NOUVELLE INÉDITE
Vous me demandez , Madame , quel est mon avis sur cette question importante et délicate : Convient^il aux femmes d'entrer dans la carrière des lettres? Comment pourrais-je refuser de répondre à votre confiance? Douée d*un esprit supérieur,- d'une âme élevée, vous couvrez vos agréments et vos vertus du voile de la modestie ^ voilé charmant et léger qui embellit et ne cache pas. Je suis donc bien sûr de pouvoir vous parler avec franchise, sans craindre de blesser un amour -propre qui, sMl existe en vous^ est toujours éclairé par la justice et par la raison.
Il me semble , d'ailleurs, que votre intention n'est pas d^examiner si les femmes peuvent , aussi bien *que nous, prétendre aux honneurs littéraires , ce que la galanterie française ne permet pas de leur disputer, mais bien de savoir si, pour leur bonheur, elles ne devraient pas s'interdire cette carrière épineuse ; si elles ne risquent pas d'y dénaturer leur caractère , d'y perdre leur repos et leurs véritables agréments. Je me garderai bien d'ouvrir sur ce sujet une discussion méthodique ou pédantesque, ce qui est pour vous à peu près la même chose. Les raisons qui me paraîtraient les plus convaincantes pourraient bien ne servir qu'à vous ennuyer. Les exemples parlent mieux que le raisonnement; Tesprit, séduit par la vanité, n'a point d'arguments \)oqv les combattre , et j'aime mieux vous raconter ce que j'ai vu , que vous exposer longuement ce que je pense.
Je ne sais si vous avez connu madame de Bellezane,
dans sa jeunesse. Pour moi , je Tai beaucoup vue à Paris, dans les premières années de son mariage. Rien de plus aimable qu'elle ; sa douceur égalait ses agréments : elle était simple, parce qu'elle était modeste , et sou esprit plaisait à tout le monde, parce qu'il était simple. M. de ÎBellezane méritait à tous égards le bonheur de la posséder. Il avait beaucoup d'esprit , des connaissances trèsétendues, un jugement exquis. Sensible peut-être jusqu'à la faiblesse, sage sans austérité, remarquable par une politesse noble çt facile, il joignait à tous ces avantages ^m fortune assez considérable et une figure que tout le inonde prouvait belle, parce qu'elle offrait Texpression 4*une belle à[ne.
)1 avai( été, pendant les premières années de son malîage , plutôt l'amant qqe Iç mari de sa femme. A cette p^sgiop impétueuse de Tampur avait succédé un sentiment pipips vif sans doute, mais plus doux et plus durable, ce li^nti^^n^ ^claire par la rai.son, qui semble tenir un juste miliet:! entre l'amour et l'amitié, et que l'on nomme ten- 0rf<i8e ; il était heureux et semblait devoir létre toujours. Mai? le bonheur des pauvre» humains tient à bien peu de fîhosDt «( celui d^ 1^* de Beliezane fut renversé par une nhaps^on I
Su f^te était arrivée > fit sa fe ipme qui , jusqu'à ce jour^ l'evait fét^ tout simplement, avec une fleur et un baiser, i^e sentit une inspiration subite. Elle se relira d^u^ soii appartement; et, eprès deux heures de méditation , elle pomppsa upe ron^ance sur le bonheur de l>tnour co(^jugal.
Gc9 poupletSi comme vpus pouvez croire, n'avaient riei^ ^e bien aaillan^ ; c'était un coup d'essai : l'amour , fhymn^ l'ftmUié, les fleuri^ le$ cœuvM, les ro9e$, le^ ipin9ê.„», on y trouvait ce que l'on trouve partout. Cependant, lorsque madame de Rellezane eut mis au monde ce petit chef-d'œuvre, elle ne put s'empêcher de sourire ; elle fui tout étqnnée d'avpir si bien fait, Certain mouve-
ment d'orgueil s*insinua dans son cœur. Elle répéta dix fois de suite son charmant petit poèuie ; elle passa une bonne partie de la nuit à le comparer à beaucoup de petites production;} du même genre, qui avaient eu un instant de vogue, et elle ne put se défendre de trouver que ses couplets avaient plus d'esprit, plus de sentiment et de délicatesse. £n un mot, elle seuiit tout ce que sentent les jeunes auteurs pour le premier fruit de leur génie.
Elle attendit avec une vive impatience le moment de produire son ouvrage ; et , le soir de ce jour fortuné, elle eut soin de réunir chez elle un peu plus de monde qu'à Tordinaire. Celte fête, qui tous les ans se passait en famille, eut déplus pour spectateurs trois ou quatre amis, et cinq ou six personnes étrangères. Parmi ces dernières, se trouvait un jeune homme appelé Valmse. Il débutait dans la carrière des lettres , et s'il manquait des talents nécessaires pour s'y procurer une réputation durable , il avait assez d'espVit d'intrigue et d'audace pour obtenir des succès momentanés dans les cercles où il avait soin de se répandre. Yalrose y passait pour un oracle ; et, en effet , si , comme les oracles , il ne savait souvent re qu'il disait, il n*en était pas moins cru sur parole. Il connaissait les gens de lettres les plus distingués de la capitale ; il se disait leur ami et même quelquefois leur conseil. D'ailleurs, adroit , insinuant , flatteur , encensant les riches, décriaut les pauvres, vendant la louange et le blâme dans les journaux , où ses importunités lui avaiejit procuré quelque crédit, il était parvenu à soutenir sans for* tune une assez forte dépense , ayant d'ailleurs assez de philosophie pour se passer de Testime des gens dont il n'avait pas besoin.
La romance de madame de Bellezane eut le plus grand succès dans ce cercle choisi. Chacun voulut en avoir une copie. Vdlrose surtout était en extase ; et, pour témoigner l'admiration dont il était pénétré , il récita sur-le-champ cet impromptu :
Églé, tandis que tu t'amuses A montrer des talents jusqu'alors inconnus, Je t'admire, et je dis : Vénus Vient de se mettre au rang des Muses.
Bravo ! bravo ! bravo ! s'écria-t-on de tous côtés ; et madame de Bellezane fut presque aussi fière de se voir l'objet d'un impromptu si galant, que Valrose d'en être Tauleur.
Retirée dans son appartement après cette soirée brillante , elle se rappelle avec délices tous les éloges qu'on vient de lui prodiguer. Une seule chose la contrarie , et d'autant plus vivement , qu'elle n'éprouve pas d'autre contrariété. M. de Bellezane avait entendu la romance avec l'air de la reconnaissance , avec rémolion de la sensibilité ; mais sans témoigner d'admiration , sans relever la délicatesse des pensées et d'une muitîludc de jolis détails qui semblaient n'avoir été perdus que pour lui. « Sans doute, se dit en elle-même madame de Bellezane, sans doute mon mari ne s'y connaît pas. C'est vraiment dommage! >
Quelques jours s'étaient écoulés depuis celte fête, qui devait faire époque dans la vie de madame de Bellezane, lorsque Valrose entra chez elle. La société était nombreuse. Il ne fut pas difficile à Valrofe d'amener la conversation sur les romances à la mode. « Il y en a une surtout, dit il, qui obtient un succès prodigieux ; on se l'arrache ; on ne chante plus autre chose. Quoi ! Mesdames, vous ne la connaissez pas ! Un habile musicien de mes amis a fait sur les paroles un air délicieux , et presque digne d'elles. » Valrose tire de son portefeuille lui exemplaire de la romance nouvelle; il le place devant un piano. On prie madame de Bellezane de chanter. Quelle est son émotion ! c'est sa romance , c'est sa romance gravée !... Elle chante, mais non sans rougir et sans trembler. A peine a-t-elle fini , que la salie retentit des plu9 vifs
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applaudissements. L'air est trouvé joli-, mais les paroles ! les paroles I. .. elles sont divines !
Madame de Bellezanc ne peut résister à ce triomphe ; elle ne peut rester en si beau chemin ; sa vocation est décidée. Elle est mie pour la poésie ; elle est née pour la gloire. Mille et mille projets plus brillants les uns que les autres se succèdent dans sa jeune imagination. Elle s'essaie dans plus d'un genre ; tantôt une idylle , tantôt une fable , tantôt une élégie naissent sous sa plume féconde. L*ode, le dithyrambe ne lui coûtent rien , et lui arrivent tout faits. Déjà elle parcourt les historiens; elle meta contribution les romanciers, les vieilles chroniques pour y trouver le sujet de quelque poème ou de quelque tragédie. Elle travaille avec une étonnante facilité. C'est , il faut l'avouer, une des qualités les plus remarquables chez les femmes qui se mêlent d'écrire, soit en vers, soit en prose.
Il se passait peu de soirées sans qu'elle régalât sa société de quelque morceau de sa composition, et, par conséquent , sans qu'elle reçût de nouveaux éloges. Val rose surtout était émerveillé ; il ne revenait pas de sa surprise. «Elle éclipsera, disait-il, toutes les femmes de son siècle et des siècles passés. » Tout ce qui environnait la nouvelle muse répétait ces louanges dont les vapeurs montent si facilement à la tête. La voilà persuadée à demi du mérite que tout le monde lui reconnaît. Elle que j'avais toujours vue si timide, elle tranche, elle décide , elle approuve^ et même elle condamne... Elle prend un certain air doctoral qui contraste singulièrement avec une aussi jolie figure, et Ton s'aperçoit qu'elle commence à perdre un peu de cette touchante modestie, premier apanage de son sexe.
Elle ne tarda point à s'entourer de petits auteurs du choix de Yalrose, et sa maison devint insensiblement un véritable bureau d'esprit. Ses anciennes amies n'osaient plus y paraître; qu'aurait-elle à leur dire.' Lo temps de la
SâÔ CONTES NOUVEAUX Et NOUVELLES NOUVELLES.
frivolité était passé pour elle. Il lui faut un cercle d*faom-* mes, et d'hommes instruits, dont la conversation brillaiite ou substantielle alimente une passion qui , chez elle , lemhte vouloir remplacer toutes les autres.
Vous me demanderez quel rôle jouait le pauvre Bellelune au milieu de tant de prétentions ! Il souffrit d-abord aVpc patience; il espéra que sa femme se lasserait d'un goût qui ne pouvait lui donner que des travers, mais qu'il n'osait blâmer ouvertement, de peur de TaiguilUmner encore ; au milieu de toutes les adulations dout elle est Tobjet, il sourit et garde prudemment le silence. Si quelquefoià il se permettait une critique innocente et légère, le savant auditoire avait grand soin de la réfuter, et né itianquait jamais de bonnes raisons. Bellezane, étourdi par le grand nombre de voix qui s'élevaient à la fois contre lui, finissait par céder, ne sachant auquel entendre. Ses critiques, toujours modérées par la tendresse, produisaient un effet tout contraire à celui qu'il en avait espéré. Comme elles n'étaient pas assez énergiquement exprimées pour blesser , elles ne Tétaient pas non plus assez pour convaincre. Madame de Bellezane commença donc bientôt à regarder son mari comme un homme d'un esprit mé^diocre et dépourvti de goût. Elle alla plus loin ; et , de conséquence en conséquence, elle le crut susceptible d'un sentiment d'envie ; elle imagina qu'il était jaloux de ses succès. « Voyez s'il me donnera un éloge ! Cependant le morceau que j'ai lu ce soir n'était point si dépourvu de mérite ! Tout le monde le dit, et lui seul se tait !... 11 y a dans ce silence quelque chose de très -extraordinaire ! Il est clair qu'il ne peut me pardonner de posséder des talents qu'il n^a pas. »
Telles étaient les réflexions de madame de Bellezane* Elles revenaient tous les jours , et chaque fois avec plus d'amertume. Elle ne pouvait cesser d'aimer un homme qui lui avait donné tant de preuves de tendresse, mais la Vanité dans son cœur se révoltait contre l'amour , 'et
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Tamour n'a pas irennemi plus dangereux que la vanité. Un jour M. de Bellezane entre dans le cabinet de sa fçmipe. Elle était seule et assise devaiU son secrétaire \ elle sWblait enfoncée dans une méditation profonde. Lç( sujet en valait la peine. Depuis une heure, elle cherdiaif une rime, et se croyait sur le point de la trouver. ËII9 tourne la (été, aperçoit son mari, et, rougissant d'impatience, elle cache avec précipitation le papier dépositaire de ses sublimes pensée^. « Je vous interromps ^ ma chér4 amie, dit M. de Bellezane avec beaucoup de douceur, -^ Cela est vrai, Monsieur, -r J'en suis fâché ; mais je viens vous entretenir d'une affaire. — Une affaire I eh mais» Monsieur , vous savez bien que je u'entends rien aux affaires. — Sans-doute ; mais quoique, dans notre contrat de mariage , nos parents aient voulu , malgré moi » nou9 séparer de biens.,.. — £b! qu-importe ? — ^Yos intérêts....
— Fi doue ! ne parlons point d'intérêt. — Bien, en effet» n'est plus prosaïque, et je vois que ce inot vous impor* tune. Pour en finir, je vous dirai donq que j'ai besoin (te votre signature pour une petite opération de finances...,
— Donnez , donnez , mon chçr , je lignerai tout ee que vous voudrez; mais, je vous en prie. laisse4'inoi leulu quelques moment^. Si vous saviez tout ce que VQU9 me faites perflre !....» A ces mots, elle prend U plume et ligne avec le plus vif empressement le papier que ion mari lui présente. » Très-bien^ lui dit M. de BelleziinQ en riant , je vous remercie de cette preuve de eonfianee. Je connais à présent le moyen de vous ruiner* Il ne faut que pouvoir saisir le moment ; mais soyez tranquille, je n'eti abuserai pas. — Ah! j'ai trop d'estime pour vous.... ~r De Testime! voilà donc à présent le seul sentiment que Je vous inspire ! — Le seul ! oh I non; mais vous me rendef malheureuse. — Moi , grand Dieulmoi^qui ne respire que pour Ion bonheur ! •— Nous avons des goûts si diffé^ rents ! —Au moins « je suis constant dans les miens. --- Ce que j'aimais il y a trois ans, je Taime encore aujour*
d'hul. — Et moi, ce que faiïne aujourd'hui , je raimcrai toute ma vie. — Oui; mais je ne suis pour rien dans cet amour- là ! — Vous le méritez bien ; vous faites tous vos eflbrts pour vous rendre insupportable. Vous blâmez -le goût le plus noble, le plus pur, le plus innocent... Vous me refusez toute justice... » Vous voyez que Texplication était assez bien entamée. M. de Bellezane profite de Toccasion ; il peint à sa femme, avec des couleurs énergiques, tous les désagréments qui attendent les femmes dans une carrière où les hommes, doués même d'un génie supérieur, en recueillent souvent de bien amers ; en un mot , il fit valoir toutes les raisons que vous connaissez contre Tétat â*iine femme auteur, contre les ridicules dont elle se couvre lorsqu'elle court après une gloire qu^elle ne peut obtenir, contre les dangers d^une célébrité qui , même justement acquise, est incompatible avec le bonheur.^ Enfin, il colore les raisonnemertts les plus justes de toute réloquence de la tendresse. Il rappelle leur ancienne félicité, cette union parfaite que rien n'aurait troublée, si elle n'avait préféré un éclat fugitif et trompeur à des aflFections douces et modestes , des flatteurs à des amis , et le clinquant du bel esprit à cet esprit aimable et naïf qu'elle avait reçu de la nature, et qui ne fqt jamais plus brillant que lorsqu'il craignait de se montrer.
Pendant ce discours, madame de Bellezane avait laissé voir quelquefois de l'attendrissement , mais plus souvent de l'impatience et du dépit. M. de Bellezane sentit bien que l'expérience seule pourrait donner quelque poids aux raisons qu'il venait de développer; et, dans la crainte d'être importun, il sortit, très-pressé de terminer sur-lechamp l'opération pour laquelle il avait obtenu si légèrement la signature de sa femme.
Dès qu'elle le voit parti, madame de Bellezane se lève ; elle se promène avec agitation. Des larmes coulent de ses yeux, et ces mots entrecoupés sortent de ses lèvres : «Quelle injustice!.. . quelle tyrannie!.... que je suis
malheureuse !....» Dans cet instant Yalrose entre chez elle. Il n*a pas besoin de la questionner pour connaître la cause de sa douleur. « Je suis condamnée » lui dit-elle, à végéter dans Tignorance et dans Tobscurité. M. de Bellezane exige que je renonce à mes occupations littéraires pour m'abandonner tout entière aux détails minutieux d*un ménage... — Je le crois bien, dit Yalrose d'un ton léger et badin; il y gagnerait et ne se doute pas de tout ce que vous pourriez y perdre. Rien de plus agréable en effet que d'avoir un ménage bien tenu , bien réglé , où la dépense n'excède jamais la recelte, où Ton fait une chère délicate , où Ton reçoit une société nombreuse et choisie, sans manger au-delà de son revenu. Conduire un ménage avec ordre et économie , c'est, il faut Tavouer, la véritable destination des femmes en général, et même le triomphe de beaucoup de femmes en particulier. Je serais donc de Tavis de M. de Bellezane , s'il eût fait choix d'une femme ordinaire pour lut confier un si bel emploi. Mais vous , madame , vous ! c'est impossible. On ne force point un esprit supérieur à tourner sans cesse autour d'un cercle étroit , c'est vouloir contraindre un fleuve à couler dans le lit d'un petit ruisseau , et lui défendre d'en franchir les rivages. En un mot, et pardonnez-moi l'expression, ce que M. de Bellezane exige de vous est une absurdité. Mais , si vous voulez suivre mes conseils^ je connais un moyen assuré de le faire changer d'avis et de langage. — Comment, que dites-vous.' — Avant peu, je veux qu'il
soit à la tête de vos admirateurs. — Quel secret.' —
Veuillez m'écouter. J*ai vu le monde ; j'ai réfléchi ; je connais bien les hommes. Un mari, et rien n'est plus na* turel, est toujours disposé à douter de la supériorité de sa femme , tant que cette supériorité n'est pas généralement reconnue. Mais dès que les preuves sont faites, dès qu'elle est devenue l'objet de l'admiration universelle , une femme supérieure reprend alors tous les droits qu'elle a reçus de la nature. Un mari ne veut pas se donner le ridi-
%H CONTES NOÇVEAfJX ET NOUVELLES IfOUVELLES. çule délie le ^eul à les lui cpntester.il est fier il'une^U)îr4l f|u'il regarde çomine sa propriéié ; ces lauriers, oq dirfiH Que G'esl lui qui les a cueillis ; il s'en couvre et se pavane comme ie geai paré dei plumes du paon. — Où vonle^r Kous en venir ? — Quoi ! vous ne devinez pas ? Eh hifiq , voilà le mol de rénigme 5 sortez d'une position fausse j laissez à d'autres des sMccès dç société et des éloges ^ç coterie; ipontrez-vous au grand jour; mêliez le publip dans vos iulérêts. VQ^s possédez un recueil assez çon^ir dérable de poésies vraiment défi, ieuse s et dans tous le? genres ; faites les paraître , et vous verrez W. df Bellezaqç Içs admirer comme tout le monde. — Quoi! voua croyez que mes productions sj^ront goûtées du public? — ^ous scMle pouvez en douter. Je vous garantis le plus hrilla^at
succès, ou Je vcMjç perdre àjamais la réputation d'hommç dp jgjoai. —Ah î vous avez un goût e%(\ml Mais les critiquer. — Ils vous élèveront jusqu'aux cieux. — Cependant \\s me font peur, et si je fais (a folie de me faire imprimer, |e veuîç aq moins garder l'anonyme. — Pur enfanlillî^ge l Le public \\e s'intéresse que médiocremrnt au succès d'«çi puvrage dont l'auteur veut absolqment rester incQ^uUrrrr Quoi ! VOUS voulez que je mette au fronlispiçs de mqii livre, ^ar madame Mêle de Bellezane? Je ne Poserai jamais... -^ Nqu, madame; il faut piquer la curiosité; il faut vous cacher et vous montrer à deuû. Yous ^i^nerez Bar madame Adèle de B*** ; on vous devinera , et vous 9§ vans serez point non^mée. C'est le inoyen de contenleir tout à la fois votre modestie et votre anio^ir- propre. »
Madame de Bellezaije n'a plus d'objections à faire. Us roai^uscrits sont confiés aux soins de Yalrose , qui les remet ^ son libraire , et bientôt ils vont paraître au grand iour.
Quelles craintes ! quelles angoisses ! mais aussi quelles wpéraoees jusqu'à ce moment dçcisif î Madame de Belle- 2«0e. pe dort plus. Tantôt elle se voit en butte aqxcriti- . ques les plus sanglantes, tantôt elle savoure le§ louanges
IP4 JWM T%^m AVT^V^', ^ii
les plus délicates ; elle s'enivra d'un encens qui pe hrùl^ pas encore. £lle repassé dans sa tête toutes ses produçr tiuns; ellç les épluche vers par vers; tantôt elle n'e|i trouve pas un seul qui prête, à la censure , tan(ôt elle n'en voit pas un seul qui ne soit admira^ble.
Yalrose ne la quitte presque plus; il est son consola' teur, son appui dans ces apxiétés cruelles pour celui qu| les éprouve , et plaisantes pour celui <iui ne les connaît que pair ouï-dire. £llç ne voit, ne juge que par Yalrose | il partage toutes ses illusions et dissipe toutes ses terreurs, (c Ah ! disait-elle, que je serais heureuse si M. (]q Bellezane ressemblait à Yalrose! » Notez que M. de Bellezane était un dçs plus beaux hommçs que j'siie vus , et quç Yalrose était laid et mal tourné !
Enfin , h recueil est publié. Déjà ipéme un jjouri\<Kl çq ai rendu compte. Yalrose apporte à n^adacne de Belle^a^^e cette feuille que les auteurs attendent avec aut^u^ de crainte que dlAipatience lorsqu'elle doit fixer Tsitteation du public sur leiirs productions. Un cercle nombreux; d'admirateurs est déjà rassemblé , lorsque Yalrose entvi^ dans le salon , tenant le jounial à U main Madame d^ Bellezane le regat*de avec inquiétude ; elle Q'pse rinteri'Qger ; tout le monde garde le plus profond silence. Yalrpsi prend place, et lit d'un ton solennel Tarticle si vivement attendu. L'auteur, que je soupçonne être Yalrose luimême , après rénumératiôn de tous les titres que madame de Bellezane ^vait acquis à la recoi^uaissauce des amateurs de la poésie , ajoutait avec éloquence : « Que Ton prétende maintenant frustrer les femmes de cette gloire , seule et noble récompense du génie. Il suffit à madame Adèle de B*** de se présenter, son recueil à la main, pour réfuter ces injustes détracteurs d'un sexe qui mérite autant nos hommages par les grâces et h solidité de son esprrt que par les charmes dont la nature se pUit à le décorer. »
Cet article est lu , re)u , oomtTtenté. pins on. le lit, plt|s
on y découvre de finesse. Il est écrit dans le goût le plus exquis. L'auteur est sûrement le meilleur critique du jour. « Je n'ai qu'un seul reproche à lui faire , dit madame de Bellezane avec une ingénuité charmante ; il m*a traitée avec trop d'indulgence. Il n'existe point d'ouvrages parfaits ; certainement les miens ne sont point exempts de fautes ; et, pour mon instruction, le critique aurait di\ en relever quelques-unes. — Eh ! madame, s'écrie Valrose, il a fait ce qu'il a pu , soyez-en persuadée. Pour relever des fautes dans un ouvrage, il faut en trouver. j> Tout le monde est de cet avis, et madame de Bellezane finit cornplaisamment par se ranger à l'opinion générale.
Sa société se sépare ; elle reste seule avec elle-même , livrée tout entière aux délicieuses émotions dont son âme est remplie. Tout ce qui vient de se passer lui semble un rêve enchanteur, ce rêve dure encore; il se prolonge et la jette dans une sorte d'extase. En effet , des écrivains ' dignes de foi m'ont assuré qu'il n'y avait rien au monde de plus enivrant que les éloges donnés publiquement au premier essor de notre génie. Les premières faveurs de la fortune , m'ont-ils dit, l'aveu tendre et naïf d'un amour partagé^ rien ne peut se comparer à ce premier sourire de la gloire. Je suis et probablement je serai toujours mauvais juge dans celte question, mais dans les choses où Ton n'a pas d'expérience à soi, on se sert de celle des antres.
Madame de Bellezane rentre enfin dans sou cabinet. Elle emporte avec elle le journal chéri qu'elle veut relire et. commenter à son aise, car un auteur lirait cent fois sou éloge qu'il lui paraîtrait toujours nouveau. Elle s'approche de son secrétaire et voit un antre journal , un journal beaucoup plus répandu que celui qui renferme son apothéose. C'était le premier, le plus célèbre, le plus sévère des journaux de cette époque. A l'aspect de cette feuille si redoutable aux médiocrités du jour, la pauvre madame de Bellezane s'arrête ; elle prend le journal , le parcourt et voit : Hecueil de poésies par madame AdiU de i&***.
1 vol. tn-8o; prix : 2 fr. 50 c. Un sinistre pressentiment la fait frissonner dans tous ses membres. Son cœur palpite avec autant de violence que sMl était question' de la destinée de tout ce qu'elle a de plus cher au monde. Enfin , elle cherche à s'armer de résolution ; elle se décide , pose sur une table le journal qu'elle n*a pas la force de soutenir, et lit ce qui suit, non sans interrompre plusieurs fois sa lecture :
« De la patience, lecteur, de la patience ! Voilà encore » un recueil de poésies , et un recueil composé par une » femme. Celle dont j'annonce les ouvages prétend à Tûu niversalité : idylles, élégies , épftres , fables, odes, épi- » grammes , son esprit se plie à tout et ne se refuse à » rien.
» Mais avant d^entrer dans quelques détails sur le livre, • je dois parler de la préface -, elle en vaut la peine. Ma* » dame de B*^* fait Tapologie des femmes auteurs d'une » manière tout à fait neuve et piquante. Comme son éru- » dition est très-profonde, elle a lu dans un livre près- » queauisi vieux que le tnonde^ une historiette qui » prouve que les hommes ont tort d'écrire, et que, de » temps immémorial , ce droit appartient exclusivement » aux femmes. SMl faut en croire son vieil auteur, les » hommes ne pensaient guère à la gloire littéraire. Ils > étaient tous guerriers , et ce n^est point au milieu des » camps qu'un dieu comme Apollon va chercher ses favo- » ris. Sans cesse occupés du soin d'attaquer et de se déï» fendre, ils n'avaient ni le goût des lettres , ni le loisir » de les cultiver. Rentrés dans leurs foyers , ils se repo- » saient en rêvant de nouveaux périls , et le désir d^ao-
» quérir la gloire militaire les suivait jusque dans les bras » de l'amour et du repos. Les femmes , tandis que ces » messieurs allaient cueillir des lauriers ensanglantés , » se trouvaient dans l'isolement et l'abandon. Pour char- » mer les ennuis de leur solitude , elles inventèrent la » poésie. Les hommes trouvèrent cette invention char"
« mante, Queiques-UQ^ d'entre eux , cloués d'une innagU » nation brillante , voulurent imiter les femmes, y ne » gloire nouvelle et durable s'oiïrit à leurs regards ; ils » çlépo>èrent leurs armes , et Ton vit naître une foule d^ u poète» qui, par reconnaissance et pour attester qu ils » devaient au beau sexe la découverte du premier de tous w l?s arts ^ placèrent sur le Parnasse un chœur de neuf » femmes qu'ils nommèrent les muses,
» N*est il ^a&a/freitœ^ continue madame de B***, de vqu < 9 loir npu$ contester un droit acquis depuis si long temps » et si iiien prouvé ! Madame de B*** a raison; les hommes, » les feipmes, les enfants, tout le monde a le droit de X faire des livrer , car tout le monde a le droit de sq » rendre ridicule. Je suis trop galant pour dire (ju'ellQ », en aba$e.
» Son recueil commence par de3 fables. Elle a crai|it, » sans doute , qu'on ne Taccusàt de se traîner $ervile- » ment sur les traces du bon La Fontaine ; et Ton voit » qt^etle a très-soigneusement évité toute ressemblance
V avec cet homme inimitable. £lle a pensé quHl était p ab^tu'de de faire parler |es animaux comme s'ils avaient
V de Pesprit et du sens-commun ; et ses bétes sont à pei| » près ce que Dieu les a faites , au langage humain près, » qu'elles emploient, sans doute pour montrer ce ([u'elles » sont. Cependa4U , je dois faire ici un petit reproche ài » madame de B*** ; ses bétes u'ont point d'esprit , ce qui
V es( très naturel ^ mais elles ont beaucoup de prétenr H (ions à Tesprit, ce qui n'est pas trop dans la i^ature. »
Ici le critique rapportait de nombreux passages à l'apT pui de SOI) jugement; il parcourait de méaie tous les genres dan^ lesquels la jeune madame de B*^'' s'é ai^ exercée. « Pour les élégies , disait-il, elle a supposé à ses lecteurs un grand fonds de sensibilité, et elle s'e^t trompée, car elles m'ont fait rire au lieu de me faite pleurer, moi qui suis très sensible!.... » Il trouvait dans les épitrès une familia^rilé digne de la prose. Les odes devaient
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être plus sablîmes que celles de Pitidare, pnisqu'tf était encore plus difficile de les comprendre. Je vous fais grâce des citations; elles ét.iient nombreuses ; mais vous me permettrez de trauscrire en entier la derniéne page de Tarticle.
«I Une doniaine dVpigrammes , disait le critique , ter- » mine ce joli recueil. Des épigrammes ! direz-vous ; une » femme faire imprimer des épigrammes ! Ne concevons » pas pour cela une mauvaise opinion du caractère de » Tauteur. La bonté de son cœur a mal ^ervi la malice « de son esprit Je ne citerai que la dernière de ces épi* » grammes innocentes , et Ton verra qu'elles ne fout de » tort à personne.
SaveZ'Vous ce que fait Hortense , Dont chacun vante là raison?
Sur sa chaise , on croit qu*elle pense ; Elle a Falr grave d*un Gaton.
— Hortcuee pense-t-eUe? — Non.
— Eh bien! dites-nous, que fait-elle?
Dans quelque brochure nouvelle D'un de nos auteurs en crédit, Cherche-t-elle en vain de Tesprit?
— Non , l'esprit n'est pas sa marotte.
— Des fleurs son pinceau délicat Cherche-t-il sur la toile à peindre l'incarnat?
— Eh non ! Messieurs ! elle tricote.
» Ah ! mademoiselle Hortense ! vous tricotez ! je vou^i I» en fais mon rompliment. Continuez, croyez-moi. Vous » êtes une bonne personne , une personne utile ; et vos » ouvrages , quand même vous laisseriez écha()|)er quel- » ques mailles , vivront encore plus long-temps que le » recueil des poésies de madame Adèle de B***. »
Si les femmes sont plus sensibles que nous, leur susceptibilité est bien plus vive , leur amour-propre plus irascible. Quelle fut la douleur de madame de Beltezane à la lecture de cette critique sanglante! Aucune expression ne peut rendre tout ee qu'elle souffre. Ses nerfs sout dans
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une contraction violente; un rire amer et sardonique tourmente ses lèvres, tandis que des larmes de colère coulent de ses yeux. <« Quel libelle infâme ! quelle horrible satire I Qu*ai-je fait à cet homme ? Quel monstre peut se plaire à me déchirer ainsi ! Quel est-il ? comment se nomme-t-il? Où le trouver? Comment punir un outrage aussi cruel? Il faut que je réponde !.... »
A ces mots, elle s'arme d'une plume, mais son émotion est si violente que sa main refuse d'écrire et sa tête de penser. Elle sent toute son impuissance , et sa colère en redouble encore. « Quoil dit-elle, je n'aurai pas même Tesprit de répondre!... je suis perdue , déshonorée, abîmée, et je me trouve réduite au silence l Comment oseraije me présenter en public ? Tout le inonde , toutes les femmes surtout, vont me montrer au doigt. Et personne, personne pour me venger! M. de Bellezane!.... Quel triomphe pour lui ! comme il va jouir de ma honte ! C'est à lui que je dois la lecture de cet horrible journal. Ce libelle, qu'il aurait dû me cacher, c'est lui , sans doute, c'est lui qui l'a fait tomber entre mes mains ! Et cet homme est mon mari !.... C'est un lâche; il est d'accord avec mes ennemis ; il n'est plus digne de moi ; il n'est plus rien pour moi!.... »
Ces funestes pensées la poursuivent toute la nuit. Les attaques de nerfs , les suffocations l'accompagnent jus« qu'au matin. Une fièvre assez forte la retient dans son lit. Elle ne veut voir personne , pas même M. de Bellezane^ qui s'informe sans cesse de ses nouvelles. A qui feraitelle part de ses chagrins ? qui est-ce qui pourrait la comprendre.' où trouver des consolations? Il n'en existe point pour les blessures faites à la vanité. Yalrose, ouï, Valrose lui-même l'a troiilpée. Ses vers ne valent rien, ils sont détestables ; ce critique a raison ; et , sans les conseils de Yalrose, elle vivrait ignorée, mais heureuse, mais considérée... » Elle passe ainsi, tour à tour, de l'orgueil à l'humilité ; elle rougit de ce dont elle était si fière ; elle
donnerait tout au monde pour pouvoir anéantir et son livre, et Téloge dont elle se souvient à peine, et la critique dont elle se souviendra toujours.
Cependant, il faut être juste ; si Tanteur du premier article était un flatteur déhonté , t^autenr du second était un critique sans conscience. LUnsertion d'une pareille satire dans un journal aussi estimable avait sans doute été extorquée par surprise, et à Tinsu des collaborateurs/ Je les ai tous connus pour des hommes remplis de délicatesse et d*honneur ; ils pensaient avec raison que la malice est permise , et même en quelque sorte obligée dans la critique littéraire^ qu'il ne faut pas traiter sérieusement les choses frivoles ; mais ils pensaient aussi qu^une méchanceté gratuite , sans autre but que celui de blesser et de nuire , était indigne d'un honnête homme et d'un homme de goût.
D'ailleurs, le recueil de madame de Bellezane n'était pas assez détestable pour motiver une censure aussi désobligeante. Sans doute elle n'était pas née poète ; il y avait beaucoup de négligence et de prosaïsme dans ses vers; mais elle était femme d'esprit, et l'esprit se laisse toujours entrevoir , même quand il se cache sous des vers médiocres. Si elle n'était pas encore profondément initiée dans les secrets du mieaniême poétique^ elle suppléait quelquefois à la précision par de l'harmonie, à l'élévation par de la sensibilité , à la correction par de la grâce. Son style annonçait un travail trop facile; ses rimes , il est vrai , n'étaient pas toujours assez riches, ce qui est un grand défaut aujourd'hui ; car , à mesure que la raison s'appauvrit, il faut bien que la rime s'enrichisse ; le système des compensations doit régner dans la littérature, comme il régit tout l'univers. Mais ne pouvait-on pas dire tout cela avec cette indulgence que l'on doit à la jeunesse et les égards que l'on doit à la beauté !
Madame de Bellezane était depuis trois jours dans un état de perplexité difûcile à décrire. Yalrose s'était pré-
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ftenlé chez elle plusieurs Tois, et n'avait paè été reçu. Il savait mieux qne personne à (|Uoi s*en tenir sur la maladie de madame de Bellezane, et n'en affecta pas moins le Zele lé pl^s inquiet , quoique , dans le fond , il eût été bien fâché de lui voir prendre les choses avec plus de philosophie. C'était une passion et une véritable passion pour la l^loire littéraire , et il savait jusqu'ot^i les passions peuvent conduire, surtout celles où l amour- propre es^t si vivement intéressé. Il espérait qu'en flattant la manie de la femme^ eh Teurourageant à braver son mai i , il viendrait à bout de Tes séparer et de s'établir en maître dans une maison opulente que M. de Bellezane aurait abandonnée. Les Hdicules, les torts que madame de Bellezane se donnerait dans le monde et auprès de ses anciens amis, d)*vaient le ^ Servir et la lui livrer. Elle n'aurait plus que lui pour là protéger ; s'il ne devient son amant, il deviendra du moins • l'arbitre de son sort, le guide de sa vanité, le possesseur de sa fortune. Tel était son but ; et, comme il ne négligeait î*ien pour y parvenir, il écrivit à madame de Bellezane la lettre suivante :
« Madame ,
» Malgré l'infâme critique du Journal de***, vous ne
» pouvez vous faire une juste idée du succès qu^obtient
» votre recheil. Voilà quatre jours qu'il est publié , 11 vous
» faut déjà préparer une seconde édition , la première
» étant épuisée Je crois qu'il ne serait pas mal d'y
» joindre une ou deux jolies gravures , et de la faire tirer » tout entière sur papier véliu ; un aussi charmant ouvrage » ne peut être trop soigné.
» J'ai tends vos ordres , et je vous prie en grâce , ma- » dame, de ne pas me rendre le plus malheureux des i» hommes , en me privant de votre présence et du bon- » heur de vous peindre de vive voix les sentiments.... res-
» pectûeux avec lesquels^ etc »
Jamais remède habilement employé ne produisit sur un malade un efliet plus prompt et plus heureux* Sur-Ie-
l/k JEUNE FEMME AUTEUIt. 24S
champ, la joie la plus vive ètinrelle dans des yeux iioyéa de larmes. « Une seconde édition ! s'écrre madame de Mlezane , une seconde édition ! la première épuisée en quatre jours! » £Ue se promène à grandi^ pas dans sa chambre^ elle danse devant une glace ; elle rit aux éçUte comme \\j\ enfant. « Ah , att, ah , ah ! que va dire , quelle figure. vs^ faire M. de Bellezane !.... Ce Valrose est un hoinme charmant!.... Oui, oui, il a raison; deux gravure^! ...Pourquoi pas quatre?.... Cela ne rend pas un livre meilleuri il est vrai ; mais il n'y a pas de mal à enjoliver ce qui ^3t bon. »
Elle était plongée dans ces rêveries délicieuses y lor^quç M. de Bellezane entre chez elle. Il est surpris dç lui voie un air si calme, un visage si riant. La gaieté de ma'lame dci Bellezane redouble encore, lorsqu'elle voit Pétonnemeii( peint sur les traits de son mari. — Vous êtes bien surpris; vous me croyiez dans une colère!.... Ah. ah, ah , ah!.... — Moi , point du tout.... — Une seconde édition !.... unft seconde édition!.... la première est épuiséç! ^n quatrf^ jours !.... — C'est une chose merveilleuse ! rr Voi^s n« vous attcndie:^ psi^ à ce tour-là, mon cher mari? ttN^ vous non plus , je ga^e? — Avouez maintenant que ce çri-*, tique n*est qu'un sot. — S'il n'était que cela I — Un ii\T' soient. — £t un flatteur peut-être , selon les cirçons^^•r ces. — Cependant vous étiez enchanté de mon humilia" tion ! — J'en ai pleuré de rage. -* C'est pourtant vQus qui m*ayez procuré la lecture de cet aimable journal ! •— Pour? quoi non? — Comme ami« vous deviez le soustrairft | Uifs yçux. — Comme ami, je devais vous éclairer. ^ Comme époux, vous deviez me venger. — De quiPd^ tous ceu)^ qui critiqueront vos ouvrages ? You9 me feriez faire là un joli métier! Je np me soucie ni de tuer, ni d^ me faire tuer parce qu'il vous platt de vous faire impdr mer. Un pareil expédient ne rendrait pas vos vers meilleurs , et ajouterait , j'en suis sftr, au chagrin d'en avoir fait de mauvais. Mais écoutez , mon enfant , c^r, à votre
âge , on peut regarder encore tout cela comme un pur enfantillage ; il faut que je vous entretienne d'un projet définitivement arrêté. Depuis que vous êtes en commerce avec les muses, c^est sur moi que roulent tous les détails du ménage. Nous avons changé de rôle , et je m^aperçois que notre fortune ne nous permet pas de recevoir une société aussi nombreuse. Je ne puis plus nourrir un las de gens d^esprit qui mangent... comme des sots; il faut donc nous réduire à un petit nombre d'amis et les bien choisir. Votre manie du bel esprit n'est qu'un goût passager ; et vous ne voudriez pas, lorsque vous reviendrez à la raison, trouver que je me suis ruiné pour alimenter une vapeur aussi légère. — Ah ! Monsieur, quel misérable prétexte vous prenez pour m'arracher à une société que j'aime, à la seule que je puisse aimer ! Dites-moi sans aucun détour : Je veux vous rendre la plus malheureuse des femmes, et je vous croirai. — Non, vous ne me croiriez pas. Demain, Je vous mettrai au courant de nos affaires ; mais pour que notre réforme se fasse sans éclat et sans bruit , nous partirons dès ce soir pour la campagne. — Pour la campagne ! et vous croyez , Monsieur, que je vous y suivrai ; que j'irai m'enterrer au fond d'une province , pour n'entendre parler que de commerce, de culture, d'impôts !... Non, non, vous ne l'espérez pas. ^ Pardonnez-moi, je l'espère. »
A ces mots , il se retire , laissant sa femme dans une situation facile à concevoir , mais difficile à peindre , flottant entre la révolte et la soumission , tantôt résolue à recouvrer son indépendance , tantôt résignée au sort qui la poursuit.
Au milieu de ces cruelles alternatives , elle reçoit une seconde lettre de Yalrose ; elle l'ouvre avec un vif em* pressement , et lit ce qui suit :
« Madame ,
» J'ai fait des démarches pour découvrir l'auteur de cet » article qui nous a tant affligés, et plût au.ciel qu'elles
«ilSSP??inQPW!9HIH9iPnpp«P9VqpM««ii
» eussent été infructueuses!... Un ami rempli de zète et » d'intelligence s*est chargé de dévoiler cette intrigue, » et voilà ce qu'il me mande à Tinstant :
» Mon cher Valrose Je me suis acquitté fidèlement de ta » commission. Je me suis rendu au bureau du journal **'^. » J'ai pris toutes les informations dont nous étions coi^ » venus. L'article dont tu te plains est désavoué par tous » les littérateurs chargés de rédiger ce journal ; il avait » été présenté la veille par un homme dont le ton , le » costume , la physionomie et les manières annonçaient M un homme du monde ; il a fait les plus vives instances » pour en obtenir Pinsertion ; son repos, disait-il , y était » intéressé; c'était une légère correction qu'il voulait » donner à sa f«mme , pour la guérir de la maladie du » bel esprit. La correction était un peu forte , on le lui fit » sentir, en ajoutant que dans les querelles de ménage', » le journal *** avait pris jusqu'à ce jour le sage parti de I» la neutralité. Le critique anonyme se retira sans in*- )> sister. Mais il parait que le soir même il revint à la » charge, et qu^il aura gagné, à prix d'argent, quelque » employé subalterne. Il faut bien que cela soit ainsi , M puisque l'article a paru.
» Tout à toi. » Sainval.
» Je n'ajouterai aucunes réflexions à cette lettre , con-
» tinue Yalrose ; elles seraient trop amères! Je fais
» seulement des vœux, Madame , pour que vous puissiez » trouver, dans la force de votre esprit et de votre carâc- » tère , les moyens de concilier votre bonheur et votre » gloire »
Madame de Bellezane relit cette lettre avec le sentiment d'une profonde indignation. « Quelle perfidie ! quelle noirceur! quelle bassesse! se dit-elle après un long silence. Un mari se plaire à déshonorer lui-même sa femme.' un mari solliciter lâchement une pLice dans un journal pour une satire où sa femme est indignement déchirée ! la
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246 CONTES NOirVEAUX ET NOUTELIES NOUVELLES,
vouer lui-même au ridicule , au mépris! Cette îofami^l
est sans exemple ! »
Un grand bruit vient l'arracher à ses funestes réflexion^. On frappe à coups redoublés ; elle ouvre , et voit arriver deux commissionnaires courbés sous le poids d'un énorm^ panier de livres. « Pourquoi donc , mes amis ^ leur ditelle, apportez-vous tout cela? — Pour M. de Bellezane, Madame ; n'est ce pas ici qu'il demeure ?» A ces mots , les devix oommissîonnaires déposent leur fardeau. Madame de Bellezane regarde les livres. « C'est la provision du voyage , sans doute ; elle est forte ! Je gage qu'il y a bienlà douze ou quinze cents volumes 1 Tout cela doit êire choisi en dépit du bon sens ! » £lle prend le premier volume qui se présente sous sa main. « Que vois-je , ditelle, ayec un léger sourire, c'est mon recueil ! Yoilà
une galanterie à laquelle j'étais loin de in'attendre! — Elle prend un second, un troisième, un quattième volume; c'est encore son joli lecueil, son recueil chéri! «I Ah! ah ! sans doute , il veut me permettre d'en régaler quelques h^aux esprits du voisinage ! Que les honime^ sont inconséquents ! il me défend d'écrire , et il est per
de mes ouvrages ! Sa curiosité ei^citée, elle poursuivjt
sa y'mtfi ; c'est son recueil , son recueil,* encqre son ^C' cueil , toujours son recueil !.... Elle commence à deviner raffreusc vérité; elle pâlit; son coeur palpite avec violence, bientôt elle n'a plus de doute; sa force l'abandgnne ; elle se laisse tomber sur un fauteuil. « Oh ! le monstre! s'écrie-t-elle avec Taccent d'un véritable désespoir, il a retiré toute l'édition de mon recueil !... — Si Madame voulait nous donner le pour hoire , disent les deux commissionnaires , qui ne perdent pas la tôte. Ce panier pèse diablement ! — C'est accablant , dit paadain^ de Bellezane. ^- Oh ! ma foi , oui. Je plains celni qni a écrit tout cela ; il doit avoir plqs d^sprit qu'il n'^îl 9^}fi porter? « Madame de BeUè^ane , iniportnn^ç par la prA' senet de ces d^nx homme« , leur jette ^ bourse «vec plii»
irritation que de générosité. — « Grand merci ! Madame» grand merci ! nous allons boire largement à la sai^é ùp JMadame ; elle paie joliment les braver gen% qui lui reti? dent service! »>
Ils s'éloignent, laissant la pauvre madame cjc Selle^n^ en proie aux plus violentes passions. Ce dernier (rait de son mari dissipe tous les doutes , et donne à la lettre de Yalrose toute la force de Tévidence. « Quelle abominable intrigue! en eiïut, quelle suite dans les persécutiqns exercées contre une pauvre jeune femme qui n'a d'aiitr^s torts que d'avoir fait des vers et de les c|voir fait imprimer!.. Qui jamais eût soupçonné M. de Bellezane capable d'une mcchancelé aussi noire , d*upe pruaulé ^i profondément réfléchie!... » Ce dernier avait cepmdant tout disposé pour son dppart. Il entre dans l'appartemept de sa femme, lui apnonce que tous les préparatifs sotU faits pour le VQyage projeté. « La voiture vous attend i vqii^ n'avez plus qu'à me suivre. — Vous suivre I jaipai», jamaj^I s'écrie madame de Bellezane , en versai^t m torrent dç larmes ; jamais je ne vous suivrai , ou vousi emploierez la violence pour m'y contraindre. — Bqn Dieu ! dana quc^l état vous êtes , ma chère Adèle !.... La violence p'ii l%\nm été dans mon caractère. Je crois n'avoir jams^is f mploy^ avec vous d'autre langage que celui de la douceur et de U raison. — - Le langage ! le langage nVst rieu ; les actions sont tout. Votre douceur n'est que de rbypocrisie \ vot|i) raison n'est qu'un despotisme déguisé. \ou8 ^(99 W fourbe et un tyran.... —Prenez y bien gardç, mw 9|i|i«, répond M. de Bellezane profondément emu; de ce lUQ^ ment va dépendre votre destinée tout entière, Au nofp du ciel ! quittons pour quch^ues mois une viile où on ne vous laUse pas le temps de la réflexion , où vous pe mai>ehei; que sur des abîmes , conduite par des gen^ dont tout Tintéiét est de vous y faire tomber. Ce n e^t point
Vautoritê qui commande > e'est la tendresse qi)i snppliq. . . . -r. Jamais, jam^ii» jum^is. Je yon^ connais à prèséitt;
nous n'êtes plus rien pour moi ; je ne suis rien pour voua. Nos fortunes sont indépendantes ; nous sommes séparés de biens, grâce à la prévoyance de mes parents, qui» sans doute, vous avaient deviné ! nos goûts sont différents, nos caractères aussi ; vous me détestez ; et moi , je vous abhorre.... Entre vous et moi , plus de mattre , plus d'esclave. Oui , je vous le déclare , vous emploierez la force pour m*arracher d'ici. — Ah ! dit M. de Bellezanc , avec un calme apparent, nvais démenti par les larmes qui roulent dans ses yeux , puisque vous le voulez , Adèle , ma chère Adèle! puisque vous le voulez, vous êtes libre. C'en est fait ; tous mes liens.... sont brisés. » A ces mots, il s'avance vers sa voiture , et s'éloigne d'un séjour où l'orgueil ( et Dieu sait quel orgueil ! ) a détruit son bonheur.
A peine est-il parti , que madame de Bellezanc rentre en elle-même. Elle n'a pas réfléchi d'avance sur sa position nouvelle. Elle a pris un parti extrême avant d'en avoir calculé les suites. Son indépendance l'étonné. Quel rôle va-t-elle jouer dans le monde ? que dira-t-on d'une séparation si prompte! si extraoi*dinaire! qu'en dira-t-on, lorsque le motif en sera connu ! Les derniers mots , les derniers regards de M. de Bellezanc surtout sont entrés jusqu'au fond de son cœur. Elle a cru y voir un adieu éternel.... Elle voudrait voler vers lui , s'expliquer avec lui, lui faire avouer tous ses torts et les lui pardonner ; car elle ne Ta jamais tant aimé.... Mais bientôt elle se rappelle tous les griefs qu'elle a à lui reprocher; ils sont immenses, impardonnables?.... Elle ne verra plus cet homme dont l'unique pensée était de l'humilier ; elle ne verra plus Tauteur de cette odieuse critique, qui lui paratt le necplus ultra de la bassesse et de la méchanceté ; elle ne le verra plus; elle le déteste; et, pourtant, elle ne peut exister sans lui !....
Cependant de nouveaux malheurs^ qu^elle sentira moins vivement peut-être, se préparent à fondre sur elle. Depuis
quelques mois elle avait admis dans sa société un homme doué des qualités et des talents les plus aimables : c-est le banquier Doraeval. Madame de Bellezane lui avait eoiifié toute sa fortune. M. de Bellezane avait bien été consulté; il sVtait permis- quelques objections ; mais comme Dor-neval jouissait d*une excellente réputation , comme sa maison semblait offrir toutes les garanties , M. de Belle* zane n'avait pas cru devoir insister et mettre au désir de sa femme des obstacles dont il ne pouvait alléguer le motif. Ses inquiétudes, en effet, n^étaient fondées sur rien de positif; il y entrait plus de pressentiments que de bonnes raisons , et s^il était susceptible de préventions comme tant d'antres , encore ne voulait-il pas que Ton Crût qu'il les prenait pour le seul guide de sa conduite. Indépendamment de sa réputation de probité, Dorneval était un homme charmant, un homme universel. Comme homme de société , il savait multiplier à Tinfîni les ressources de son esprit et de son imagination. Son instruction était étendue : il composait de très- jolis vers ; ses comédies avaient obtenu au Théâtre-Français des applaudissements qui , dit-on , n'avaient pas été payés d'avance ; il chantait avec un goût exquis , surtout la musique italienne , savait couler à fond une question politique et juger en maître les productions de nos artistes. Il avait , en un mot , dans le caractère et dans Tesprit, tout ce qu'il faut pour séduire les autres et pour être séduit lui-même. Mais un banquier spirituel n'est pas toujours un banquier solide. Quand on veut mettre de Tor dans son coffre , il faut commencer par mettre du plomb dans sa tète. Lorsque la pensée se promène sur mille objets, elle ne s'arrête sur aucun. Or, la fortune est femme et jalouse; à quelques exceptions près, il lui faut des amants assidus^ qui ne la perdent jamais de vue, qui préviennent ses caprices et prévoient son. retour. Un jour je demandais à un gros financier comment il s'y était pris pour faire une fortune aussi considérable. « Gomme Newton, pour dé-
couvrir le inonde, me dit-il fièieroent ; en y pensant tou^ jours]» Ëo effet, demandez à cette multitude de nouveaux fiarvenus comment ils ont fait pour faire une si grande fortune au milieu de nos erreurs et de nos folies, ils vous répondront : « C'est en y pensant toujours ! » Demandez i ces héroïques défenseurs de la liberté , pui^ de Venkpire , puis enfin de la légitimité^ comment ils ont fait , au milieu de si grands intérêts* politiques et moraux, |iour faire une si brillante fortune : « C'est en y pendant (oujouirs ! M Demandez à ces grands généraux , orgueil de la patrio, fameux par tant de batailles, couverts de tant de gloire, demandez-leur comment ils ont fait pour joindre tant d'argent à tant de lauriers : « C'est en y pensant toujours I » Demandez à ces grands diplomates, à ces ministres chargés des destinées du pauvre genre humain , comment ils ont fait et comment ils font encore pour acquérir une si grande fortune : « C'est en y pensant toujours!.... »
Mais si tout le monde n'a pas reçu de la nature cette heureuse faculté de ne voir qu'un objet et d'y penser toujours , encore y a-t-il une sorte d'esprit qu'un honnête homme est obligé diavoir, c'est l'esprit de ne pas faire banqueroute* Il ne manquait précisément à Dorneval que celui-là, et madame de Bellezane, comme mille autres, se trouve ruinée de fond en comble.
Au moment où elle apprit la faillite de son banquier , elle hésitait; elle était sur le point de monter en voiture pour Isoler sur les traces de M; de Bellezane. «Je me jetr teraidans ses bras, disait- elle; quelque coupable qu'il •oit, je lui pardonnerai tout ; je lui sacrifierai tout , mon goût pour les lettres , la société que je me suis choisin , mes espérances de gloire : tout cela ne peut remplacer sa tendresse.... » Mais le changement de sa fortune réprime cet élan généreux. Une barrière, qui lui paraît insurmontable, la sépare désormais d'un mari si cher; cett^ barrière, c'est la délicatesse. « Revenir à lui lorsque j^ «uis
LA JEUNE FEMME AUTEUR. S Si
( ruinée !.... c^est im[)Ossible. Me voilà seule, et pour jamais I abandonnée à moi-même. Toutes les ressources me sont I fermées.... excepté celles qui sont en moi!....» Plus elle , réfléchit profondément à cette situation nouvelle, moins elle ; en est alarmée. Son imagination s'exalte (c>st le résultat ^ de la réflexion dans la jeunesse); une noble fierté couvre de fleurs Tabime où la voilà plongée. Jamais elle n^à mieux senti son indépendance qu'au moment où elle semble dépendre du monde entier. «Eh bien!» dit-elle en se levant et se promenant avec noblesse, «j^écrivaii ]H>ur la gloire, j'écrirai pour vivre ! mon talent me tiendra lieu de fortune; je devrai tout à moi-même. Mon nom parviendra jusqu'à lui ; Tingrat! il saura quelle femme il a abandonnée; il me regrettera sans doute ! G*est son orgueil qui me Fenlève , c'est son orgueil qui doit me le rendre. » Son cœur s'ouvre à Tespérance ; sa tête se monte par degrés ; elle trouve même dans ses revers le sujet d'un petit ouvrage , dans lequel elle croit pouvoir déployer tout son génie poétique. Comme elle travaille d'inspiration, elle fait, en moins de deux heures, une ode sur Vineonstance de la fortune. Cette ode^ il m'en souvient, commençait par ces vers :
J'ai perdu les faux bleus que le vulgaire encense ; Les rigueurs du destin n'.ont point flétri mon cœur. Mon âme sait garder sa noble indépendance, Et plane au-dessus du malheur.
€e morceau était, sans contredit, ce qu'elle avait fait dé ttieux jusqu'à ce jour. Elle forme le projet de le Kre âék le soir même à son cercle accoutumé. « Mes amis, se ditelle, ignorent la perte de ma fortune; ils verront de quelle manière je me console de cet événement ; ils applaudiront aux beaux vers qu'il vient de m'inspirer....» Cette situation lui parait vraiment sublime.
Yalrose arrive le premier. Elle a bien de la peine à itfe ^as lai confier un secret de cette importance. Cependant «lie modère ce mouvement d'impatience jusqa'au moment
OÙ elle voit tous ses amis rassemblé». Elle leur demande tin moment de silence et leur dit : « Messieurs, je ne vous donnerai pas ce soir à souper; les vers que vous allez entendre ne vous dédommageront pas , sans doute , mais ils vont vous apprendre le secret d^une parcimonie à laquelle vous n'êtes pas encore accoutumés. » Elle lit son ouvrage ; quand elle a fini, elle promène des regards expressifs sur les amis qui viennent de Técouter ; elle croyait trouver sur leur physionomie Texpression d'une admiration profonde ; elle ne voit que des mines froides et allongées ; chacun se regarde et personne n'ose la regarder. <c Eh bien I dit- elle, comment trouvez-vous ce morceau ?» A cette question succède un silence que personne n^est tenté de rompre. Elle rougit et n'ose répéter une demande indiscrète. Rien de plus injurieux que le refus d'un éloge sollicité. Les convives, trompés dans leur espérance, s'éclipsent Tun après l'autre ; mais Yalrose, le fidèle Valrose est resté. Madame de Bellezane lui tend affectueuse^ ment la main. « Âh ! lui dit-elle, vous ne m'abandonnez pas, vous ! votre ame, Yalrose, ne s'attache point par calcul. Vous êtes indigné comme moi de la conduite de ces ingrats ! — Moi ! Madame , je ne suis indigné de rien. — Avec quelle indifférence ils m'ont écoutée!.... — Avec quelle imprudence aussi vous leur avez lu ce morceau ! — Pourquoi donc? n'est-il pas en situation? — Que trop , Madame, que trop. — Gomment! — A moins d'avoir cinquante mille livres de rente, on ne régale pas ses amis avec des odes à la pauvreté. — J'ai eu tort, j'en conviens.... mais, à présent, nous sommes seuls, que pensezvous de cette ode? — Yous n'avez encore rien fait d'aussi médiocre. — Médiocre ! ah 1 le terme est un peu fort ! — — Je tâche pourtant d'adoucir.... — Valrose, » dit madame de Bellezane, en l'interrompant avec sensibilité ; « ne nous fâchons point. Je veux croire, pour votre honneur, que ce que vous eussiez trouvé admirable hier ne peut être détestable aujourd'hui. Or, j'ai grand besoin
LA JEUNE FEMBfE AUTEUR. > 253
de conseils , et voas seul , Yalrose , pouvez guider mon inexpérience. <— Des conseils, Madame? dans quel but?
— Je suis obligée de travailler pour me procurer une existence honorable. Voyons j parlons avec franchise; <]uelle direction donnerai « je à mes talents?- — A vos
talents ?. . . . mais.. . . — Vous devriez connaître -^ Oui ;
en effet, je connais une jeune femme très-intéressante, dont la situation a beaucoup d^analogie avec la vôtre. — ^ Est-ce une femme d'esprit? — Certes, elle n'est pas sotte.
— Que fait-elle donc? des vers ? — Fi donc ! il n'y aurait !pas de Teau à boire! — Des. romans? — Quel libraire voudrait les imprimer? — Des comédies ? — Quel théâtre voudrait les recevoir ? — Eh bien ! parlez-donc ; que faitelle ?— - Eh 1 mais, Madame, elle tricote, »
Madame de Bellezane reste un moment atterrée. Elle retient ses larmes prêtes à couler; puis elle se lève , «t , sam regarder Yalrose > sans manifester ni indignation ni colère, elle tire le cordon de la sonnette. Un valet de chambre, Picard, bien nourri, fortement taillé, se présente au même instant. Madame de Bellezane lui montrant Valrose :•« Germain , dit-elle , mettez cet homme d^esprit à la porte. » Germain ne se le fait pas répéter; il prend Valrose par les épaules, et lui fait descendre les escaliers dans un clin d'œil. On accuse même le bon Picard d'avoir outrepassé les ordres de sa maltresse; mais il assure qu'au lieu de mettez à la porte, il avait eniendu jetez à la porte.
L'insolence de Valrose vient de dessiller les yeux de
madame de Bellezane. Elle voit tout à coup les torts
qu'elle s'est donnés , les ridicules auxquels elle s'est ex-*
-posée, les biens qu'elle a perdus, l'homme qu'elle a
sacrifié ; elle lit au fond du cœur de ce misérable , dont
•les louanges intéressées l'avaient empêchée d'écouter le
langage d'une tendresse éclairée par l'expérience et par
la raison. Le fil de Tintrigue ourdie cx)ntre elle se déro«le
à ses regards ; .et, perdant de vue un instant les revers
thh GONIXS NOdTEàilJlt irr VOUTBIJJ» NOUVELLES.
qo^eltie victU d*«Mif er^ elle t^écrie t «Oh ! Profid«noe ! ]« te rénlcroie ; je iTai plue betoin de preliTee ; M» de Betle* aaae eit justifié 1. ... •
QaM oé moment, Quoique la «oîrée aoU an peu avaâoée) on lai ennonee la visite de M. de Lormel ; c'est on hoffitsie d'une quarantaine d'années , d'une igure n<^le, mais un pea séTére. M. de Lormel est depuis vingt ans te plus intimé ami de M» de Bdleeaae. A «on aipeet, «a* daBM de BêUecaiie «e oonvre le visage de ses mains. <«( Piardon , Madame , kH dit M. de Lonnel, pardon si je vbns fliis «ne visite importune. Je viens de la part d'wi «mt qni inot» a tiénéMaent eitnée. Va, m*iHt-il dit, si je ne pois pins nen peur son tyonheor, je dois do moins lui procurer une existence konoraMe. » Il m^a tbar^ de pi^er vos dettes , qoetqne ieonsidéfabtes qn^elles soient , et de yobs offrir vingt mille Mvf es de rente ; e'*est la moitié de ce qnll possède. 5e m'estime iienreux, Bfodame., d'avoir é remplir anprès de vone une mission qui ne peut vous être dés^éaMe. -^ Je sais profondément reconnais^ fiante de la peine qnejvons avee prise, monssettr de Lorasel, dit madame de B^ezane sans changer de pœition.* Tous êtes nn ^exéèUent komme^ et M. de BeUezane...v Ahl comment le caractériser ].w. Quant à moi^, je sois «me folle ; je n'ai fait que des extravagances ^ et je dois les expier. Je n'accepte point les bienfaits d'an homme qne j'ai oifenaé. <^Qnoi I Biadame, ceax d^un épooxi-^ J'ai perdn mes droits sur son cœur , je ne puis recevoir ses seeom«. ^ M cet rtehe ; vous êtes maHieureuse — Oh! trèsmalheureuse ! mais je ne veux rien devoir à la pitié. — De grÂce , réfléchissez à votre position. — Je pense é ce que fe me dois à moi-même. -^ Que vous reste-t-il?*- L'fao»neur et le courage. —>-Vous allez tomber dans' la pauvreté. — Elle n'hnrailie que les âmes faîtes pour elle, — Que dirai*jedonc<àM. de^BeUezane? — Je le prie de m'ou- Islier; je 4éswe q<t'il soit heureux!.... A ces mou, elie ne t^iMii plus eoittenir sa douleiii* , des Latmes nuMuieni aa
LA JEO!IE fBim AimOR. d55
ftf are , malgré tous les efforts qu^elle fait pour les einpè* cher de couler ; toute la force de son âme est épuisée ; il n'y a plus de plaoe pour Torgueil dans un oœur rempli tout entier par les regrets et la tendresse.... Elle veut encore syouter quelques mots; mais, dans oe moment, elle sent un bras se glisser furtivement autour de sa taille; elle se détourne, lève les yeux et reconnaît.... M. de BeK lesuoie ! Elle ne sait si elle doit se jeter aux pieds de son mari ; elle hésite ; il lui tend les bras ^ elle y tombe pree» que sans connaissance. Elle croyait trouver en loi un juge sévère, elle ne trouve qu^in ami qui la presse avec trans* port contre son oœur. Elle veut s'acouser ; il Tarréte et lui dit en riant : « Allons , allons , ne parlez plus de tout cela ; vous n'êtes qu^un enfant ! -^ Quoi ! vous me pardonnez !.... vous pouvez oublier mes folies ! «» Ce conr ne se souvient que d'une seule chose ^ du serment qu'il a lait de t'aimer toujours. ^ Gomme tout le monde s'en* tendait pour me tromper I... Yous seul, cher Bellezstne... ~ Moi ! je vous ai trompée comme les autres , et même beaucoup mieux que les autres. — Gomment donc ? — J'ai abusé d'un moment de verve, d'enthousiasme, d'exaltation.... — Je m'y perds ! — Qiïoi! vous ne vous rappelez pas le jour où je suis entré si mal à pnipos dans votre cabinet? vous étiez dans le feu de la composition, et vous auriez voulu me voir bien loin. J'ai mis très-adroitement cette circonstance à profit , et je vous ai escamoté votre signature. — Eh bien ! quel usage?... — lime fallait une procuration qui m'autorisât à retirer votre fortune des mains de ce Dorneval. — El vous l'avez fait? — N'en doutez pas. -^ Je ne suis donc pas ruinée P *- Pas le moins du monde ; vous n'avez nen perdu. »
Je laisse ces deux jeunes époux se livrer, entre lenrs amis , à toute la joie de leur réconciliation. C'est ma-* dame de Bellezane qui m'a conté sa propre histoire. Elle peint avec des couleurs si naïves et si plaisantes l'exigence et la siisceplibillté d'une passion qui l'a rendue si mal-
heureuse, qu'on voit /bien qu'elle est radicalement guérie.
Yalrose ne tarda pas à recevoir la juste récompense de sa bassesse et de son orgueil. Littérateur subalterne, voué tour à tour aux partis les plus opposés , louant le même ouvrage dans un journal et le critiquant dans un autre, pour diner aujourd'hui chez Tauteur et demain chez ses ennemis, il s'est vu bannir de. toutes les sociétés où Ton exige au moins Tapparence de la probité. La vanité le dévore, la misère, le ridicule et le mépris le poursuivent; toutes les cotenes littéraires et politiques le rejettent et le désavouent, quoique Vesprit de coterie ne soit pas difficile sur le choix de ses instruments.
Enfin M. de Bellezàne , possesseur d'une belle fortune dont il jouit en homme de goût, mais sans ostentation, aimé , estimé de tout ce qui l'environne , a retrouvé la femme aimable , douce , bonne et modeste qu'il avait perdue ; et qui le dédommage de tous les chagrins que lui donna quelque temps une femme bel esprit.