SUR LA RAISON
Extrait d'un ouvrage sur le libre arbitre.
Il n'appartient qu'à la raison de se connaître ; et pour la définir, c'est elle qu'il faut invoquer. De tout temps le mot raison , en métaphysique ainsi qu'en morale , a reçu plus d'une acception : quelquefois c'est la somme et l'enchaînement de toutes nos idées ; quelquefois c'est l'usage de notre intelligence ; quelquefois c'est la faculté d'employer nos connaissances à nous en procurer de nouvelles ; quelquefois c'est la considération de notre intérêt et de tout ce qui s'y rapporte ; enfin quelquefois le mot raison ne sert qu'à désigner la pensée en vertu de laquelle on a pris tel ou tel parti , c'-est-à-dire le motif de la détermination... Tous ces aperçus conviennent à la chose : l'un exprime l'étendue de la raison humaine ; l'autre l'usage auquel cette raison même nous invite à l'employer ; l'autre son office habituel ; l'autre ses applications particulières. Mais on voit plutôt là des commentaires sur la raison que sa définition; et pour tout renfermer en deux paroles , ne suffirait-il point de dire que la raison dans un être quelconque est sa Jacultè délibératii^e ? En effet, tout homme est doué de cette faculté à un degré plus ou moins éminent , comme il est doué de celle de sentir. Imperceptible dans la première enfance , on la voit se développer
avec rorganisatioii et se fortifier par son propre exercice , prête à s'enrichir de toutes les acquisitions de l'entendement : en sorte que la raison peut être regardée comme le résultat toujours croissant de l'expérience et de la logique tellement combinées , que la première sert de base à la seconde , et celle-ci de supplément à la première. La raison n'est pas la logique , mais la logique est l'instrument de la raison; la raison n'est pas la science, mais la science est une extension de la raison ; la raison n'est pas la morale , mais la morale est un conseil de la raison ; la raison n'est pas la philosophie, mais la philosophie est la perfection de la raison ; enfin la raison n'est pas la sagesse , mais la sagesse est l'union de la raison et de la vertu élevées l'une par l'autre à leur dernier période. La base de la raison, c'est la connaissance, qui est la somme des perceptions remarquées ; son travail, c'est la comparaison, qui est l'observation des différences; son moyen, c'est l'attention, qui est le regard de Tesprit ; son but, c'est l'utilité, qui est le vœu de tout ce qui respire.
I^a raison est-elle autre chose que l'instinct ? ou n'en est-elle que le perfectionnement ? grande question que la nature semble résoudre en élevant quelquefois la bête jusqu'à l'homme , et en abaissant plus souvent l'homme jusqu'à la bête. La marche de l'instinct est généralement plus uniforme, en proportion de ce que les chances auxquelles il est applicable sont moins nombreuses et plus constamment les mêmes; mais s'il vient à sVn présenter de nouvelles, on verra
l'instinct s'amender lui-même et donner de nouveaux conseils. La fondation d'une colonie dans une contrée jusqu'alors déserte y rend au bout de quelque temps le gibier plus sauvage. On a reconnu que depuis nos établissemens dans le Canada les castors ont changé le choix de leurs positions ainsi que les plans de leur architecture. L'invention de la poudre a sans doute fait époque chez les animaux, puisque plusieurs d'entre eux se laisseraient beaucoup plus approcher par le voyageur qui n'aurait qu'un bâton à la main , que par le chasseur qui porterait un fusil. L'instinct est donc susceptible de s'éclairer et de s'étendre : le voilà bien près de la raison ; disons le mot , la nature de l'un ou de l'autre est la même , toute la différence est dans les mesures ; mais ces mesures comment les comparer? et ce qui paraît surpasser d'un côté qu'on voit ne pourrait-il pas être surpassé d'un côté qu'on ne voit pas? Remarquons à présent que les animaux, n'ayant que de vrais besoins , ont ordinairement assez de leur instinct pour y satisfaire ; au lieu que les besoins factices de l'homme exigeant une prévoyance beaucoup plus étendue, n'ont cessé de provoquer le développement indéfini de son intelligence; et cette intelligence à son tour, en se développant, a fait naître à chaque instant de nouveaux besoins, auxquels bientôt elle n'a pu suffire. D'une part, ce sont des êtres simples qui , contens de ce qui est nécessaire à leur conservation , satisfaits de la vie telle que la nature la leur présente, suivent fidèlement leur loi , et n'en sont écartés que malgré
eux; de l'autre part , ce sont des êtres ambitieux qui ont étendu leurs rapports à tout l'univers , qui ont voulu créer à leur manière un nouvel ordre de choses , et qui, ennuyés de l'uniformité de la bonne nature , ont imaginé la machine compliquée do leur société ; trop bornés pour pressentir qu'au lieu d'assurer et de facihter leur bonheur ils le rendaient plus précaire et plus difficile, et que, sans pouvoir se soustraire a la nature (dont au fond on ne déserte point l'empire), ils s'étaient soumis à l'empire de l'homme qu'on ne secoue pas non plus , et qui finit par peser alors même qu'on l'exerce ; enfin il paraît que la bête a toujours assez de son instinct , et que l'homme n'a jamais assez de sa raison. Comparez les deux lots : d'un côté c'est l'opulence si l'on veut , mais qui ne suffit pas au faste ; de l'autre c'est la médiocrité, qui satisfait à la modération.
Quoi qu'il en soit , tout homme a une raison , comme tout marchand a une balance , comme tout orfèvre a une pierre de touche: il ne s'agit plus que de l'usage qu'on en fait. Or le véritable , et pour mieux dire le seul mais continuel usage de notre raison, doit être l'élude de notre véritable intérêt ; car la raison ne se contente point d'observer seulement au dehors, elle regarde aussi au dedans : ce serait peu de comparer les choses entre elles, elle les compare aussi avec nous , avec nos besoins, avec nos moyens , avec nos positions, et les évalue surtout d'après notre utilité ; car l'utilité , ou du moins ce que nous prenons pour elle, est en dernière analyse le but visible ou
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caché, réel ou fantastique, auquel tendent , soit directement, soit indirectement, toutes les opérations de notre esprit et toutes les actions de notre corps. C'est d'après cette base, tout à la fois immuable et variable , que le prix de tout est tarifé au dedans de nous, et la nature elle-même nous la montre sans cesse comme la mesure primitive a laquelle toutes les autres mesures morales doivent se rapporter.
On a souvent observé que le moyen d'établir parmi les hommes beaucoup plus de sûreté dans le commerce , d'égalité dans les échanges , et de perfection dans les travaux, serait la fixation difficile d'une mesure invariable qui devînt celle de tous les autres , en comprenant sous le nom de mesure non seulement la détermination des grandeurs et des poids, mais aussi l'estimation sûre et précise des valeurs et des qualités, de la finesse ou de la grossièreté , de la pureté ou du mélange, de la rareté ou de l'abondance réelle des matières, ainsi que des difficultés et de la perfection du travail... Mais certes , si l'homme, dans tout ce qui tient à son économie morale , pouvait une fois parvenir à une indication certaine , à une connaissance précise de son premier intérêt; si quelque génie propice lui offrait une règle infaillible pour déterminer le juste prix qu'il doit mettre aux choses dans toutes les circonstances possibles; si dans unnouveau genre de balance il apprenait, par exemple, à peser ce que promet la fortune contre ce qu'elle donne, et ce qu'elle donne contre ce qu'elle coûte ; si dans ce miroir que les poètes et les peintres ont
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mis à la mala de la Vérité , les trésors , les rangs , les dignités, les honneurs, jusqu'aux diadèmes, se montraient à lui avec leurs avantages et leurs inconvéniens; si, dans ce miroir allégorique, il voyait le mérite méprisé à coté de la sottise , l'un comme un diamant dans la boue , Fautre comme de la boue dans un écrin , combien il en résulterait de consolation et de tranquillité pour chacun ! combien de paix et par conséquent de félicité pour tous ! Voilà pourtant ce que la raison cherche , dont elle approche , et qu'elle trouverait si nous la laissions apurer ses calculs, régler nos comptes, et nous montrer l'aperçu de notre véritable intérêt ; voilà les dons qu'elle nous offre , et que tous, plus ou moins, nous craignons d'accepter.
Platon et Swedembourg , qui seraient étonnés de leur rapprochement, ont été tous deux également fondés à dire, l'un que l'homme est un petit monde , l'autre que le monde est un grand homme. Chacun a vu des deux côtés un assemblage harmonieux des parties constituantes dont l'accord annonce un but, et qui leur semblaient disposées ou se disposant d'ellesmêmes au gré d'une puissance administrative d'un principe d'ordre , que pour le monde on appelle providence, et que pour l'homme on nomme raison; heureux encore si cette providence humaine était , ainsi que l'autre, armée de toute l'autorité nécessaire pour assurer l'exécution de ses décrets! L'un et l'autre philosophe ont vu des deux cotés le mouvement, et n'ont pas vu le moteur , mais ils l'ont supposé ; ils
ont aperçu, l'un en petit, l'autre en grand, une organisation merveilleuse ; ils ont pensé que cette organisation annonçait un rapport entre deux choses distinctes qui tendent à une sorte d'union , comme des chemins annoncent un commerce. Maintenant, à travers les ténèbres qui nous cachent encore presque tout le dédale de l'organisation humaine , on a cru démêler que beaucoup d'opérations s'exécutent au moyen d'esprits animaux que leur ténuité dérobe à notre perception, mais qui , entre beaucoup de qualités peu connues dont ils doivent être doués , annoncent surtout une mobilité aussi impossible à nier que difficile à déterminer, et qui sont comme les messagers de l'ame , comme les agens du commerce entre l'esprit et la matière. Or Swedembourg, voyant de pareils messages exécutés en grand dans l'univers , a pu être induit à penser que tous les êtres animaux pourraient bien être appelés à remplir dans ce grand corps les fonctions que les esprits animaux remplissent dans le nôtre; et parce que les esprits animaux, toujours attentifs à la pensée, en sont non seulement les premiers partlci pans , mais aussi les premiers exécuteurs , il a de même cru voir dans tous les êtres doués de volonlés particulières autant de ministres plus ou moins zélés de la volonté générale.
Hobbes, de son côté, par une fiction assez analogue aux rêveries de Swedembourg , nous représente une nation assemblée pour délibérer sur des questions de politique, sous la forme d'un grand individu égal en masse à la somme totale des individus de cette
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nation , doué d'une organisation correspondante à la leur, composant son intelligence de la réunion de toutes les intelligences de chacun , et méditant sur tout ce qui lui est utile comme un particulier sur ses propres intérêts. La marche est la même, les formes sont presque les mêmes; et dans chacune des opinions favorables ou contraires à l'objet proposé , Hobbes voit en action chacune des pensées que nous passons en revue avant d'asseoir un jugement : en sorte qu'un homme ne serait que l'abrégé d'une multitude , et qu'une multitude ne serait que le développement d'un homme. Ce développement prétendu peut au moins servir à nous montrer plus distinctement beaucoup d'opérations ou de changemens qui ont souvent lieu dans notre intérieur sans que nous y prenions garde , et il fera Toffice d'un microscope, dont , hélas ! nous aurions de temps en temps besoin pour apercevoir notre raison.
Ainsi donc, depuis le majestueux aréopage jusqu'aux plus tumultueuses cohues , toutes les délibérations dont chacun de nous peut être le témoin lui offrent l'image en grand de celles dont il est le théâtre.
Si l'assemblée pouvait n'être composée que de vrais sages , toutes les opinions , mûries d'avance aux rayons de la méditation , conçues dans la paix de l'ame , dans la sincérité du cœur , dans la sécurité de l'esprit , épurées du ferment des passions comme du levain de l'intérêt , énoncées avec dignité, modestie , franchise et précision , recueillies avec ordre , retenues
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avec fidélité, comparées avec soin, fourniraient un foyer de lumières dont notre faible imagination ellemême est forcée de détourner ses regards. Tous les avis cependant auraient pu sembler différens au premier aperçu , mais seulement comme autant de manières différentes d'envisager la vérité, qui finissent par se concilier dans la vérité même : il semble voir une foule d'excellens peintres copiant à la fois le même modèle autour duquel ils sont rangés; toutes ces copies sont exactes, toutes néanmoins diffèrent entre elles, et cela par leur conformité même au modèle commun que chaque peintre a saisi sous un point de vue différent. Maintenant qu'un sculpteur aussi habile que ces peintres entreprenne de faire une statue d'après tous leurs dessins, et qu'ils y réussisse comme eux , la statue représentera sous toutes les faces le premier modèle qu'ils avaient copié. Les opinions de nos sages étaient les dessins , et le décret de l'assemblée est la statue. C'est ainsi que des différences apparentes auraient caché , auraient même indiqué un rapport intime qui finirait par se manifester entre toutes les pensées particulières de ces rares législateurs, et que de toutes ces pensées particulières aisément accordées naîtrait la pensée publique , c'est-àdire , la justice , première conception comme premier lien des hommes réunis ; la justice, dont toutes les sociétés ont besoin, comme tous les édifices ont besoin de ciment, et qui n'est pas seulement une émanation de la vérité, mais la vérité même en action. Cependant, comme le sage n'est nulle part, comme
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rien n'est parfait chez les hommes, comme chacun (le nous porte en lui le principe de l'erreur, et comme par conséquent heaucoup de nos pensées ne sauraient s'accorder avec la réalité, on est toujours obligé, en y réfléchissant plus mûrement, d'en rejeter soi-même une grande partie, et de n'admettre que celles qui, par ua accord apparent, semblent du moins se prêter les unes aux autres une sorte d'appui; et ce que des hommes ordinaires font dans leur particulier se répétera dans une assemblée composée d'hommes ordinaires. Ce ne sont donc plus des Apelles rangés en cercle autour du modèle dont j'ai parlé, ils ont été remplacés par des artistes comme il y en a beaucoup, et qui ont dessiné chacun du mieux qu'il a pu. Quel parti prendra le sculpteur qui, d'après ce premier travail , se propose de faire une statue ? Que cet homme soit ou non de la première force, il suffira qu'il ait les premiers élémens de son art pour ne point s'arrêter aux fautes grossières, aux incorrections frappantes que des écoliers ignorans ou distraits auraient pu laisser dans leur travail, et cet artiste ne consultera que les dessins qui, par un certain ensemble dans les traits, une certaine correspondance dans l'indication des formes, lui présenteront l'idée de l'objet offert à l'imitation. De même, dans une assemblée délibérant de bonne foi , les avis incohérens dont le premier énoncé manifeste, ou l'ignorance absolue, ou la démence profonde , sont rejetés, et ceux qui se rapportent mieux avec d'autres sont rapprochés; alors il s'en forme des masses distinctes qui
se grossissent de tout ce qui s'éloigne le moins de Tavis dominant dans chacune. A mesure que ces masses augmentent, le nombre en diminue, et la discussion finit tôt ou tard par se concentrer entre deux propositions contradictoires ; alors chaque opinion étant comptée par une force égale dans l'action de ces raisons collectives, le nombre supérieur l'emporte, puisque l'équilibre a été rompu moins promptement, si l'on veut, mais aussi évidemment qu'il le serait par une combinaison où tout aurait été ipis d'un coté et rien de l'autre. Voilà notre marche à tous tant que nous sommes ; toutes nos idées ne peuvent à beaucoup près nous servir ; beaucoup d'entre elles ne sont pas exactement conformes à notre avis ; il y a partout du pour et du contre. Ce n'est pas l'homme tout entier qui veut, c'est d'ordinaire la plus forte partie de luimême qui entraîne la plus faible avec plus ou moins d'effort, malgré plus ou moins de réclamations, et pour plus ou moins de temps. On voit donc clairement, dans cette seconde esquisse d'assemblée, que ce ne sont plus des sages qui siègent , hélas ! ce ne sont que des hommes , mais au moins des hommes de bonne foi , qui ne voient pas clairement le bien , mais qui l'entrevoient ; qui ne le trouvent pas , mais qui le cherchent ; qui n'y arrivent point , mais qui s'en approchent; des hommes ni entraînés par leurs mouvemens ni retenus par leurs réflexions; trompés par leurs passions, détrompes par leur expérience; errans à l'aventure dans le labyrinthe de la vie, au faible crépuscule de leur lumière naturelle, mais observant de
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leur mieux, et se montrant entre eux les indices faux ou vrais qui peuvent leur marquer la bonne route. Voilà, convenons-en, l'homme tel qu'il est communément, tel que la nature le produit, tel que la société l'a formé, à inoins que sur les ailes d'un génie transcendant il ne se soit élevé au dessus des faiblesses humaines, ou que des passions fougueuses , triomphant en lui de toute expérience et de toute théorie , n'aient étouffé jusqu'au dernier murmure de la conscience et du bon sens ; et néanmoins ce dernier et déplorable état de l'homme abandonné à toutes les absurdités de la perversion, nous en trouverons encore une représentation gigantesque en contemplant de sang-froid , s'il était possible , ces multitudes en délire, qui , dans leur principe, rassemblées au nom de Tutilité commune, ont montré chez plus d'un peuple, et à plus d'une époque, une bien triste vérité; c'est que les êtres collectifs ont souvent une raison plus faible, des passions plus folles, une dépravation plus hideuse, un aveuglement plus humiliant, une frénésie plus téméraire que les hommes les plus insensés et les plus perdus : alors plus la mer est vaste, plus la tempête est forte; alors, au lieu de la sagesse qui parle et de la sagesse qui écoute, on n'entend plus qu'une éloquence insidieuse on furibonde combattue par d'autres ruses ou d'autres fureurs; alors toutes les passions, animées les unes par les autres, et les unes contre les autres, ne se réunissent que contre la modération et la justice; alors tout se divise à la voix de la haine , et tout se rallie a la voix de la peur;
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alors il naît une foule de factions ennemies promptes à se diviser en factions plus ennemies encore ; alors un bruit confus d'injures, de menaces, de vociférations insensées, s'élève de toutes parts , et le déchaînement remplace la liberté; alors la raison, foulée aux pieds de la violence, et non seulement privée de ses armes , mais forcée de les tourner centre elle-même , d'inventer à toute heure de nouveaux sophismes, et de revêtir le crime et l'absurdité des formes de la sagesse et de la justice; alors tout se désorganise, tout se corrompt, tout change d'objet, tout change de nature; les noms restent, les choses ne sont plus, la richesse publique n'est plus qu'une proie, le peuple qu'une arme , la nation qu'une victime, et le bien que le prétexte du mal ; alors l'honnête homme pleure d'être né, le philosophe rougit d'être homme, et le témoin le plus impassible de ces vastes orgies s'épouvante à l'aspect des calamités que doit produire la folie humaine ainsi multipliée par elle-même , et comme élevée a sa millionième puissance.
Mais après avoir essayé de décrire combien la raison peut ennoblir l'homme, et combien à son tour l'homme peut avilir la raison, après l'avoir pour ainsi dire montrée dans les deux fortunes, reine chez le sage , esclave chez l'insensé, il faut toujours en revenir à son essence première, et nous en faire, s'il se peut, une idée par sa destination. Pourquoi nous a-t-ellc été donnée ? pour assurer notre conservation , pour être le supplément et comme le prolongement de notre instinct , pressentir nos besoins , juger de notre intérêt,
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mesurer nos moyens, apercevoir nos ressources, pacifier nos passions et nous enseigner l'art du bonheur. Elle est dans notre entendement ce que la lumière est pour les choses, et ce que la vue est pour la lumière, et c'est à la fois l'astre et l'œil de l'esprit. Mais pourquoi cette lumière ëclaire-t-elle si mal ? pourquoi cet œil se ferme-t-il si souvent ? c'est que la raison n'exerce sur l'homme que l'autorité que l'homme lui accorde ; elle a toujours le droit de lui parler, mais il a, de son coté, le droit, ou pour mieux dire, le pouvoir de ne pas l'écouter. Les Latins, dont la langue atteste une philosophie profonde bien antérieure à l'époque de leur gloire, avaient appelé la raison consilium y dénomination qui s'accorde parfaitement avec les termes de notre définition de la raison, /acuité délibératwe. Remarquez en effet que la raison n'ordonne pas (on serait trop heureux); elle ne fait que conseiller, elle montre les avantages et les inconvéniens, elle offre des calculs, donne des avis, et l'on peut la regarder comme la conseillère des désirs; car elle n'est rien moins que leur ennemie : au contraire, elle les écoute tous, elle prend même sa part de la joie des uns et de la peine des autres, elle ne les combat que lorsqu'ils se combattent entre eux, et ne les contrarie que pour les accorder. Nous entendons ici par désir tout élan spontané du principe actif vers un état meilleur ; nous comprenons sous cette dénomination tout ce qui peut se rapporter au souhait ou à la crainte, comme fantaisie, caprice, appétit, répugnance, aversion, effroi: le souhait et la crainte
dérivent également du désir ; le souhait est le désir d'avoir ce qu'on croit un bien , et la crainte est le désir d'être garanti de ce qu' on croit un mal ; l'un est le désir positif, l'autre le désir négatif. Or le désir, quel qu'il soit, parle toujours le premier; il semble voir un faible enfant qui souhaite ou qui craint , et qui s'adresse à plus sage et plus fort que lui pour obtenir ou pour être préservé ; mais cet enfant n'est pas seul; lafamille, au contraire, est très nombreuse; ils parlent souvent tous à la fois , chacun veut être servi le premier; souvent ils se querellent entre eux : l'un écarte l'autre qui revient bientôt à la charge ; celui-ci se plaint , celui-là gémit , un autre s'impatiente; dans la petite troupe on voit des boudeurs, des espiègles , de petits pétulans ; quelques uns plus tranquilles, mais plus malins; chacun a ses moyens, le sourire, les pleurs, les caresses, les promesses ; le malheureux qui doit en avoir soin ne sait auquel entendre ; sa tendresse l'oblige à se partager entre tous; mais en partageant, comment satisfaire celui qui veut tout avoir? et quel enfant a jamais connu les bornes? et quel désir peut s'en imposera lui-même? La raison n'a d'autres ressources que de les mettre aux prises les uns avec les autres pour être plus tran • quille pendant qu'ils se combattent; mais les enfans grandissent, les désirs deviennent des passions, et ces passions, comme nous le verrons, deviennent pour la raison des rivales redoutables , qui , instruites à son école, empruntent quelquefois ses armes pour la subjuguer.