il ne le voudrait, dit le comte. — Souvenez-vous, reprend-elle, qu'en abusant de la victoire on risque de la perdre. — Cela se peut; mais en n'en profitant pas c'est encore pis. Est-ce donc exiger une rançon trop forte que de demander, en toute humilité, ce beau cheveu blond que je vois serpenter sur cette robe? — Un cheveu ! c'est bien fort. — Je le sais ; mais la loi du combat... Ainsi, croyez-moi, chère comtesse, ne le défendez point ; que celui-là du moins ne soit pas pour l'inconnu. — Imbécile que je suis ! j'allais le donner , tandis qu'il y en a tant et de si beaux qui vous attendent à Paris. — Ceux-là n'ont rien de magique. — Et quelle magie peut-il y avoir? — Madame, je ne sais que vous dire; un cheveu est un lien... — Bien
faible! ce qui ne tient qu'à un cheveu... — Mais uncheveu a toute la force qu'on y attache. Vous qui possédez si bien vos auteurs latins, vous devez vous souvenir du cheveu fatal de Nisus i celui-ci sera de même pour moi; je sens que le fîl de ma vie y tiendra. — En vérité, dit la comtesse, je me trouverais plus que ridicule de mettre tant d'importance à un cheveu ; et puisque celui-là ne tient plus à moi , je n'y tiens pas non plus. — Oh ! pour moi , dit le comte en le prenant et en le serrant soigneusement dans son portefeuille , je le tiendrai si bien , qu'il ne me quittera pas. — Avant de partir, dit la dame , encore une partie, encore une discrétion; mais de peur, ajouta-t-elle avec malice, de risquer plus qu'on ne voudrait perdre, convenons que la discrétion sera cette fois à la volonté du perdant. )) La partie est décidée à peu près comme les autres, en quatre ou cinq coups de dés, et le comte a perdu par une école. Au moment de traiter de la discrétion , Martine accourt tout essoufflée : « Monsieur, dit-elle, voilà M. La Cour qui vient d'arriver au grand galop. — Qui est ce M. La Cour ? dit la comtesse. — Mon valet de chambre, madame. — Oh ! ma foi , reprit Martine, c'est ici que l'on peut bien dire : Tel maître , tel valet ; car c'est bien le plus beau garçon, le plus joli homme après vous que j'aie jamais vu. — Allons, ma chère Martine, vous êtes une petite folle. — Oh ! mais c'est que c'est vrai , madame; il a tout l'air de son maître. Oh ! si je pouvais avoir comme ça de Tair de madame, je ne serais pas embarrassée de ma noce. — En vérité cette petite extra-
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vaganle-là me fait toujours peur. — Il voulait venir ici , et dar , dar , dar , et patata , et patata ; mais moi qui voulais un peu causer avec lui , je lui ai dit , comme de fait , que monsieur et madame étaient à causer ensemble, et qu'il fallait bien prendre garde de les déranger. — Autre niaiserie. — Il a regardé les voitures, il a levé les épaules avec chagrin ; mais quand il a su que celle de madame n'avait été refaite qu'avec les pièces de la votre, il a dit : Mais, mais, où mon pauvre maître avait-il donc mis tout son esprit? — Allons, mademoiselle, laissez-nous, et allez retrouver votre M. T^a Cour; et nous, monsieur le comte, nous remonterons, si vous le voulez, en calèche. Mais non; restons plutôt encore un moment, nous nous éloignerions trop vite de ces lieux... Dieux ! si on pouvait y habiter avec un mari qu'on aimerait, comme on y oublierait le reste du monde ! — H y a bien un grand poëte qui parle aussi d'une agréable retraite , où il lui serait si doux à la fois d'oublier le monde et d'en être oublié ; mais vous n'auriez jamais que la moitié de cette douceur-là. — Expliquez-vous. — Et comment pourriez-vous compter sur 1 oubli de personne ? »
On arrive à la maison du bourgmestre ; le comte parle a son valet de chambre; la comtesse, de son coté, gronde sa petite étourdie, et voit en même temps , par la fenêtre , M. La Cour remettre à son maître un paquet que l'autre a l'air de lire avec une grande attention. «Allons, mademoiselle, dit-elle, cherchez-moi le chapeau que vous savez que j'aime.
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— Oui , Madame , j'entends , qui vous va si bien ; le blanc, avec la plume bleue céleste. Oh ! comme monsieur le comte aura , pour le coup , la tête tournée.
— Vous serez donc toujours la même? Allons, dépêchons-nous, et tirez-moi en même temps cette robe brodée en toutes petites , toutes petites fleurs. — Comment, madame, en vergiss mein niclu? — Oui, précisément. — Mais madame, mais madame, vous n'y pensez pas ; elle est dans le fond d'une grande malle , il faudra tout déranger pour cela. — Faitesvous aider. — Ce n'est pas ma peine que je crains... mais vous êtes si pressée de partir ! — Qui vous l'a dit ? — Pardi , ça s'entend de reste ; quand on va se marier on ne s'amuse pas en chemin. — C'est bon , faites ce que je vous dis. — C'est qu'en vérité je ne sais pas trop comment m'y prendre pour grimper sur la voiture, pour défaire les chaînes, pour détordre les cordes; encore si vous n'aviez pas un de vos gens en arrière et les autres en avant ; mais non ; quoi ! il faut que nous voyagions ensemble toutes fines seules; ce n'est pas que ça me fait plaisir à moi, car je vous aime tant ! je voudrais qu'il n'y ait que moi autour de vous, et monsieur le comte... Ah! je sais ce que je m'en vais faire; je m'en vais prier ce beau M. La Cour de m'aider , en lui disant que tout ce que vous en faites c'est pour son maître. — Toujours de mieux en mieux ! N'allez pas vous aviser de cela, mademoiselle, entendez- vous? — Eh bien, non! ce n'est pas la peine; M. La Cour fera bien quelque chose pour moi toute seule, car il m'a déjà
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regardée avec un air malin. — Ah! ali î — Quand je dis malin , c'est bon en même temps. — A la bonne heure.
Cependant le comte , toujours occupé du radoub de cette voiture , et qui n'y avait épargné ni soins , ni peines, ni courses, ni argent, revient enfin annoncer que tout est réparé; que le ressort qui manquait est remplacé , qu'on a même trouvé des glaces qui s'ajustent parfaitement; enfin que la voiture est au moins aussi en état de faire la route qu'en partant de Paris, a En vérité , monsieur, dit la comtesse, je ne saurais vous faire trop de remercîmens , ni trop priser cet empressement flatteur à vous débarrasser de moi. — Me débarrasser de vous! me débarrasser de vous ! répond-il avec le ton de la douleur et de l'étonnement ; ah î plutôt , plutôt me débarrasser de moi! moi à qui vous faites tout oublier, excepté vos ordres; moi qui ne suis occupé jour et nuit que des moyens de vous revoir, de vous revoir souvent, de vous aller trouver, s'il le faut, au bout du monde! moi qui donnerais toutes les années de ma vie pour en passer une avec vous... »
La comtesse, émue jusqu'au fond du cœur, continue sur le ton de Thumeur, pour ne pas prendre celui de l'attendrissement... « Passer la vie avec vous, ce sont des discours dont on berce toutes les femmes; mais faciliter, mais presser le départ d'une amie! — Une amie! — Du moins je le croyais; et lui dire après toutes ces jolies choses-là, c'est lui creuser sa tombe pour avoir le plaisir d'y jeter des fleurs. —
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Oh ! que je vous remercie de votre charmante injustice ; mais au moins convenez-en : ne m'avez-vous pas fait jurer de donner tous mes soins pour que vous puissiez partir la première? — Cela se peut, monsieur; mais à présent , c'est moi qui jure de ne point partir avant vous. — Ahlv'laqui va bien, dit Martine; v'ià monsieur le comte et madame la comtesse qui se font quasi , quoi, comme des complimens à une porte.
— Laissez-nous, mademoiselle, dit la comtesse, on se passera fort bien de vos réflexions. Non , monsieur, je vous le répète, je ne partirai point avant vous. — Ni moi avant vous, madame. — C'est dit. Nous verrons qui des deux tiendra le mieux sa parole. — Estelle donnée, madame? — Oh î bien donnée, répondelle. — Et encore mieux reçue, dit le comte. Or, sachez maintenant que je viens de recevoir une lettre de mon père , qui me demande , ou plutôt qui me commande , quelque part que je sois , de ne pas poursuivre ma route et de l'attendre. — Il vient, monsieur votre père? Oh! comme jem'en réjouis : le mien était mort avant mon mariage, et je n'ai point connu le plaisir d'aimer un père. Le mien n'a jamais eu de fille; mais quand il vous verra, il sentira combien il serait doux d'en avoir une comme vous; il vous connaîtra, il vous aimera, et vous parlera de son fils.
— C'est moi qui lui en parlerai , cher comte. » Elle allait continuer , et déjà ses yeux humides en disaient encore plus. Mais vo}'ez comme sont les femmes, elle craint que le comte n'en tire avantage, et au moment où son imagination se perdait dans une mer de dé-
lices , la dame part d'un grand éclat de rire. « Eli bon Dieu! eh bon Dieu! à quoi pensons-nous? ditelle ; et cette charmante personne qui se promène sûrement soir et matin sur la route où elle espère apercevoir celui dont la main doit lui ouvrir les portes de l'empyrée. — Et que devient, dit le comte un peu piqué , que devient ce héros délicat qui , méprisant tout autre intérêt , vous aime uniquement pour votre bien, et ne veut emporter en Turquie d'autre gage de votre tendresse que votre fortune? — Au fait, reprend la comtesse, ils sont faits l'un et l'autre pour attendre ; moi , je me trouve assez bien ici ; et vous, comte? — Moi, trop bien ; ainsi., que ce monsieur et cette dame prennent patience chacun de leur coté , ou s'ils s'ennuient, qu'ils se marient, je donne mes pleins pouvoirs. Et vous , comtesse? — On m'a élevée à ne pas dire mon goût. »
J'aurais beau essayer de persuader à mes lecteurs que ces aimables gens-là ne s'aiment point, on ne me croirait jamais. Oui, sans doute, ils s'aiment, et jamais ils n'ont été si heureux; jamais peut-être ils ne le seront davantage. Ce n'est pas que chacun ne sente au fond de sa conscience l'embarras d'une promesse donnée qu'il faudra remplir tôt ou tard; ce n'est pas qu'en promenant leurs pensées dans l'avenir il ne leur semble voir l'immensité qui va les séparer; ce n'est pas que, soumis comme ils le sont l'un et l'autre aux saintes lois de l'honneur , ils ne se fassent quelques scrupules d'un retard qui, de nécessaire, est devenu volpntaire ; mais le scrupule, au rapport même
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(les âmes les plus timorées, devient quelquefois Tassaisonnement des plaisirs. Au fait, cette promesse^ n'a-t-on pas la vie entière pour la tenir? et ce plaisir si imprévu, si aimable, n'est-il pas en même temps bien innocent? Un jour, et puis encore un jour, et d'encore en encore une semaine , sont des à-comptes si doux , si pardonnables à prélever sur sa destinée ! c'est une goutte de malvoisie sur le vase; mais peutêtre, hélas î qu'ensuite le reste semblera de l'absinthe! Quoi qu'il en soit, les intentions sont driotes, les cœurs sont purs, la liaison innocente : chaque jour ressemble à la veille, mais ils n'en offrent et n'en offriront peut-être que plus de délices.
Faut-il donc que .l'amour change sur sa route comme toutes les choses de la vie? D'où vient ne conserve-t-il pas plus long-temps sa première forme, sa première grâce , quand les cœurs mêmes où il est entré peuvent encore s'y tromper et le prendre pour l'amitié, semblable à un bel adolescent encore ignorant de lui-même, et qui laisse les premiers regards en doute sur son sexe? Au reste, je ne sais trop si notre comte et notre comtesse en sont encore là ; ce que je vois , c'est une confiance mutuelle que l'estime ne produit pas si vite : c'est des deux côtés un besoin égal, une soif toujours croissante de se voir encore plus à mesure qu'on se voit davantage , et une même terreur à l'idée d'une prochaine séparation. Ou se couche tous les jours plus tard, on se lève tous les jours plus matin; une minute perdue paraît un diamant tombé dans la mer. I^s jours se passent au de-
dans en lectures, en jeux, en conversations où l'un espère toujours être deviné, où l'autre espère toujours ne l'être pas; au dehors, ce sont tous les jours nouvelles parties à pied , à cheval , en calèche , en gondole... On a vu et revu tous les environs à plus d'une lieue à la ronde; on les voit et revoit encore , et toujours avec un nouvel intérêt , parce qu'on s'y voit toujours l'un et l'autre, et que chacune de ces places-là rappelle encore qu'on s'y est déjà vu.
Si deux personnes de ma connaissance en étaient à ce point-là, et qu'elles craignissent d'aller plus loin, je leur conseillerais prudemment de s'abstenir autant qu'elles le pourraient (hélas ! ce serait peut-être comme si on le leur recommandait), je leur défendrais , disje, de se promener ensemble dans certains endroits champêtres, et surtout vers le soir d'une belle journée de printemps, parce que c'est précisément cette saison-là , ce sont ces endroits-là, ce sont ces heureslà que l'ennemi invisible choisit de préférence pour tendre ses pièges les plus sûrs; là tout est danger, tout est amorce : Craignez , dirais-je à nos deux soidisant amis, jusqu'à ces oiseaux qui ne chanteraient pas s'ils n'aimaient point, et qui, sous la feuille qui vous les cache, deviennent pour vous autant de sirènes; craignez jusqu'à ces images fugitives du plaisir fugitif, jusqu'à ces fleurs dont le parfum vous enivre si doucement, et qui vous invitent à les cueillir, à les offrir, à vous en parer. Défiez-vous de ces beaux arbres qui vous protègent de leur ombre , et de ces tertres qui vous offrent leur mousse , et de ces eaux
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dont le murmure semble vous dire : Faites comme nous, suivez votre penchant : vous sentez, vous goûtez, vous savourez cet air vif et léger, qui est à l'air des villes ce que Teau de la source est à celle de la mare. Il vous semble qu'il parvient jusqu'à votre ame, et qu'il chasse loin de vous toutes les idées qui vous obsédaient. Vous vous fiez bonnement à la paix rassurante des champs , à la solitude amie des amis , qui ne vous montre à tous les deux que vous deux , et qui vous livre sans partage l'un à l'autre ; à la nature enfin qui est là dans toute sa puissance, qui ne se plaît que là, qui vous parle sans cesse, et qui, si vous l'écoutez bien , ne vous parle que d'amour. Que sera-ce donc quand le jour baissera, quand tous les objets qui pourraient encore vous distraire s'effaceront peu à peu, et céderont de moment en moment vos regards à l'objet qui maîtrise votre pensée? Jamais vous n'aurez trouvé autant de délices secrètes à le contempler ; jamais vous n'aviez remarqué dans sa voix un accent aussi tendre, aussi pénétrant; jamais vous n'auriez, dans tout autre moment, écouté avec un si doux mais si dangereux intérêt ces discours déjà plus familiers, et que tantôt l'embarras, tantôt la confiance, rendent si persuasifs; jamais vous n'auriez si parfaitement compris ce langage du cœur, au cœur qui se passe si bien de paroles , et tant et tant de choses mystérieuses qu'on ne peut connaître si on ne les a senties, et qu'on n'essaiera jamais d'exprimer si on les connaît.
Mais où tend cet avant-propos? Le comte et la
comtesse n'ont sans doute rien à craindre de ce danger si délicieux , puisque l'un et l'autre ont un engagement d'honneur, et que l'un et l'autre ont de l'honneur : ils peuvent regretter de l'avoir pris cet engagement; ils peuvent le maudire en secret, ils peuvent différer de le remplir; mais ils ne peuvent point penser à le rompre. Cependant un jour qu'ils respiraient ensemble la fraîcheur d'une soirée superbe dans une belle allée de charmille qui mène du château à la ferme, le comte, plus enivré, s'il est possible, ou du moins plus encouragé que de coutume, entretenait la comtesse de la manière dont il comptait disposer du reste de sa vie , car le premier regard d'une vraie passion embrasse toute l'existence. D'abord , comme l'honneur marche avant tout, il acquittera cette fatale promesse qui pour être imprudente n'en est pas moins sacrée. Il épousera donc cette maudite jolie femme 1 il ne lui faut pour cela que trois ou quatre semaines; mais combien d'avance elles lui paraissent longues! Après quoi il est résolu de laisser, à ses risques et périls, sa jolie femme à Versailles (il espère qu'on lui en saura gré ) ; quant à lui , son projet bien arrêté , c'est de voyager seul , non pour son plaisir , si on l'en croit, mais pour son bonheur; non pour sa santé, mais pour sa vie; et c'était dire assez de quel côté il devait voyager.. Tout cela , dira-t-on , n'est pas bien moral; mais premièrement il n'y a jusqu'ici rien de fait, et puis l'amour ne se pique point, à beaucoup près, de moralité; il ne s'occupe jamais que de lui, et c'est l'égoïsme en deux personnes. Ce n'est pas
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tout : on doit acquérir à tout prix la terre la plus voisine du château futur de la comtesse , et si elle doit passer les hivers dans une ville , quelle qu'elle soit , fût-ce au Mexique ou à la Chine, on y achète une maison. La comtesse est le point de vue où toutes les lignes de ce beau plan se dirigent. « Ainsi , lui disait-il, chacun de mes jours me remontrera ce que je vois ici avec tant de délices; et le flambeau de... de l'amitié, continua-t-il en bégayant un peu (lui qui prononçait si bien), luira sur toute ma vie.
— Oui, l'amitié, reprend la comtesse, qui jusque là s'étaitabstenuedel'interrompre, le flambeau de l'amitié, c'est unelumière si pure, une chaleur si douce! — Douce pour vous peut-être, qui craignez de vous en approcher; mais vousne me donnerez jamais votre prudence. — Ne me louez pas trop, cher comte, et croyezmoi, sur ce point-là même... — Quoi! chère dame? — Oui , sur ce point-là même, je ne suis point tout-à-fait sans reproches à mes propres yeux. Je vous blâmais tout à l'heure bien hardiment d'épouser une inconnue. — Ah ! comme vous aviez raison , chère comtesse ; mais convenez que j'avais raison aussi. — Que trop peut-être! Mais vous, cher comte, convenez en même temps qu'on devrait mettre les mêmes précautions au choix d'un ami; car un ami , c'est pour la vie, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant... comme... comme ces amies-là regardent. — Pour la vie! pour mille vies, chère amie! dit le comte ivre de joie: ah. Dieu ! pardonnez , dit-il en se reprenant , un accès d'orgueil et de délire ! — Non , dit la comtesse, j'at-
tendais ce titre-la pour vous le donner; mais, je le répète, nous sommes des imprudens ; j'ai beau me le dire et me le redire , il semble que je ne m'en croie pas moi-même , et je serais quelquefois tentée de m'accuser de pédanterie. — En vérité , vous auriez plus raison que vous ne croyez. — Cependant , mon ami , nous aurons toujours l'un et l'autre un vrai tort. — Et quel tort ? — C'est que nous ne nous connaissons pas assez ; c'est que ce n'est point la raison qui a commencé notre amitié ; et vous savez peut-être mieux que moi qu'en fait de sentiment, ce qu'elle n'a pas lié ne tient pas. — En effet , dit le comte, ce n'est point à la raison que j'en ai l'obligation, c'est au hasard , ce premier ministre du destin. — Je sais trop bien qu'il ne sait rien de ce qu'il fait ; mais j'en suis si reconnaissant, que, si j'ai jamais dans une de mes terres un jardin comme celui-ci ou autrement... — Ah! tâchez que ce soit précisément comme celui-ci; vous n'imaginez pas comme je l'aime ! — J'en demanderai le plan à mon bon bourgmestre. — Mais je vous ai interrompu : qu'est-ce que vous voulez faire dans ce jardin? — Un temple. — Un temple! à qui? au dieu inconnu? — Non, au dieu qui ne connaît personne, au bon Hasard qui nous a rapprochés, et que je prie si dévotement de ne point nous séparer. — Quoi ! dit la comtesse , ce hasard que tant de gens maudissent ? — Moi , je ne serai jamais le détracteur de mon bienfaiteur; je lui dois le bonheur de huit jours , et peut-être, peut-être le malheur de ma vie: n'importe, je lui élève un temple, je lui voue un
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culte; et dût-il, aveugle et bizarre comme on le peint, tourner toutes ses forces contre moi , je le défie, dès ce moment même, de me faire autant de mal qu'il m'a fait de bien. — Encore une fois, mon ami, il faut connaître davantage pour aimer autant. — Ah ! croyez, ma nouvelle, ma seule amie , que nous nous connaissons mieux que beaucoup de soi-disant vieux amis! — Eh quoi! cher comte, vous prenez donc les jours pour des années? Oh î nous ne comptons pas de même : moi qui prendrais plutôt les années pour des jours. — J'aime à être interrompu comme cela , dit-il; mais je reprends mon apologie: une vingtaine de visites d'un quart d'heure chacune, quelques rencontres à des dîners, à des bals, à des promenades , suffisent dans le monde pour croire qu'on se connaît, et souvent même on prend le titre d'ami à moins que cela :ici les journées se passent entre deux personnes qui ne voient qu'elles, qui ne conversent qu'entre elles, dont l'une s'ennuie peut être. — Le croyezvous? — Mais dont l'autre s'enivre à toute heure d'un bonheur toujours nouveau. — Dois-je le croire?
— Et pour qui, au milieu de son ivresse, les approches d'une séparation sont les affres de la mort.
— De la mort! n'en parlons point, cher comte, n'en parlons point; prenez sur vous, vous voyez trop que j'ai besoin d'un exemple de courage. — (cependant, chère comtesse, si l'ennemi démon bonheur...— Qui ? dit-elle. — Celui qui vous attend, cet inconnu vers (|ui vous volez, emportant avec vous tout ce ([ue je cliéris, tout ce que je regrette. —
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Ah, Dieu! cet inconnu î — Sans doute il ne sent point , quel qu'il soit , il ne sent point assez toute la félicité qui lui est réservée; mais s'il ressemblait au portrait que je m'en fais, s'il vous déplaisait. — J'ai en effet bien peur qu'il ne me plaise guère ; mais n'importe , c'est moins lui que ma bonne ami^ que j'épouse. — Enfin, si quelque incident, quelque^hasard... (vous connaissez ma dévotion au hasard). — Toujours ce hasard! — Oui, s'il dérangeait ce fatal projet qui va changer le reste de mes jours en nuits... — Achevez. — Non ; répondez à ce que je n'ose pas dire. — ^h ! si...^ dit la comtesse ; au reste , ajoutet-elle en se reprenant, non sans quelque embarras , je ne m'engage à rien; car vous êtes attendu de votre coté , et sans doute le piège est trop bien dressé pour que vous y échappiez. — Vous voyez au moins, dit le comte, quejenem'y précipite point ; nos réflexions demeurent gravées là. — J'en suis fièrc. — Faite comme vous êtes pour égarer tant et tant de raisons, vous avez éclairé la mienne; mais l'honneur me commande. — Moi , je dis qu'il vous défend. — Enfin mon père viendra tôt ou tard. — Votre amie l'attend , et puis ( vous l'avez dit ) , rien n'est impossible au hasard ; et croyez- moi, comte, votre amie l'invoque aussi bien que vous. — Eh bien donc, chère amie, si... — Jh! SI..,
Le bienheureux comte, hors de lui, se précipite aux genoux de la dame , lorsqu'au bout de l'allée ils voient tout à coup paraître la jolie fille de monsieur le bourgmestre, qui, craignant d'être arrivée mal à
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propos, disparaît sur-le-champ, et reparaît une minute après , quand elle croit qu'on a de part et d'autre repris ses esprits; elle fait signe au comte qu'elle a quelque chose à lui dire : il y va ; la comtesse les observe , à quelque distance , se parlant avec une action qui ne lui fait aucun plaisir, avec des gestes qui l'étonnent, et qu'elle interprète à sa manière, mais pas tout-à-fait à sa^antaisie. Le comte revient au bout de deux minutes , et retrouve sa dame un peu plus froide qu'il ne l'avait quittée. « Vous me paraissez avoir ici des affaires très intéressantes, dit-elle avec une certaine mine, un certain ton que mes lectrices, si j'en ai, sauront mieux prendre en pareille occasion que je ne saurais l'indiquer. — Madame, répond le comte sans avoir l'air de s'apercevoir de rien , quand on est , comme moi, revêtu soudain d'une haute dignité, et que pour la première fois on exerce les augustes fonctions de bourgmestre, le premier soin doit être de se rendre accessible. — Oui , aux jolies demoiselles? — A celles-là comme aux autres : la justice pour tout le monde ; et où en seriez-vous , si la beauté n'avait pas aussi quelque droit à la justice? — Mais qu'est-ce que cette petite créature - là peut avoir toujours à vous dire?... — Ne suis-je pas le représentant de son père? Ne me doit-elle pas confiance et amitié? D'ailleurs n'y a-t-il pas des affaires à régler dans mon nouvel empire, ne fût-ce que les mémoires de nos ouvriers?
— A propos, dit la comtesse un peu remise , avant de partir nous aurons beaucoup de comptes à solder.
— Oui , sans doute , chère dame ; mais je vous avcr-
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tis qu'il me faut beaucoup de temps pour me mettre en règle. — Encore si j'étais sûre d'être la seule cause de vos lenteurs... — Serait-ce trop peu pour mon amie d'être le seul objet de mes empressemens? — Pendant que nous parlons, dit la comtesse, le jour baisse; il faut qu'il soit tard, et l'air de la nuit est dangereux, surtout dans les berceaux de charmille. — Mais vous n'êtes pas seule. — Cela serait très bon ' monsieur le comte, si je ne craignais que de m'ennuyer ; mais j'ai encore d'autres précautions à prendre. — Au moins, chère dame, avant de remonter en calèche, répétez ici même ces deux petits mots que ma bouche aime tant à prononcer, et qui, dans la vôtre, ont tant de douceur. — Quels mots ? dit la comtesse avec une ignorance affectée. — Ah ! si...^ dit le comte. — Eh bien î dit-elle avec un peu d'étouffement qu'il n'aurait tenu qu'à lui de prendre pour un soupir, Ah! si... Puis, comme si elle se le reprochait, elle court à la calèche et retourne à la ville.
Elle n'a pas dit une parole dans le chemin , et s'est retirée sans vouloir souper. Ce mot, ce petit mot lui paraissait terriblement significatif de sa part ; mais aussi le comte l'avait prononcé avec tant de grâce, tant de feu , tant de passion... avec je ne sais quel accent... j'ai pensé dire un timbre si pénétrant qu'elle n'avait pu l'entendre sans le répéter. Il en était à peu près comme d'un instrument qui vibre de lui-même aux accensd'un autre. Faible femme! se disait-elle en répondant à sa pensée , cet instrument, ce n'était pas ta voix, c'était ton cœur; mais au fait, répliquait-
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elle intérieurement, il n'y a rien là que de vague ^ rien, rien même dont cet homme, tout dangereux qu'il pourrait être, puisse tirer le moindre avantage. Ai-je donc manqué âmes engagemens avec mon amie? Lui ai-je juré que personne ne me marquerait d'amitié, et que je n'en aurais pour personne? Il fallait donc promettre que je ne rencontrerais point M. de Glukleben, et que je serais insensible à l'impression qu'il me semble que je lui ai faite? Mais si j'étais de marbre , serais-je l'amie de mon amie ? Est-ce une ame ingrate , un cœur féroce qu'elle veut faire épouser à son frère? Enfin ma promesse reste toute entière , et je n'ai pas même pensé à l'éluder, ^hï si... Remarquez que tout ce qui a précédé ce dernier mot , l'aimable femme s'était contentée de le penser ; mais que ces deux syllabes , en quelque sorte magiques , avaient comme forcé le passage de la voix : elle est étonnée , effrayée même de les entendre ; elles lui montrent l'état au vrai de son cœur; mais en même temps elles lui rappellent et celui qui lui a comme appris à les prononcer, et cette grâce, ce ton passionné, cet accent d'amour dont il les prononçait. De si douces pensées n'amènent que des rêves agréables, * rapportons-nous-en sur ce point à l'imagination de la comtesse, et attendons son réveil.
Il arrive enfin ce réveil , et la première parole , écho de la première pensée, c'est ; Que fait monsieur le comte ? — Monsieur le comte, madame? répond Martine tout embairassée ; madame ne sait donc pas... — Quoi donc ? — Hier, dès que madame a été cou-
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chëe... — Eh bien ? — Il est venu une petite calèche.
— Qui est-ce qui était dans cette calèche? — Mademoiselle la bourgmestre. — Et puis ? — Et puis elle est venue parler à monsieur le comte. — Le petit monstre ! Et puis? — Et puis, madame, que voulezvous que je vous dise ?ils ont sauté tous les deux dans la calèche , et vogue la galère. — Et vite des chevaux !
— Mais, madame , vous donnerez le temps de remballer vos robes que j'ai tirées des malles ? — Des chevaux ! vous dis-je. — Comment , madame ? celle que j'ai sortie hier , pas plus loin qu'hier ? que vous aviez emportée de Paris pour la veille de la noce ?
— Des chevaux! des chevaux ! des chevaux! — Mais il faut le temps de plier , d'emballer , de charger.
— Laissez tout plutôt; que m'importe ? Des chevaux ! des chevaux ! — Madame donnera sûrement pour boire aux gens de la maison et de la ville qui l'ont servie avec tant de zèle? — Voilà ma bourse , arrangez tout ; mais surtout des chevaux! — Madame ne laissera-t-elle rien à cette jolie fille de monsieur le bourgmestre ? — Ma malédiction! — Elle paraît si attachée à monsieur le comte et à madame la comtesse, à monsieur le comte surtout. — Je vous défends de m'en parler. — Allons, des chevaux! des chevaux ! disait-elle toujours , quand Martine était déjà loin ; que je fuie , que tout ceci s'éloigne de moi; que je disparaisse moi-même, s'il est possible, à mes propres yeux ! Enfin , à force de peines et de soins, et surtout avec l'aide de monsieur La Cour , qui rendait ce service -là bien à coutre-cceur à Martine ,
la voiture est chargée , attelée et partie. A mesure qu'elle avance, la première agitation de l'aimable dame avait déjà fait place , sinon à un calme parfait , au moins à la mélancolie, qui ne console point sans doute , mais qui devient au chagrin ce que l'engourdissement est à la douleur, et qui permet «i une personne bien née d'écouter tour à tour en j uge tranquille, mais rarement impartial , son affection et sa raison. Pauvre Louisa ! disait-elle intérieurement , après une vie sans reproches , aurais-tu donc perdu ta propre estime en si peu d'heures ? es -tu donc coupable? Quoi! la reconnaissance pour les procédés; quoi! la sensibilité, la tendresse même, cet attrait si naturel d'une âme pure vers une âme qu'on croit honnête , seront des crimes! Non , Louisa , tu es encore innocente ; mais conviens que tu es heureuse de l'être encore! Tu as été trompée, et qui ne l'aurait pas été.^ Non, Louisa, non, rassure-toi, le crime est au trompeur. Ah! les hommes, les hommes sont tous nos ennemis !
Pendant qu'elle s'occupait ainsi de son examen de conscience, et qu'elle s'abandonnait à ses réflexions, Martine ,^ qui avait tenu constamment la tête à la portière, regardant, sans trop savoir pourquoi, du côté de M. La Cour , s'écrie tout à coup : « Madame , madame... — Eh bien ! quoi, mademoiselle? vous savez que je n'aime point qu'on me parle quand j'ai la migraine. — Mais , madame , c'est une grosse poussière (jue j'ai vue bien loin , bien loin derrière nous, et quoique^ nous allons bien vite, la voilà tout
près. — Eh ! que me fait cette poussière ? — C'est un homme à cheval qui court, qui court: oh dame! il faut voir. — Levez la glace. — Madame, c'est monsieur le comte. — Baissez le store. — Madame, il a une lettre à la main; il crie au postillon d'arrêter. — Mademoiselle , faites ce que je vous dis. w La bonne Martine se mettaiten devoir d'obéir bien malgré elle, mais il n'était plus temps ; la main du comte était déjà passée par la portière , présentant un paquet. — «Revenez à vous, disait-il, revenez à moi, ô la plus aimée des femmes! et lisez. » La comtesse ne daigne pas répondre, et reste enfoncée dans le coin de sa voiture avec un voile constamment rabattu sur son visage , ne fût-ce que pour cacher des larmes qu'elle reprochait à ses yeux; mais entrevoyant l'adresse du paquet qui lui présente une écriture chérie : «Ah, mon amie! ma seule amie, dit-elle avec émotion , elle ne m'oubliera, elle ne me trahira, elle ne me chagrinera jamais celle-là ! Puis, s'adressant au comte d'un ton de voix sec et poli; «Mille grâces , monsieur, pour les nouvelles que vous voulez bien m'apporter de celui que je vais épouser : vos projets vous appellent du coté opposé à la route que je prends, et ce n'est pas moi, ajouta- t-elle avec un peu d'altération dans la voix , qui peux avoir des titres pour vous arrêter. — C'est à moi que celte modestie-là conviendrait avec vous, dit le comte d'un ton affecté ; aussi n'ai-je la prétention de vous retenir que le temps de lire cette lettre. — Mais oserais-je vous demander de qui vous la tenez? — De ce bon bourgmestre, à qui
elle est parvenue, il y a huit ou dix jours, dans un paquet qui lui était adressé. — Le bourgmestre! et quel rap port mon amie peut-elle avoir avec lui ? Quant à ceux qu'il peut avoir avec vous, monsieur, je crois savoir à quoi m'en tenir. — J'espère que bien des choses s'éclairciront dans peu. — Oh! non, monsieur ; il y a des choses si claires qu'on ne saurait les éclaircir. — En attendant , madame , l'amitié vous commande d'oublier un moment tout ce qui n'eàt pas elle , et de vous occuper de votre amie absente. — Vous permettez donc, monsieur, dit la comtesse en ouvrant le paquet... — Madame, si j'avais quelque pouvoir dans le monde , je ne défendrais que l'injustice. »
La comtesse lit à demi- voix : « Hâtez- vous , chère « Louisa , non pas de remplir un dessein qui devait « faire à jamais mon bonheur, mais de venir consoler « celle qui sera la plus malheureuse des femmes tant « que je ne vous verrai point. J'ai perdu mon père; (( il était infirme et vieux: je le pleurais depuis long- « temps; je le pleurerai toujours : il était si vertueux, « si tendre, si bon ! Hélas! pourquoi, pourquoi mon « frère lui ressemble- 1- il si peu!... Mais non, je « n'ai plus de frère : celui qui , du vivant de notre « père commun , ne savait quelles caresses me faire, « quels hommages rendre à ma mère (à votre tendre « nourrice ) , s'est tout à coup transformé en ennemi; « et à peine la succession a-t-elle été ouverte, qu'il c( n'a plus songé qu'à nous dépouiller, ma mère de . « ses reprises , et moi de ma légitime. Hélas ! il ne
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« savait pas qu'il pouvait tout sur nous en continuant « à nous aimer, ou du moins à le feindre, et que nos « sacrifices volontaires auraient été plus loin que ses « prétentions ; mais nous attaquer devant les tribu - « naux ! nous accuser d'avoir abusé de la confiance « d'un bomme que ma mère et moi nous respections « et nous bonorions comme un dieu ! oser affirmer en « justice que ma mère , pendant l'agonie de son mari, K qu'elle n'a pas quitté une seconde ( vous la con- « naissez ), oser dire qu'elle a profané les beures sa- « crées de l'agonie de son époux en retirant un coffre « qui renfermait des richesses immenses! » Ah, Dieu ! dit la comtesse, dans quel abîme j'allais tomber! — J'avais osé le craindre pour vous, madame. — Et que vous importe, monsieur, cet abîme-là pour moi ou un autre ? Au moins me voilà sauvée ; j'en remercie le hasard. — Le hasard? dit le comte en souriant. — Il y a des choses , dit la comtesse, à qui ce sourirelà déplaisait, qui ne sont pas toujours gaies, et des momens oîi la gaîté est bien déplacée! mais permet' tezque je continue : « Il a été ouvert par autorité de « justice, ce coffre ; et qu'y a-t-on trouvé? une corce respondance de vingt-cinq ans. On y a vu les méu contentemens que le digne homme confiait à sa se- « conde femme, au sujet du fils de la première; on y <c a vu l€s soins touchans que celle-ci prenait d'excu- « ser sans cesse un beau-fils, et de rallumer pour lui « une tendresse paternelle près de s'éteindre. Vous « reconnaissez sûrement bien là votre aimable nour- « rice , ma Louisa; mais apprenez le reste. J'ai un
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« oncle général, un frère de ma mère que vous ne « connaissez point, parce qu'il a passé vingt ans , soit <f à la guerre contre les Turcs , soit dans des quar- « tiers au fond de la Transylvanie, et qui, après des (c services honorables , est revenu , couvert de bles- (( sures, achever sa vie dans sa famille. Il loge avec « nous ; et comme ce digne homme a conservé dans « son grand âge toute la délicatesse de sentimens et a toute la fermeté de caractère qui distinguent les « vrais braves , vous pensez bien qu'il n'a pas vu de « sang-froid tant de chicanes, tant de manœuvres, tant « d'avarice, tant de duplicité. Il a été en parler à mon « frère , poliment sans doute , mais avec une franco chise et une autorité qui convenaient à son âge et « à son grade. L'autre, qui est naturellement rude et « fier ( hélas ! j'espérais que vous l'adouciriez), a mal « pris la remontrance: mon oncle, animé de son coté, « y a mis plus de force et même de roideur. Bref, « on s'est échauffé de part et d'autre , au point que (( mon frère ( si c'est là un frère ) a parlé de se battre. « Mon oncle, que son âge, sa haute réputation, ses « belles actions, ses blessures, son grade même, au- « torisaient de reste à refuser le combat , a trop monte tré que l'honneur ne vieillit point dans les plus « vieux guerriers. II saisit son épée malgré sa goutte « et ses blessures; et mon frère, profitant malheu- « reusement de tous les avantages que sa force et sa « souplesselui donnaient sur le plus digne des hommes, « le laisse élcndu sur la place.
« Cette triste scène se passait à cinquante pas de
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(t nous, dans notre jardin, que vous connaissez. Nous « les avions d'abord observés , ma mère et moi , des (f fenêtres du salon, qui donnent , comme vous le sa- « vez, sur le parterre, se promenant et parlant avec « une action qui nous étonnait. Nous croyions même a remarquer dans la marche et les gestes de mon « oncle une certaine vivacité que nous ne lui avions a jamais vue depuis son retour parmi nous. Sa tête a était aussi haute , sa contenance aussi fière , son a pas aussi délibéré que s'il n'avait eu que trente ans: (t ils entrent, l'instant d'après, tous les deux dans co (c petit bois que vous avez vu planter. A cette vue , « ma mère et moi, également frappées d'une terreur (( que nous n'osions pas nous expliquer , nous des- « cendons plus mortes que vives , et la première per- « sonne que nous rencontrons dans le jardin , c'est « mon frère... Oii est mon oncle ? lui dis-je en hési- (c tant ; où est mon frère ? lui dit ma mère en trem- « blant. Là, répond-il avec un air et un ton sinistres « en montrant du doigt le bosquet fatal, et il dispa- « raît. Nous y allons... etque voyons-nous ?... Funeste (( argent ! funeste bonheur ! mon oncle immobile et a nageant dans son sang... Les gens de l'art sont apte pelés; la blessure, qu'ils ont d'abord jugée mor- « telle, cède, au bout de deux ou trois jours, à leur a science et à leurs soins. Enfin , ma chère ( nous a sommes au 1 1 ), il est hors de danger , mais il n'en « veut pas moins mettre ses affaires en ordre , et il « est résolu, en conséquence, à vendre sur-le-champ a une belle terre immédiate qu'il possède en Souabe,
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c( oLi il n'ira jamaii, accablé d'infirmités comme il « l'est depuis longtemps, et avec une blessure qui « doit laisser de longues suites. J'irai donc bientôt en « Souabepour la vente qu'il désire. Dès que j'y serai, « je vous le manderai ; et comme j'aurai franchi la (c moitié de fénorme distance qui nous sépare , si je « puis encore , ou si vors pouvez franchir l'autre , « j'oublierai, quelques momens du moins, cette hor- « rible époque de ma vie, et, après de si fâcheux « orages, je reverrai encore des jours sereins. Adieu.» Où irai -je maintenant ? dit la comtesse ; continuerai-je ma route , au risque de me croiser en chemin avec mon amie sans nous connaître, et de la trouver partie à mon arrivée ? et puis , voir cet homme ! ce bourreau qu'on me destinait! je ne m'en sens pas le courage. — Et penser, dit le comte, qu'on était sur le point d'épouser cet homme-là! — Il y en a peutêtre , dit la comtesse , qui, sous des formes plus douces, ne sont guère moins effrayans. — Enfin , madame , votre projet n'est sûrement point de rester au milieu des champs ? — ^h ! si.... dit-elle en soupirant. — ^h ! si.,., dit le comte. Ah î si madame la comtesse voulait achever ces deux mots, auxquels un cœur, s'il pouvait s'en trouver un digne du sien, répondrait avec tant de délices ! ou si elle me permettait de les interpréter pour m'y conformer... — Dispensez-vousen, monsieur; le sens en est trop différent de celui que vous avez pu leur prêter. — Je vais donc essayer, d'après les nouvelles lumières que vous me donnez , de me les expliquer a moi-même : Ah ! si je n'avais
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pas sous les yeux un homme qui m'obsède. — Je n'ai pas dit , et n'ai pas voulu dire cela. — Qui m'ennuie, qui me déplaît , qui s'est attaché à moi comme une chenille à une fleur. — J'admire , dit la comtesse en souriant amèrement , comme vous me faites parler de vous et de moi. — Le comte poursuivant : Un homme qui ne me quittera pas , qui a juré de ne vivre que pour moi. — Tout cela serait charmant pour une personne qui ne saurait pas à quoi s'en tenir.... » Elle allait, je crois, parler de la promenade nocturne avec la petite demoiselle , quand ils sont interrompus tout à coup, et toujours par Martine, qui semblait n'avoir pas d'autre charge auprès de sa maîtresse. Elle avait tenu constamment la tête à la pordère, faute de pouvoir rien entendre de ce qui se disait. « Madame , madame, crie-t-elle sans se retourner, voila une jolie voiture qui arrive ; je ne vois pas ce qu'il y a dedans. Tiens î ne dirait-on pas que c'est la même où-ce-que monsieur le comte a emmené hier la fille de la maison ? Monsieur le comte , dit la comtesse rendue à sa première indignation , c'est trop vous gêner pour moi ; vous devez bien penser, ajouta-t-elle , que j'en suis honteuse , et vous auriez peut-être sujet de l'être au moins autant : ainsi séparons-nous, oublions-nous; et recevez mes adieux pour la vie. Allons , postillon. » Là dessus elle lève les glaces , tire les stores , abaisse sou voile , et se renfonce de nouveau dans le coin de sa voiture, a Madame , dit Martine la curieuse, qui ne partageait point ces caprices-là, et qui levait furtivement un coin du store pour rt garder sur la route ;
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madame , c'est que ce n'est point elle , c'est un vieux monsieur qui descend avec bien de la peine, et monsieur le comte , ah ! il faut voir ! qui saute comme un oiseau de dessus son cheval. Ma foi , vivent les jeunes oens pour avoir bonne grâce à tout ce qu'ils font ! Quoi ! ma fine , je ne sais pas seulement à quoi les vieux sont bons. — Halte ! postillon , crie la comtesse par la glace de devant. — Tiens, dit Martine, voilà M. La Cour qui est descendu de l'autre coté , et qui est venu prendre le cheval de monsieur le comte par la bride... Tiens! tiens! mais, mon Dieu ! queu drôle de chose ! Voilà ce vieux qui ne sait plus de quel coté qui descendra; mais, la, je vous demande, avec sa grande perruque toute dépoudrée d'un coté , son surtout de velours, et sa grande veste d'or et d'argent, et ses bas roulés , couleur de tabac , et ses souliers carrés... Il s'est d'abord mis en devant pour descendre, et pis apparemment que ça n'allait pas bien ; mon Dieu ! mon Dieu ! tous ces vieux-là me font rire. — Fi, Martine; c'est fort mal fait de rire de la vieillesse; c'est insulter au fond de son ame à son père et à sa mère. Ah ! le voilà qui descend à reculons, et monsieur le comte qui le soutient par derrière, et le vieux qui se retourne, et monsieur le comte qui l'embrasse. Ah! mais, en v'ià bien d'une autre ! ce bon monsieur le comte, on dirait que c'est trop d'honneur pour lui, car il lui baise la main ni plus ni moins qu'à vous, le le dernier bonsoir qu'il vous a dit. Mais , chut ! les voilà qui viennent. — Madame, permettez-vous que j'aie l'honneur de vous présenter le meilleur des pères?
— Monsieur, vous savez le désir que j'avais de lui être présentée, et le bonheur que j'attachais à le connaître. — Madame, dit le vieux comte, je vois d'abord combien mon fils a eu raison , et je l'applaudis. — En tout, monsieur le comte? — Oui, madame, en tout. — ■ N'êtes- vous pas bien indulgent? comment en tout?...
— Mais tout est compris dans une seule chose ; il aime, et je vois qu'il ne peut plus qu'aimer; et si une passion comme il n'appartient qu'à vous d'en allumer, une fidélité dont je me ferais garant, quand tout ce qre je sais et tout ce que je vois ne le serait pas... — Ah , monsieur ! la fidélité ne se connaît que par des épreuves, et quelquefois dès la première... Au reste, brisons là-dessus. Je rends justice, plus que justice à monsieur votre fils; plus touché peut-être que je ne le devais de ses attentions, la manière dont il m'a parlé de vous, monsieur, a, s'il se peut encore, ajouté à mon sentiment pour lui : aussi ai-je ambitionné, j'en conviens , le bonheur de joindre mes hommages aux siens pour un père tel qu'il aime à vous dépeindre , et de mériter de vous, à la longue , le nom de votre fille... — Ah , madame ! je sens déjà combien ce nom-là serait bientôt prononcé du fond du cœur. Et qui peut donc encore s'opposer au bonheur du fils et du père?
— Monsieur , vous savez mieux que moi qu'un acte d'empire comme celui-là sur toute la suite de la vie demande beaucoup de réflexions. — Il n'appartient pas à mon âge , madame, de combattre une prudence au dessus du vôtre ; je m'en tiens à plaider la cause d'un fils dont la destinée heureuse ou affreuse est entre