‹ Œuvres du chevalier de Boufflers --Chapitre 13 sur 26 · o AU ! ST · texte numérisé non relu

o AU ! ST

VOS mains. — Cependant il m'a parlé de je ne sais quels engagemens... — Ils sont rompus, madame. Une vieille femme artificieuse, comme on en voit plus d'une autour des gens en place, était venue à bout d'engager mon fils dans des nœuds , ou pour mieux dire, dans des filets que Fhonneur m'a commandé de rompre, et je venais lui en porter la nouvelle. Hélas ! s'il était arrivé quatre jours plus tôt, le mal était sans remède; et, sous ce rapport-là même , il doit rendre grâces au ciel de la cause de son retard. — Si je pouvais me flatter d'y être pour quelque chose , je m'en applaudirais. — Hé bien, madame? — Hé bien, monsieur, j'en reviens toujours à dire que toute démarche précipitée porte avec elle sa punition. En si peu de temps on ne se connaît point assez ; et quelquefois , ajouta-t-elle en soupirant, on se connaît trop. Joignez à cela , monsieur, que je me suis reconnu , à la vérité depuispeu,un défaut... — Un défaut! vous, madame? — Oui, monsieur; entre beaucoup d'autres sûrement, mais qui pourrait faire le malheur de monsieur votre fils comme le mien. — Je l'attends encore ce défaut, madame. — C'est une sensibilité outrée, une inquiétude vague, une défiance, bien ou mal fondée, de ce qui me plaît le plus ; une disposition au soupçon qui doit rendre à la longue une femme insupportable à son mari et à elle-même. — Ces accusations-là , madame, dit le vieux comte, me sont suspectes, et j'y vois seulement deux choses dont je ne suis rien moins qu'effrayé pour celui qui aurait le bonheur de les braver ; c'est un grand fonds de tendresse et de mo-

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destie : permettez donc que cela ne nous arrête point. — Non, monsieur, s'il faut vous parler franchement, je n'épouserai point monsieur votre fils; et c'est dire en même temps que je ne me marierai jamais. Mon parti est pris; j'attends une amie, celle dont le comte m'a remis une lettre tombée, par je ne sais quel hasard, entre ses mains. Le même jour nous a vues naître , le même lait nous a nourries et élevées ensemble ; jusqu'à l'âge de dix-huit ans, je n'avais connu qu'elle , elle n'avait connu que moi. Le sort nous a depuis établies l'une et l'autre aux deux extrémités de l'Allemagne ; mais toutes deux également affectées de notre séparation , et nourrissant toutes deux le projet de nous rejoindre tôt ou tard , et pour la vie. Voici un moment où elle a eu de grands chagrins ; j'ai peutêtre les miens, nous les oublierons en nous revoyant: l'amitié est le baume du cœur. — Ah, madame ! l'occupation où je suis de mon fils, et le charme attendrissant de votre conversation m'aurait presque fait oublier de vous remettre une lettre dont on m'a chargé ce matin pour vous ; elle pourrait bien être de cette même personne que vous attendez et qui va être si heureuse. La voilà ; ouvrez-la tout de suite , et pardonnez-moi de ce que vous la lisez si tard.

a Eh bien ! me voici , ma Louisa ; me voici près de a toi. Donne-moi un rendez- vous où tu voudras ; dans « le premier endroit venu : tous les lieux conviennent « quand on s'aime comme nous nous aimons, et celui « où l'on se rencontre devient un paradis.

K Mon oncle est en pleine convalescence, ma mère

i^i ah! si...,

« le soigne; nos affaires sont arrangées: à la vérité, « c'est à force de sacrifices ; mais il nous restera tou- « jours de quoi êi.re plus heureuses que celui qui « s'enrichit à nos dépens. »

« Monsieur le comte, dit la comtesse, sommesnous encore loin de la première station ? — On la voit d'ici , madame. — Auriez-vous la bonté de venir avec moi jusque là, pour que je puisse faire une réponse à mon amie et vous en charger ? — Je vous avertis d'avance, madame, que ce n'est qu'une espèce de grange où vous ne trouverez point de gîte. — Je ne m'arrêterai point. — Au lieu qu'à l'autre station vous pourriez attendre votre bienheureuse amie , et mon fils et moi nous passerions du moins encore

quelques momens — Mille grâces, monsieur le

comte , dit-elle au digne homme ; mon parti est pris , bien pris; et vous voyez, et vous sentez pourquoi. Mes chagrins céderont peut-être au temps; mais il y a des souvenirs que le temps n'efface point ; et celui que vous laissez, monsieur le comte, est du nombre. »

On arrive à la poste ; la comtesse écrit en hâte ; le vieux comte prend le billet; les chevaux se trouvent mis plus tôt qu'on ne s'y attendait; la voiture est là; Martine est placée : la dame, prête à monter, se retourne: « Adieu, messieurs, dit-elle. Mais quoi! monsieur votre fils serait-il déjà loin ? ai-je donc njérité un pareil procédé de sa part ? malheureuse ! je devais m'attendre à tout. — Madame , sans doute la douleur d'une séparation , peut-être élernelle.... —

Éternelle ! ah, Dieu ! n'importe , monsieur le comte , recevez mes adieux pour vous et pour lui. » Le comte veut lui baiser respectueusement la main. « Non, permettez, lui dit-elle en l'embrassant et en l'inondant de ses larmes , que j'use un moment des droits d'une fille avec le père que j'aurais tant désiré. Allons, postillon , » et la voiture s'éloigne.

Comment rendre maintenant ce qui se passait dans l'ame de cette excellente personne au moment d'une aussi douloureuse séparation ? C'est moi pourtant q«î l'ai voulu, se disait-elle intérieurement, c'est cette jalousie insensée , cette funeste fille de la haine et de l'amour qui m'a égarée ; j'allais être heureuse ; a présent tout a fui, mon cœur est déchiré : encore s'il n'y avait que le mien ! mais ce digne père d'un tel fils que j'ai navré de tristesse. Ah! ce que je craignais, je le méritais; et qu'avais-je à craindre? Est-ce un homme comme cela qui aimerait un enfant dont l'esprit ne pourrait pas le comprendre, dont le cœur ne pourrait pas lui répondre? est-ce lui qui violerait l'hospitalité? est-ce lui , qui est l'honneur même, qui voudrait ravir l'honneur à une innocente créature, lui à qui son rang interdit de le rendre ? est-ce lui qui me trahirait, qui m'outragerait, lui que je vois encore, que j'entends encore me jurer un amour si respectueux et si tendre? Non, non; s'il en était capable, il aurait mis à son crime d'autres formes et surtout plus de mystère. Cette même publicité qui l'accuse le justifie. Ah! je suis la seule coupable ; ingrate! et je désire peut-être de n'être pas la seule

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punie. Mais enfin, je verrai mon amie; il la connaît;

mais d'où la connaît-il? n'importe, elle pourra lui

parler, lui porter mes regrets fol espoir! il est

déjà bien loin, il a fui indigné; plus de bonheur, plus de retour, plus de remède : au moins mon amie me reste; mais moi , que suis-je pour elle? Au milieu des angoisses, des regrets, des remords, y a-t-il vraiment dans mon ame une place pour l'amitié? »

Ainsi gémissait en silence la sensible Louisa, sans ^prendre garde à rien de ce qui se passait autour d'elle, tout entière à son accablement, et défiant pour ainsi dire le ciel et la terre de l'en arracher. Il n'en était pas ainsi de Martine; la bonne petite fille observait depuis long-temps que la voiture avait quitté la route de poste, et qu'elle changeait à chaque instant de chemin , tantôt une traverse, tantôt une avenue, tantôt sur des bruyères, tantôt à travers champs; elle en avertissait de temps en temps sa maîtresse, qui la faisait toujours taire, parce que la distraction déplaît encore plus, s'il est possible, a la douleur qu'au plaisir. Cependant la pauvre fille, qui n'était pas aussi entièrement désintéressée d'elle-même que sa triste maîtresse, prend sur elle de s'adresser au postillon. « Oii somme-nous? — Ici, répond le postillon d'un ton bourru. — Sommes-nous encore loin? — Vous le verrez. — Mais ce n'est point là le chemin? — Je sais ce que je fais. — Pour ça vous êtes bien grossier; liu ! le malhonnête! Tenez, madame, ct'hommc-là me fait peur avec sa vilaine houpelande plus sale, plus déchirée, où il s'encapuchonne , son

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vilain visage tout barbouillé; ses vilains cheveux d'ours qui tombent jusque sur son nez.... Vous diriez d'un loup-garou qui veut nous mener au sabbat : ah! que j'ai peur! et puis v'ià qu'il se fait tard , on n'y voit quasiment plus goutte, et le voilà qui passe et repasse encore; on dirait qu'il est saoul comme déjà ct'autre; 6 mon Dieu! mon Dieu! mais il se met à sonner; nous sommes quelque part ou-ce qu'il doit y avoir des maisons. Eh bien ! qu'est-ce qui dirait qu'un malotru comme ça sonne si gentiment; et puis le v'ià qui est descendu ; apparemment qu'il va voir si on va ouvrir c'te porte qui me semble que v'ià devant : oui, frappe, cogne : ah! v'ià qu'on vient; et pis, lui, v'ià qu'il remonte. Enfin, enfin, nous voici donc quelque part : oh! quelle triste journée! mais peutêtre que la nuit sera meilleure. Allons , ma bonne maîtresse (en lui baisant les mains), essuyez vos beaux yeux, qu'on ne les voie pas tout rouges : à quoi sert-il d'être si belle , si ça n'empêche pas d'avoir du chagrin. Ah pardi ! une autre qui aurait votre ressemblance, il faudrait voir comme elle serait contente! mais dame, je leur en souhaite.

La voiture arrêta dans une grande cour, au pied d'un escalier obscur; une femme arrive, un bougeoir à la main, ouvre la portière et donne la main à la comtesse, a Ou me menez-vous, la bonne? dit-elle. — Dans votre chambre, madame: à quelle heure madame ordonne t-elie son souper? — Ah , ma chère! répond-elle en soupirant, il me serait impossible de manger! — Pauvre Louisa, dit la femme. » A ce

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mot, prononcé d'un ton et d'un son de voix qui frappe la comtesse, elle soulève son voile, et fixant attentivement.... « Ah! ma Gustel , ma chère, mon unique amie; toi que j'ai tant regrettée, tant désirée pendant ces huit longues années.... — Ah! bien longues, bien tristes, ma Louisa ; mais oublions-les comme un mauvais rêve de huit ans, et recommençons la vie. — Ah! que demandes-tu , ma sœur! et quelle déplorable compagne tu retrouves! — H y a remède à tout, Louisa, il ne faut désespérer de rien, puisque nous nous revoyons; mais suis-moi....» A l'instant une porte s'ouvre, un homme s'avance, of^ frant la main à la comtesse; c'est le vieux comte à qui elle croyait avoir fait d'éternels adieux : rien ne la retient, elle vole à lui; et se jetant dans ses bras : « Ah, mon père! s'écrie-t-elle, mon père! puis se reprenant : Ah! monsieur, pardonnez. — Que je vous pardonne, ma fille! je ne vous pardonnerais pas tout autre titre. — Ah, mon père! ah, mon amie! je te reconnais au bonheur que tu me ramènes!... Mais je m'égare, je déraisonne; ayez tous les deux pitié d'une folle que ses idées tourmentent et ravissent tour à tour; répondez-moi, où suis-je? Chez votre excellence, madame la comtesse, répond un gros homme qu'elle n'avait pas encore aperçu dans l'enfoncement de la chambre , et qu'elle reconnaît pour le bourgmestre. — Gomment , chez moi! — Oui, chez vous, ma fille.... Oui, chez toi, ma Louisa... Oui, chez votre excellence, madame la comtesse, ajoute le bourgmestnî, et en voici la preuve dans un contrat

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en bonne forme, auquel est joint un mot de la main de son excellence IM. le comte. Elle lit :

« La plus aimable des femmes , et la plus belle des 0 joueuses, a peut-être oublié une dernière partie de « trictrac oii nous avions joué une discrétion qu'il a lui a plu de mettre au eboix du perdant : j'ai perdu , « et je remplis une obligation bien douce pour moi, « en offrant a madame la comtesse un séjour où elle « a paru se plaire un moment, et dont mon esprit ne « peut s'éloigner. »

« Je n'entends rien à cela : veut-on achever la ruine de ma faible raison ? c'est sans doute une plaisanterie; mais trop de chagrin et trop de joie m'empêchent de m'en amuser. — Non, votre excellence, ce n'est point une plaisanterie qui puisse l'offenser; c'est une acquisition en belle et bonne forme, et soldée en belles et bonnes lettres foncières, que monsieur le comte m'a bien et dûment remises en sa qualité de votre fondé de pouvoir. — Mais je ne lui avais point remis de fonds. — Sans doute monsieur le comte aura fait les avances; c'est à votre excellence à voir comment elle veut s'acquitter envers lui. 11 ne me paraît pas pressé.... — Qui sait? dit madame Gustel en riant... — Et que sont-elles devenues ces lettres foncières, M. le bourgmestre? — Madame , je les ai fait passer sur-le-champ, par ma fille, en Silésie , à monsieur le général Rheeborn ; elle a profité pour cela du retour de la voiture qui avait amené madame votre amie. — Mais qu'est-ce que j'apprends là? dit la comtesse : quoi! monsieur, c'est mademoi-

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selle votre fille qui est chargée de cette commissionlà? — Oui , madame. — Et quel rôle avais-tu là-dedans, mon amie? — Un bien important; c'est moi qui ai vendu la terre. — Et cette jolie petite personne est partie? — Oui, dans la voiture que je renvoie à ma mère. — Ah! que je l'aime! dit-elle tout haut; et tout bas : Mais que je me hais ! Et comment s'appelle cet endroit-ci? — Mais rappelle donc une fois tes esprits, bonne Louisa; comment! tu ne vois pas que tu es à Flussenhausen ? — Pardonnez-moi tous : je suis si troublée , si agitée , mes pensées se perdent dans leur foule; mais cependant, reprit-elle, je ne suis pas encore assez dépourvue de mémoire et de raison pour consentir à une folie qui me dégraderait à mes propres yeux ; non , monsieur le comte... — Madame, je ne réponds plus à ce nom-là. Eh bien donc, mon père! (mais, bon Dieu! dit-elle à voix basse, oîi est donc son fils?) mon père donc , puisque vous m'y encouragez , j'espère que vous ne m'en croyez pas capable, et que vous allez employer ici votre autorité pour rappeler la raison de monsieur votre fils. — Madame , j'ai ratifié l'acquisition , et je ne suis point accoutumé à me rétracter. Mon fils était maître dd ses actions, c'est à vous à traiter avec lui;' mais je crois entre nous que l'amitié vous ordonne de garder ce que l'honneur lui défend de reprendre. — Mais où est-il? reprend la comtesse, oubliant tout ce qni était là; où est-il? on cherche en vain à me bercer d'un espoir qui redouble ma peine; il n'a pas même reçu mes adieux ; il a disparu , disparu pour jamais !...

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Martine arrive : « Madame, madame, vous avez là un drôle de postillon : Va te promener avec ton argent, m'a-t-il dit avec sa grosse voix. Et qu'est-ce qu'il te faut donc? lui ai-je dit, vieux ours mal léché; que je le dise à ma maîtresse. — Dis-lui qu'il me faut , qu'il me faut du service dans sa maison. Ah hien oui ! lui ai-je dit , moi , elle aurait là un fameux serviteur; mais attends du moins qu'elle ait une ménagerie, tu y auras une loge. Là-dessus, il m'a prise , il

m'a fait faire la pirouette, et me voilà Mais tenez,

je l'entends de l'autre coté qui joue un petit air. Comment! dit la bonne demoiselle Gustel; mais je n'ai rien entendu comme cela dans toute la Bohème, oïl il y a de si bons cors! un air de Mozart! entends-tu, Louisa? — Oui; mais que me font les airs de Mozart?— Allons, écoute, suis les paroles; il semble que l'instrument les prononce :

« Ah! laissez-vous, laissez-vous attendrir.»

Permettez-vous qu'il entre, ma chère fille? dit le vieux comte. » En même temps il sort, et dès que l'air est fini, il revient suivi en effet du même postillon qui venait de faire la course, mais qui, débarrassé de ses moustaches postiches , de sa redingote tout usée et de son bonnet de poil, n'offre plus aux veux de la comtesse que l'homme qui lui a fait faire tant de chemin en si peu de temps.... O mon père ! 6 mon père! disent-ils à la fois, mon père! bénissez-

nous! !!

FIN DE ah! si....

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