‹ Œuvres du Comte de Adrien de SarrazinChapitre 16 sur 91 · LE PRE31IER MOUVEMENT · texte numérisé non relu

LE PRE31IER MOUVEMENT

NOUTELLE.

Dans, une ville de province peu considérable vivait un jeune homme nommé Clainville. Sa figure était agréable : non qu'elle fût belle; mais sa physionomie pleine d'expression annonçait une âme franche , élevée et sensible : aussi n'était- elle pas trompeuse; et quand on citait quelque trait de désintéressement et de générosité , chacun disait aussitôt : « Oh ! ce trait-là est de (^llainville ; nous

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le reconnaissons. » Si quelqu'un racontait un événement assez extraordinaire pour trouver des incrédules, il n'avait qu'à ajouter : Je le tiens de Clainville; dès cet- in^ stant il n'y avait plus de doute, le fait était avéré. Cet aimable jeune homme jouissait de l'estime et de l'amitié de tout le monde, et pourtant il n'était pas riche. Mille écus de rcnte^ voilà tout ce qu'il possédait. Comment^ diront les égoïstes , comment se donne-t-on les airs d'être généreux avec mille écus de rente !... Mais laissons de côté l'égoîsme ; il ne doit point figurer dans ce tableau.

Clainville voyait très-souvent une vieille dame qui vivait dans la retraite, et qui demeurait dans son voisinage. Madame de Mazières avait quatre-vingts ans passés; elle supportait avec une vertueuse résignation les malheurs de son âge et ceux de sa situation. Elle avait, perdu , par la* révolution, une existence brillante, et surtout un trésor bien plus précieux que la plus immense fortune. Au moment où la révolution commençait, cette excellente femme avait marié sa fille unique au comte de Yerlac. Le comte avait emmené sa femme, laissant à madame de Mazières une fille âgée de trois ans, seul fruit d*un mariage formé sous de. meilleurs auspices. M. et madame de Yerlac étaient morts loin de leur patrie; et madame de Mazières, chargée du précieux dépôt qui lui retraçait l'image d'une fille tendrement aimée , avait long-temps prodigué ses soins à la jeune Sophie, sur laquelle s'étaient concentrées toutes ses espérances , toutes ses affections. Mais son grand âge ne lui permettant pas de veiller elle-même à l'éducation de cette enfant, elle s'en était séparée^avec douleur. Je dois la faire élever pour elle et pour moi , disait-elle ; et la petite Sophie , confiée au zèle d'une amie intelligente , avait été envoyée dans une grande ville. La situation de madame de Mazières n'était ni gaie ni brillante ; si elle avait eu des souvenirs agréables, ils étaient effacés par des souvenirs douloureux. Qu'allait donc faire Clainville dans cette maison? me demanderez-vous peut-être; qu'allait-il

258 CONTES NOOVBAOX ET NOOVELLES NOUVELLES.

y chercher? Le plaisir de consoler une femme malhea« reuse , et de lai montrer qu^elle n'était pas abandonnée du monde entier; de lui prouver, enfin, qu'il existe encore des âmes bonnes et sensibles qui comptent pour quelque chose la vieillesse , le malheur et la vertu.

Cependant le torrent des dissipations, qui sont presque des devoirs à son âge , Tempécha pendant près de huit jours de rendre â madame de Mazières ses soins accoutumés. Honteux de sa négligence , il s'empresse de la ré* parer, et court chez sa respectable amie. Il trouve ma* dame de Maziéres plongée dans de. sérieuses réflexions; à respect de Glainville, elle sort de sa rêverie, bii sourit avec bonté , et lui reproche saflongue absence. <i Cepen*dant, lui ditt-elle avec beaucoup de gaieté, il faut bien pardonner aux jeunes gens de nous oublier; nous devons prendre sans compter les moments qu'ils nous donnent. -«• Ah ! Madame, répond Glainville , je ne vous ai point oubliée.. . -«^ Je le crois, interrompt madame dé Maziéres ; j'ai besoin de le croire, car je suis malheureuse. »

A ces mots quelques larmes s'échappent de ses yeiix^ le bon Glainville la regarde en silence , il est attendri. « Eh quoi! Madame, lui dit-41,.vous serait^l arrivé quelque malheur nouveau? -^ Non. -^ Cependant ces larmes? -^ Elles ne coulent pas pour moi. -^ Vous m'effï'ayez. Ma^ demoiselle votre fille?... — Je pense à son sort. Tous ses malheurs sont dans l'avenir, il est vrai, mais dans un avenir prochain. -^ Gomment ? -^ Pauvre enfant ! bientèt elle n'aura plus de mère. -^ Que dites-vous, Madame? — « A mon âge, Glainville , on* ne doit point se faire illusion; dans un an, dans un mois, dans huit jours^ demain , peut-être , je ne serai plus. Ma petite-fille ^ ma chère Sophie , sera seule au monde , sans soutien , sans protecteur, sans fortune. Cette idée me met au désespoir. » Glainville voulut rassurer madame de Mazières. « Le ciel , lui dit-il, protégera votre Sophie; il vous fera trouver un ami •*-? Un «imi, mon cher Glainville ! vous

1% vfxmssi Monymms, SS9

jugez les hommes avec votre eœur. Ma fille est sans bien, et il n^existe plus d^amis désintéressés. — Il u^en existe plus^ Madame \ •— Je n'en connais pas. «*^ Vous m'oubUez donc? M s'toie Glainviile avee la plus vive éoftoilon» et n'écoutant que lo premier mouvement de son àme^ « vous m'oubliez; ma bonne loi vous est suspecte. «^ Calmes^ vous , mon ami , » interrompt à son tour ms^ame de Ma^ zières: « je comms votre ca$ur^ maisà votre^^Àvingt ans^ comment serviries^vous de protecteur à une jenae personne de seize? -^ £n devenant son époux. ^ Son époux ? — Oui, madame ; aoeordez-moi sa main y et ie me ebarge de la protéger et de la rendre heurense. -*- Vous demandez sa main » et vous ne Pave^ jamais vue I •«*• Qu'importe» si elle est malheureuse? •*<* Mais vous ^avez qu'elle est sans fortune. ««^Eh I si elle était nohe» auraitelle besoin de moi? ^ Aimable el bon Jeune homme ! » s'écrie madame de Mazières m versant dea larmes de joie I (V oui, je te la donne, o*es| entre tes melns. entre les mains de la vertu qu'une mère mourante r#met le dép6t que le ciel lui avait confié. Je veîs écrire A ma fille ) je vais lui mander que j'ai trouvé pour elle Tépoux le plus noble, le plus sensible et le plus délicat* Avant boit jours tn la verras, celle que tu promets d'épouser. Sans toi, Clainville, sans toi, mes dernières pensées auraient été déchirantes; maintenant j'attendrai U mort avec une douce résignation. Que ne te dois-je pas \ que n'aide une fortune immense à ta donner, pour récompenser tant de grandeur d'âme et de générosité I »

Clainville quitte cette tendre mère , pour se dérober aux transports de la reconnaissance* Il eat »ur le point de rentrer chez lui , lorsqu'il rencontre un homme qu'il estime beaucoup , qu'il voit souvent chez madame de Mazières. M. de Forval n^était point ce qu'on appelle dans le monde un homme brillant , mais un honnête homme , en qui beaucoup de gens avaient confiance , et qui le méritait. Il nyai^ pris Clainville en amitié, et lui avait iK>v!yent

promis de lui rendre service à la première occasion favo* rable.

«Sans indiscrétion^ lui dit-il en Tabordant , puis-je vous demander d'où vous venez ? Vous avez Tair bien ému. Madame de Mazières est dans une situation si mal> heureuse ! — Vous croyez ? — Elle m'a pénétré de tristesse. — En effet, je m'aperçois que vous êtes triste. Allons, venez avec moi ; je vais vous mener dans une société très-brillante , le grand monde vous dissipera. — Je n'en ai pas envie. — Tous avez tort : quand vous bouderiez le monde entier, la bonne madame de Mazières n'en serait ni plus riche ni plus heureuse. Venez donc avec moi, vous dis-je ; si vous vous ennuyez, vous vous tiendrez à l'écart. Vous savez combien il est aisé, quand on veut, de trouver la solitude dans le grand monde. »

Glainville se laisse entraîner chez madame de Yerteuil, qui réunissait toutes les semaines une société nombreuse et bien choisie. Prenez garde à vous, lui dit Forval en chemin ; prenez garde à vous , vous allez voir une jeune personne charmante; je vous en avertis. C^est là jeune Adèle de Jnmilly. Sa mère a jugé à propos de quitter Paris et de venir se fixer dans notre ville, aux environs de laquelle son projet est d'acheter une terre de cent mille écus. Madame de Jumilly est une femme fort aimable, du meilleur ton ; elle tiendra sûrement ici une maison excellente , c'est donc une fort bonne connaissance à faire.

Mais prenez bien garde à vous. Sa fille est jolie c'est

une rose dans sa fraîcheur.

Glainville fait peu d'attention à ce discours , et bientôt il arrive chez madame de Yerteuil. A peine est-il entré dans le salon , que les hommes de son âge , ceux même d'un âge plus avancé, n'attendent pas qu'il les prévienne ; ils vont au-devant de lui, et il répond avec sa franchise ordinaire à tous les témoignages d'amitié qu'il reçoit. L'amour^propre, même provincial, perd sa susceptibilité, et l'étiquette disparaît devant l'homme bon, simple et mo-

LE PRBMIER MOUVEMENT. 261

deste , qui semble toujours prêt à accorder aux autres ce qu'il ne songe point à demander pour lui-même.

Les regards de Clainville se portent sur une réunion de jeunes et jolies femmes , et s'arrêtent avec complaisance sur une jeune personne qui les éclipse toutes. Elle rencontre par hasard les yeux de Clainville , elle baisse sa longue paupière , et rougit. Clainville remarque cette aimable rougeur, et s^approchant de son ami : « Quelle est cette jeune personne ? — Ah î ah ! répond Forval en souriant , vous vous en avisez ! vous la trouvez doiic.^;.... — Fort bien. — Uéloge est modéré; avouez qu'elle est charmante. C'est la jeune Adèle de Jumilly^ dont je vous parlais tout à Theure. Quoi ! vous ne Tavez pas reconnue au portrait que je vous en ai fait. ^ Je suis donc un bien mauvais peintre. On dit autant de bien de son âme que de sa figure , et vous voyez lout ce que sa figure dit. Elle a reçu une éducation parfaite; son esprit est très-orné, mais il. a conservé toute la grâce et toute Tingénuité de Tenfance. Elle est d'une modestie angélique ; elle a des talents très-agréables ; eh bien ! elle joue avec ses talents comme dans son enfance elle jouait avec sa poupée, sans en: tirer plus de vanité : n'allez pas en devenir amoureux au moins. »

Clainville sourit et ne répond rien. Il s^approche des femmes , se mêle à leur conversation , et montre cette sorte d'esprit que tout le monde aime , qfii fait toujours l'éloge du caractère de celui qui le possède , cet esprit si rare qui vient de Pâme , et qui consiste à peindre avec des couleurs vives , naturelles et variées , tous les sentiments qu'elle renferme : plus on l'écoute, et plus on veut l'entendre. Madame de Jumilly, surtout , semble prendre un vif intérêt à tout ce qu'il dit; elle cherche les moyens de causer seule avec lui. Clainville se laisse entraîner par le désir de plaire , désir si naturel à son âge. Jamais il n*a paru plus aimable , quoique des distractions involontaires viennent souvent rompre le fil de sa conversation et con-

Hî CONTES NOtJYEAW ET NOUVELLES NOUVELLES.

duire ses regarda et sa pensée do c6té de la jeune Adèle. Madame de Jmnilly f^araU enchantée ; et s'approchant de M. de Forval : ** Ce jeune homme a bien de Tesprit , ditelle. ^ Bon! répond Forval > son esprit n'est rien , e'eal son àroe qu'il faut connaître, » Clainville entend ceadeui éloges; le premier le fait rougir, mais le second le récon-» cilié avec la louange.

Bientôt il a'ap|N*oche des jeunes personnes , et se livre i leurs jeux, avec un plaisir qu'il n'avait point encore connu. Il est auprès d'Adèle , il peut suivre tous ses mouvements; il peut entendre sa voix angélique. Comme il la regarde! comme il l'écoute 1 ce n'est point de l'attention; il ne réfléchit pas. L^amour, pour entrer dans son ccBur ^ prend la forme la plus séduisante , la grâce et l'accent de l'innocence et de la candeur. Adèle est de ces femmes qu'il suffit de voir un instant pour les aimer toute la vie. Sa physionomie a quelque chose de si pur, de si naturel , de si vrai , qu'on devine sur-le-champ son âme. On la connaît dès le premier coup d'œil : on ne la oon-^ naîtrait pas mieux quand on la verrait loQg-*temps. Le cœur de Clainville, accoutumé à se livrer à tous ses mou** vements, est ouvert à la plus douce et à la plus impérieuse de toutes les passions. Il aime avant d'avoir réfléchi au danger d'aimer, à la promesse quM vient de faire. Le moment vient où la société se sépare. 11 s'approche d* Adèle, il voudrait lui parler , il se trouble , et ses regards seuls expriment avec éloquence tout ce qui se passe dans son cœur.

Il rentre chez lui délicieusement préoccupé. Adèle est toujours présente à sa pensée* Il repasse vingt fois dans son imagination tout ce qu'elle a fait , tout ce qu^elle a dit dans cette soirée ; il se retrace tous ses regards, toutes ses grâces , et jusqu'à ses moimlres mouvements. Une bonne partie de la nuit s'écoula dans cette douce rêverie. Clainville s^endort enfin ; et il n'était pas encore levé à dise heures du matin , lorsque Forval entra dans sa chambre :

LE PROQEH MOUVlUffiNT. â6S

n Eh<)iioi1liiidît Forval, encore ^u lu I*» Le jour 66 lef ail quand f ai fermé la paupière. •— Une insomnie \ à mer" ineille^ je m'y attendais , mon ami: voua étea amoureux* — Moi ? — Voua éteê amoureux , tous dis- je ^ et de Tai*^ niable Adèle. «^ Amoureux d'Adèle !..... » Ceamotssem* blent réteiller le pauwe Glaliifiile et le rappeler àiuiméme. Il rougit, il baUmtie.w.. n Qui p6»t tout feire soupçonner? >^ Et bien I interrompit Forval , toyeas le igrand crime ! «^ I^ion , pas un crime, moneiemr de For? al> mais un grand malheur.*-*Oui, vraiment) u« grand maUMur d*étre amoup^x d'une jeune personne que l'on peut épouB^ quand on voudra. *<^ Moi , l'époimer ? B^ eroyès» vous ass^ ild^ttle pour èterer mes prétentions jusqu'à elle ? ^ E^ amî ^ dalnville , me «royet-vous aaseï peu de tos amis pour me supposer le préfet de me moquer de vous? Éeoutex-moi t je commis beaucoup et depuis loi^ temps madame de lumilly *, j^ii mime M chargé par «Ue dWaires tfès-imporlaiites^ j^Atais wee elle en eorrespondance réglée 4 Elle m*entretenait «mis «sesse de Tafeiiir de sa fiîle, et du désir qu^elie arak de la voir bien mairiée. Ma fine ) me mandaît-^lle , est aas^ riche poar deux ; ee n^est donc point & la fortune «pie je m'attacherai dans le choix que je ferai de l'homme à qui je veux confier son bonheur. Mais ei je trouve un jeune hoanne qui joigne à une naissance distinguée toutes les «piMilés du «œur, une tournure agréable et un esprit edide , c'est kn qui sert l'objet de ee choix ém^portant. fiHe me priak en même temps d'unir mes recherches aux siennes. Je vous avais promis , Clainville , de ra'oceuper de votre bonheur , je vous ai tenu parole, ^e vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même; et je ne erois pas avoir trompé la confiance de madame de Junnlly , en vous proposant pour l'époux de sa fille. Vous avez toutes les qualités qu^elle peut désirer. Hier au soir elle m*a parlé avec ei^- Ûiousiasme de vota'e esprit et de volie caradtére* et je suis convenu avec elle que |e vous iism» ijartd'un projet qui»

pour être exécuté , n^a plus besoin que de votre consentement. — Que de mon consentement ! ô ciel , et je ne puis le donner ! s*écria Clainville. » Tous deux gardent le silence. Forval observe avec attention la physionomie du ' |eune homme, sur laquelle se peignent mille passions diverse». « Non , non , répète Clainville en se promenant avec beaucoup d^agitation; non, je ne puis le donner. Paime mademoiselle de Jumilly, et..', je la refuse. » Alors il raconte au bon Forval les engagements qu'il a pris la veille avec madame de Mazières. « Je n'ai pu voir, ditnl, je n'ai pu voir couler les larmes de cette femme respectable, sans en être profondément touché. Sur le bord du tombeau» elle voyait sa fille dans le plus affreux isolement, dans Tabandon et la pauvreté. Elle ne demandait au ciel qu'un fippui , qu'un protecteur pour cette jeune et malheureuse orpheline. Je n'ai rieti calculé ; j'étais trop ému pour raisonner , je n'ai suivi que le premier mouvement de mon cœur. J'ai demandé la main de Sophie. — Ainsi donc vous renoncez!... — A mon propre bonheur pour assurer celui d'une autre. — Décidément.^ — N'en doutez pas. Voulez-vous qu'après avoir porté l'espérance et la joie dans le cœur de madame dé Mazières^ j'aille y plonger le poignard? voulez- vous que j'aille lui dire.... — Moi.^ je ne vous conseille rien. A quoi bon donner des conseils à un homme qui ne suit et ne veut suivre que les premiers mouvements de son cœur ? — Ah ! vous en auriez fait autant, je gage. — Ne gagez pas, mon ami, vous êtes un fou d'une espèce particulière. Tous les fous n'ont pas l'honneur de vous cessembler ; adieu , je suis fâché de n'avoir pu vous rendre service. «^ Quoi I vous me quittez.^ vous êtes en colère contre moi? — Non , votre folie est assez belle pour obtenir son pardon; mais il faut que je porte votre réponse à madame de Jumilly. Je vais lui témoigner votre reconnaissance et vos regrets. — Ma reconnaissance^ oui, dit vivement Clainville ; pour des regrets, je n'en ai pas. Mon cœur est déchiré, sans doute, mais je

LE PRSUIER MOUVEBIENT. 265

ne puis avoir des regrets. » Forval lui serre affectueusement la main et s'éloigne.

Point de regrets ! Clainvilie , ta délicatesse Tabuse, et ta générosité t'empêche de mesurer l'étendue de ton sa-, crifice. Des larmes cependant s'échappent de ses yeux; il lesessuie, et se dit en souriant : «Il faut avouer que je suis bien fou. Quelle raison puis-je avoir de m'affliger ainsi ? Je refuse une jeune personne charmante^ il est vrai, mais à laquelle il ne m*est pas permis de prétendre. Ne suis-je pas irrévocablement lié par ma promesse ? La parole donnée au malheur est la plus sacrée de toutes. Je suis marié. Oublions donc une passion qui. ne yientque de naître , et dont les racines ne sont pas assez profondes , j'espère, pour troubler mon repos et compromettre le bonheur de Sophie. Pauvre Sophie ! fille infortunée de la plus tendre des mères, mon cœur ne doit plus s^ouvrir que pour toi.

Il emploie tous les instants de la journée à se fortifier dans cette résolution. LUmage d'Adèle le poursuit, mais en vain. Les passions peuvent tourmenter la vertu, mais non la séduire. Le soir il dirige ses pas vers la demeure de madame de Mazières, qu'il se promet de ne plus quitter jusqu'à l'arrivée de Sophie. Il croyait la trouver seule, et ne s'attendait pas à rencontrer chez elle madame et. mademoiselle de Jumilly. Cependant rien n'était plus simple. Madame de Jumilly, venant habiter la ville, devait faire des visites à toutes les personnes dont elle devait composer sa société. Clainvilie est interdit, il n'ose pro-^ férer une parole ; il reste immobile , ne sachant s'il doit avancer ou se retirer; il rougit comme s'il avait commis une faute. Madame de Mazières ajoute encore à la difficulté de sa situation lorsque, le prenant par la main et le présentant à madame de Jumilly, elle dit : «Voilà , Madame, voilà cet homme généreux qui, touché de mes in^ quiétudes et de ma douleur , oubliant son intérêt personnel, s'est offert pour être le protecteur de ma chère

266 CONTES NOOTBàUX Et NOUVELLES MOUYËLLES.

Sophie loTBqae Je ne eerat plus. Voilà mon gendre , mon fils, mon consolateur. — Je connais Monsieur , répond madame de Jmniily; je «aïs à quel point il porte le désintéressement > la délicatesse. Quelle femme ne serait heureuse avec un époux capable de ai nobles procédés ! Qa^en dites-vous, Âdéle?» La jeune personne baisse timidement les yeux, sourit, et dit en rougissant : « Oui| je crois mon bonheur assuré. » Qui peindrait Tétonne* ment de GLainrille ? «Yous Teniendez , mon ami , lui dit madame de Manères, vous Tentendez. Eh bien ! embrassez donc votre femme. -^ Ma femme !... — Quoi ! vous hési* tez, Vfuez-vous pour retirer votre parole? — Ma parole ! je la tiendrai, même an prix de tout mon sang. •— Eh bien 1 embrassez donc votre femme. — Quoi! mademoiselle?... -^ Est ma fille , mchére Sophie ; et madame de Jumitly est Tamie à qui je Tavais confiée. «^ Juste ciel t qu'entends-je P quel bonheur m'était réservé ! ^^ Céhà que tu mérites, excdlent jeune homme. — Quoi! c'est ainsi <iue vous me trompiez ! -^ Je vouiafs connaître à fand lliomme à <iui j^allais confier on trésor si précieux* Le bonheur de mon enfem, voilà mon excuse. Tu me par* domies, n'est-il pas vrai? Tu ne te repens pas d'avoir écouté le premier mouvement de ton cœur?» Clainville est trop ému pour pouvoir lépondre -, ses yeux, offusqués de larmes, se portent tour à tour sur madame de Mazié* res, sur Âdéle, sur madaaae de Jumilly.

Dans cet instant arrive M. de Forval. «Eh bien ! lui di€ madame de Maztères, le notaire n'est pas avec vons ! •«- Non, Madame, il me suit. Le contrat ée mariage est dressé; il n'y manque plus.*.. — Que la dot et vos Mgna* turcs, » dit le notaire en entrant. Le notaire se place de>» vaut une table. « Voyons, Madame , dit M. de Porvâl, quelle est la dot que vous donnez à mademoiselle votre fille ? Taime Giainville, je lui ai promis de lui faire imm tmbon mariage, «t je dois m'occuper de ses intérêts | ainsi. , . . -- Mais, MonsUmr , ▼ous connaissez ma lortoiie ;

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VOUS savez aussi bien que moi que mtlheureutement |e ne puis donner... *— Autant que vous le voudriez sans doute , je sais fort bien cela; mais encore faut-il stipuler quelque chose. -^Ëfa bien ! soit, dit madame de Mazières en se tournant vers le notaire ; écrivez , Monsieur , que je donne à ma fille Sophie de Yeriac la somme de cent mille écus déposés par moi entre les mains du plus honnête homme du monde , de mon vieii ami M. de Forval. — Êtee^vous content, Glainville? n dit Forval au jeune homme. Glainville se jette dans ses bras, puis pressant dans ses mains la main de madame de Mazières : « Dans l^s surprises que vous me donnez , lui dit-il , vous n'ob* servez pas la gradation. La première était trop délicieuse; elle fait tort à la seconde. -« Tontes deux ont leur mé« rite, dit Forval ; vous le sentirez nn jour. •— Vous m'avez erue bien pauvre^ mon cher Glainville , dit alors madame de Mazières ) je n*en avais que ^apparence. Dépouillée de ma fortune, il m'était resté le fruit de mes économies. M. de Forval se chargea de le faire valoir. Je réduisis ma dépense au plus strict nécessaire. L'intelligence de mon ami , quelques recouvrements inattendus grossirent mes fonds ; j'aurais pu reprendre , en partie , mon ancienne existence , mais j'étais dégoûtée du monde. Accoutumée aux privations, je pensai qu'en laissant la plus grande partie de mon revenu s'accumuler pendant quelques années, je pourrais faire à Sophie une dot assez considérable pour lui permettre de n'avoir égard qu'au mérite dans le choix d'un époux. Gette idée devint l'âme de toute ma conduite , et vous voyez si elle m'a réussi. — Femme admirable! s'écrie Glainville. — Ne me louez pas, mon ami; bientôt sans doute vous serez père» et vous verrez s'il y a tant de mérite dans les privations qu'on s'impose pour ses enfants, n

Je ne chercherai point à peindre la joie de cette inté«* ressante famille, dont M* de Forval et madame de Jumiliy font partie; car Vamitiéestune seconde parenté. Nos bojis

amis nous sont aassi donnés par la natare. Le mariage de Clainville et de Sophie fut célébré sans pompe : le botibeur n'en a pas besoin. Dirai-jé qu'il habite avec nos jeunes époux ? dirai -je quUl ne doit jamais les abandonner ? On le devine. Quand Thymen enchaine deux cœurs également bons, vertueux et sensibles, le bonheur préside à leur union.

Madame de Mazières est rajeunie de dix ans. Sa tendresse inquiète la conduisait au tombeau , sa tendresse heureuse la rend à la vie. Et toi, bon Clainville, devenu riche, tu n'as pas changé de caractère, tu as conservé ta générosité, tu te fais aimer de tout ce qui t'environne. Si tu vois un malheureux , tu cèdes toujours , sans hésiter , aux premiers mouvements de ton âme ; on en abuse quel* quefois, on te trompe, mais tu ne le crois pas. Garde toujours cette noble étourderie du cœur. On peut être dope de rhomme à qui on fait du bien , mais on n'est jamais dupe du bien que l'on fait.

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