SUR L'ERREUR
Vous me demandez si l'erreur est utile aux hommes; il fallait le demander de la vérité. L'une n'a jamais que des choses agréables, et l'autre que des choses tristes à nous dire. Sommes-nous heureux, l'erreur nous fait croire que cela durera, et la vérité nous prouverait que cela va finir. Sommes-nous malheureux , la vérité nous fait voir que c'est par notre faute, et pour toujours ; l'erreur au contraire nous per suade que cela est injuste et passager. Entre deux glaces dont l'une vous montrerait plein de grâces et l'autre plein de défauts, laquelle choisiriez- vous?
La vérité, qui ne change point, est par là même étrangère à l'homme, qui change toujours. L'erreur, au contraire, varie à l'infini et s'accommode mieux à notre nature variable. Remarquez même qu'elle a toujours quelque chose de conforme à notre volonté; car notre jugement est surtout égaré par nos passions, et nos erreurs finissent toutes par se plier à nos goûts. L'ambitieux espère tout ce qu'il désire; l'avare jouit de tout ce qu'il se refuse; l'amant rêve qu'il est aimé; chacun se trompe à sa fantaisie.
Comment ne nous tromperions-nous pas? tout y concourt : l'erreur est en nous et hors de nous; nos perceptions sont fausses, nos jugemens sont surpris,
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et nos connaissances sont le résultat de nos illusions. L'erreur est à la réalité ce qu'un tableau de paysage est à une carte topographique : dans la carte rien n'est à sa place apparente; dans le paysage, rien n'est à sa place réelle; mais l'un plaît, et l'autre ne fait qu'instruire.
L'erreur est encore plus utile qu'elle n'est agréable ; c'est elle qui soumet les peuples au joug, en leur persuadant qu'ils sont plus faibles que leurs maîtres; elle établit la paix et l'union dans les sociétés et dans les familles, en cachant à l'un qu'il est méprisé, à l'autre qu'il est haï, à l'autre qu'il est trompé ; tous les états, tous les âges lui doivent leur bonheur. Mais remarquez que moiuson se roidit contre elle et mieux on s'en trouve; jugez-en par la joie naïve du peuple qui se livre à l'erreur, et par la tristesse du philosophe qui la combat. Jugez-en par les deux plus douces saisons de la \ie, l'enfance et la jeunesse : dans l'une on ne connaît rien; dans l'autre on est trompé sur tout. Que voulez-vous de mieux ici bas que l'assaisonnement de tous les biens et le contrepoison de tous les maux? nous les devons à l'erreur : d'une main elle enivre le riche sur la pourpre , de l'autre elle console le misérable sur la paille : c'est la fée protectrice de l'homme : heureux ou malbeureux, elle ne l'abandonne jamais; elle le berce à sa naissance, elle le flatte pendant sa vie, et lui sourit encore sur les marches de la tombe. Tout n'est qu'erreur : l'enfant baise sa poupée avec transport, le jeune homme estime la courtisane qui le corrompt, le père
de famille caresse des enfans étrangers, le vieillard aime encore, le moribond sème son parc et trace le plan d'une nouvelle demeure. Sans l'erreur, toute la vie serait triste, parce qu'on verrait toujours la mort devant soi; c'est l'erreur qui nous la cache, et qui nous fait jouir en nous persuadant que nous en avons le temps.
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