‹ Œuvres du Comte de Adrien de SarrazinChapitre 18 sur 91 · LES DEUX PORTRAITS DE FAMILLE · texte numérisé non relu

LES DEUX PORTRAITS DE FAMILLE

des acheteurs et des curieux. Ce sont les portraits du bon Hubert et de sa femme. Ils les avaient fait faire dans les premiers jours de leur mariage; jours heureux où le cœur, insatiable de bonheur, ne se contente pas de ce quUl possède, et voudrait encore en multiplier Timage. A Taspect de ces deux portraits, des éclats de rire indécents se font entendre de tous côtés. Le costume un peu suranné de M. et de madame Hubert excite la gaieté de rassemblée, on ne pense point quUls sont là et qu'ils pleurent. L'un des rieurs met son enchère au plus vil prix , et les portraits vont lui être adjugés, à son grand regret, lorsqu'un peintre fort connu dans le quartier s^écrie : « A dix mille francs les deux portraits ; — à vingt mille, dit sur-le-champ un autre peintre ; — à trente mille , à quarante mille. *» Ici les enchérisseurs s^arrétent, et les portraits sont délivrés au dernier pour la somme de quarante mille francs. M., madame Hubert et Louise croient que c'est une nouvelle insulte ; l'assemblée est dans le plus grand étonnement. Le peintre, possesseur des portraits, prend la parole, et dit : «Pauvres ignorants ! vous vous moquez de ce dont vous ne connaissez point le prix. Sachez donc que ces deux portraits sont d'un pein* Ire fameux, dont les ouvrages sont très-rares, et qui n'existe plus. » A ces mots il s'éloigne , emportant les deux chefis-d*ceuvre dont il vient de faire Facquisition.

Voilà donc le bon Hubert deux fois plus riche qu'il ne l'était avant sa catastrophe ; il peut satisfaire ses créanciers et continuer avantageusement son commerce. Ces bonnes gens sont dans la joie : qui leur eût dit qu'ils possédaient chez eux tant de richesses! Ces deux portraits, dans le temps , ne leur avaient coûté que douze francs chacun, encore avaient-ils eu le cadre par-dessus le marché, w Cependant, dit Hubert en regardant sa femme, je ne puis m'empécher de regretter le tien. — Ah ! répond madame Hubert; si nous avions été plus riches! »

Louise partage la joie de ses parents : son mariage peut

tîà CONTES NOUVEAUX ET liOUTBLU» NOUTELLES.

se renouer ; le père de son amant est revenu voir ses voisins. On Ta d^abord assez froidement reçu : il a donné des raisons qui ne sont pas trop bonnes, mais dont M. et madame Hubert ont paru se contenter par tendresse pour Louise. Huit jours se sont à peine écoulés que Louise est la plus heureuse des femmes, et son jeune amant le plus heureux des maris.

Le lendemain de la noce, Hubert dit à sa femme et à sa fille : « Parbleu , il me vient une bonne idée ! Yoilà plus d'un mois que nous ne sommes allés voir M. de Lisban , et que nous n^avons entendu parler de lui ; il faut le surprendre : allons nous-mêmes lui annoncer le mariage de Louise; je connais son cœur, notre bonheur lui fera plaisir, m Madame Hubert est enchantée de Tidée de son mari. Louise rougit ; elle se souvient de sa lettre restée sans réponse, et de l'ingratitude de M. de Lisban. « Qu'i« rions-nous faire chez lui.^ se dit-elle; notre présence ne lui reprochera*t-e1Ie pas Toubli dans lequel il nous a laissés? Il doit la vie à mes paren&, et les laissait mourir de faim ! Gomment me présenter chez lui? Quelle situa-* tion ! quel embarras! pourra-t-il soutenir ma présence? Louise m*a cru meilleur que je ne suis, dira<-t*'il ^n loi-* même , et maintenant Louise sait que je ne suis qu*uu ingrat. » Elle emploie toute son éloquence pour détourner ses parents de eo voyage; mais oomme elle n'ose parler de la lettre écrite à Tinsu et contre la volonté de son père, ses raisons ne sont pas goûtées : Hubert et sa femme se font un grand plaisir de surprendre M. de Lisban , et Louise est bien forcée de les suivre.

La petite famille loue une voiture, et bientôt ellear* rive à la terre du comte. Hubert demande à voir M. de Lisban : on loi dit quUl le trouvera seul dans son cabinet ; il monte avec sa femme , sa fille et son gendre , et ils pénètrent sans peine jusqu'à M. de Lisban , qui les ac* cueille avec Pair du plaisir, mais cependant avec un peu decontrainte et d'embarras. « Venez dans le salon , mes

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amis , Imir dît4I ; venez , nous y eauierons plus à notre aise que dans ce eablnet. ^ Pourquoi cela? dit Hubert ; ee cabinet est fort joli ; et lorsqu'on est a?ec des personnes que Ton aime, Je pense que Pappartement n*est jamais trop petit» » Le comte n'ose insister : il demande au bon Hubert des nouvelles de sa santé , de ses affairea, comme sMl les ignorait , et lui reproche sa longue abeenee : « Quelle fausseté ! » dit Louise en eUe«méme. Hubert raconte ses malheurs , comment il s'est trouvé tout à coup bien plus rtdie qu'auparavant, grâce aux deux portraits.. .. Il en était là, lorsque , jetant par hasard les yeux du oôié de la cheminée, il s'écrie s « Que tins- je ! Ciell les Toiià ! mon portrait! eehii de ma femme,... est-»il possible !.... » Louise et madame Hubert, ayant aperçu les deux por^ traits , tombent aux pieds du comte , et baignent »es mains de lenrs larmes, k Eti bien I ma bonne «mie , » dit M, de Usban avec une vive émotion , u avex-vous perdu let^tef-^Ah! Monsieur^ «pieiie délieatesse 1 queliê générosité 1 donner quarante mille francs de nos portraits ! «^ Ëh! mon cher Hubert ! rien de plus simple en vérité : pouvais-je payer trop cher IHmage de ceux qui ont exposé ^néreusement leur vie pour sauver la mienne ? Cette image ehérie est toujours dans mon cœur ; je mourais d^enviede f avoir aussi toujours «ous mes yeux , et, gràee à vous^ je euis assez riche pour saerifier quelque chose à une fantaisie. ^^ Mais> monsieur le eomte,<|ttaiànte miUe toncs J..4. — Yous ne calculiez pas, Hubert, quand vous pouviez me faire du bien, et aujourd'hui vous vous en avisez lorsque je suis assez heureux pour vous le rendre ! C'est mal , très-mal à vous : vouloir compter avec moi , c'est me faire sentir que je vous dois encore plus que je ne vous donne. Mais je vois ma petite Louise qui rougit et baisse les yeux. Je devine sa pensée ; elle m'acCuse : Comment I se ditelle, il a su notre infortune , et il est venu si tard à notre secours ! que de chagrins pourtant il nous eût épargnés !... Mes bons amis , quand j'ai appris votre malheur, j'étais

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à Lyon pour des affaires importantes , et retenu dans mon lit par une vigoureuse attaque de goutte. Ne pouvant voler vers vous , j*ai fait partir en toute hâte un jeune peintre de mes amis. Il arrive , il se concerte avec Tun des peintres les plus célèbres de la capitale , et,... Bien !.«... je vois à présent ma bonne petite Louise qui sourit ; la paix et faite , et je veux la cimenter. « A ces mots^ il s^approche de Louise, et lui imprime un baiser sur le front.

La famille d'Hubert resta toute la journée chez M. de Lisban , qui ne voulut jamais la laisser repartir le soir. H . avait invité tous les jeunes gens des villages voisins pour la fête qu'il voulait donner  Louise. Quand la nuit fut arrivée , il fit illuminer son château et ses jardins. Ub . petit orchestre venu de Paris se plaça sur un théâtre élevé sous de beaux arbres d'où pendaient des lampions de ton* tes couleurs, et mit en mouvement le bal champêtre. Des tables couvertes de rafraîchissements sont dressées sur le gazon, et la fête se termine par un joli feu d'artifice. Rien ne peut égaler la joie du comte. Moi , qui me trouvais là par hasard et sans le connaître , je le prenais pour un bon père qui mariait sa fille ; et lorsque Hubert luimême m'eut raconté cette histoire , je pensai qu'elle ferait plaisir au plus grand nombre de mes lecteurs. La reconnaissance est une vertu si commune aujourd'hui!

C'est comme la bienfaisance, tout le monde en parle.

ROUVBLLB.

Le jeune Yerseuil venait d^obtenir une lieutenance dans un régiment de cavalerie qui se trouvait en garnison à Metz. Yerseuil était riche , bien fait, plein d'esprit et de courage. Il était dans cet heureux âge de la vie où les illusions de Timagination naissent du coeur ; il venait d*achever sa vingtième année. Son épaulette , son épée qui brille à ses côtés, et qu^il regarde déjà comme Tinstrument de sa gloire , ce bel uniforme qui relève encore les avantages de. sa taille et de sa figure., enfin tous les accessoires du nouvel état qu'il vient d'embrasser, Fenivrent de joie et d'espérance.

Mais bientôt il faut partir pour Metz ; il faut rejoindre son régiment ; la campagne va s'ouvrir, et peut-être Yerseuil va-t-il dire un dernier adieu à sa chère et douce Ernestine , qu'il aime plus que la gloire , plus que la vie et presque autant que l'honneur.

Emestine vivait depuis quelques mois à Gbâlons avec madame de Barville sa mère. Ces deux femmes, intéressantes par leurs vertus , l'étaient aussi par leur situation qui n'était pas heureuse. Un seul domestique bien vieux prenait soin de leur modeste ménage , et je crois qu'Ernestlne brodait en secret pour procurer à sa mère quelques-unes de ces jouissances . qui d'abord nous ont été données par le luxe , et qui sont ensuite devenues de première nécessité.

Yerseuil avait vu Ernestine et n'avait pu se défendre d'un amour qui se montrait à lui sous la forme des plus

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aimables et des plus touchantes vertus. Il était généralement aimé et estimé , et madame de Barville n'avait point eu déraisons pour lui interdire sa maison , et pour réprimer ttn penchant qui pouvait un Jour devenir légitime. L^espoir d'unir un jour Ërnestine et Yerseuil était d'autant mieux fondé , que ce Jeune homme était maître absolu de sa fortune et de ses volontés , et qu^il s'était expliqué d^une manière positive sur la nature de ses projets dont madame de Barville , en femme délicate et prudente , avait cm devoir reooler rexécutlon.

M Vol» ne connaissez pas encore le monde , mon cher Yerseuil) lui disait-elle , tt vous vouleas déjà former des liens qui dorent toute la vie ! L'amour que ma fille vous inspire noiis honore sans doute ; mais , ^luoique pauvre , Je n^abtiserai point de U passion d'un jeune homme pour assurer à ma fille une existence brillante que vous vous repentiriez peut-être on jour de lui avoir donnée. Servez ^tre patrie et votre roi } voyez le monde tel quUi est ; acquérez de Itepérienoe. Lorsque vous saurez vous rendre compte de vos propres sentiments, quand ils seront approuvés par votre raison , je ne m'opposerai (point à cet aitaour que la réflexion aura mûri. La carrière de Thon^ nenr va s'ouvrir devant vous ; il faut y marcher d'un pas lerme. Pendant votre absence nous penserons à vous^ nous parlerons bien souvent de vous. Je vous permets de nous donner de vos nouvelles, et, la campagne finie, la mam de ma fille eouronnera votre eonstanûe. » VerseuU se jette aux pieds de madame de Barville, et jure à Srnestioe uti amour aussi durable que la vie.

Il part pour Metz en pensant toujours à sa chère Erneetiite , et se voit bientôt on ne peut mimx, accueilli par tous les jofficiers d« son régiment. Cet accueil, en iatlant son amour^-pri^re, lui rend im peu de cette gaieté vive et franche qui lui était si naturelle^ mais que Tabsenee d'£riieslikie lui avait fait perdre peudaat la voyage. A peine mi-i m^mà qv^à mmâ, mUâ, ai» k mU' m^m y à On

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repas de eorps. Des mets recherchés, d'excellents vins , cette liherté qui préside toujoars aux réunions des militaires accoutumés à vivre ensemhle et à courir les mêmes dangers , tout contribue à rendre ce souper d'une gaieté fort vive. Au dessert, la liberté dégénère un peu en U« cence : Tesprit des convives pétille comme les vins qu^ils ne cessent de se verser. Ils ont entrepris de griser le nou-* veau venu , qui croit devoir se prêter de bonne grâce à tout ce que ses camarades exigent de lui.

Par malheur, Yerseuil n'était pas encore fait à ce genre de vie ; il perd bien vite une partie de sa raison : bientôt il lui en reste si peu qu'il ne sait plus ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait ; et sa gaieté, vivement excitée par les vapeurs du Champagne et par les plaisanteries de ses nouveaux amis, finit par passer les bornes que la décence devrait lui imposer.

Il y avait à la même table et en face de lui un vieil officier qui, à soitante^dix ans, ne s^était point encore élevé au-dessus du grade de lieutenant t c'était le chevalier de Montluc , brave homme , plein d'honneur et de simplicité, mais peut-être un peu singulier dans son costume et dans ses manières. Il avait été adoré de tous les officiers du régiment depuis cinquante ans quMI y était entré , et se faisait respecter de tout le monde, quoique la fortune la plus modique Teût toujours enchaîné dans un grade infé* rieur. Le chevalier de Montluo souriait avec indulgence ft tous les propos des jeunes gens , éi répondait avec bonté à leurs plaisanteries , lorsqu'elles ne passaient pas les bov* nés de la délicatesse. La simplicité de ses manières , qui ressemblait un peu à la rusticité, frappe Timagination troublée du jeune Yerseuil ; il croit pouvoir se permettre d'adresser quelques railleries à ce respectable militaire dont il oublie les années , et dont II ne connatt pas encore les vertus. Étonné de voir un jeune homme , un inconnu, prendre avec lui ce ton libre et dégagé , le chevalier de Mentluc cherche^ par un regard sévère, à le rap-

peler an respect qui lui estdûvet dont personne josqu'à ce jour n^avait osé s^écarter. Mais le pauvre Yerseuil n'est plus à lui ; la contenance du vieux Montluc , loin de lui paraître imposante , lui semble au contraire tout à fait ridicule. Il se livre sans réflexion à toutes les idées folles qui lui sont dictées par le hasard et par le vin de Champagne, et se permet un bon mot dont il est fier dans le moment, mais qui doit peut-être lui coûter bien cher le lendemain.

L*instant de se séparer est arrivé ; minuit vient de sonner, et chaque officier se retire. A peine Yerseuil est-il rentré dans son appartement , qu'il se met au Ut, et s'endort du plus doux et du plus profond sommeil, comme un homme très-content de sa journée.

Le lendemain il s'est réveillé de bonne heure, mais avec des idées moins riantes qu'à Tordinaire. Sa première pensée est pour sa chère. Ërnestine. Il se reproche d'avoir pu, loin d'elle , se livrer un moment à la gaieté. Certain pressentiment lui dit qu'il ne la reverra peut-être plus. Des réflexions sinistres , un trouble secret , des inquiétudes vagues dont il ne peut saisir l'objet, viennent assaillir son esprit et son âme. Son domestique entre dans sa chambre, et lui remet une lettre. Yerseuil reconnaît l'écriture de madame de Barville. Avec quelle précipitation il ouvre cette lettre chérie ! On va lui parler d'£rnestine. Peut-être Ërnestine elle-même aura-t-elle ajouté quelques mots à la lettre de sa mère. Son cœur est dans la joie , et toute idée de tristesse est bannie de son imagi^ nation. U lit ce qui suit :

t( Pardonnez-moi, mon cher Yerseuil, d'avoir eu jusqu'à ce jour quelques secrets pour vous. Yous méritiez sans doute notre confiance tout entière ; mais ma situation m'ordonnait une discrétion que mon cœur se repro« che. Yous avez cru que j'étais veuve d'un ancien militaire, et vous étiez dans l'erreur. Mon mari vit encore, il est auprès de vous , dans votre régiment. Je vous en prie,

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Yerseuil, prenez tous les soin» imaginables du c})ev|iltcr de Montluc; c'est le. plus estimable des homme9 , a^eêt la franchise et la loyauté personniûées , c'est to^t^c^.qne j'ai de.plus cher au monde , et, si tant de raisons ne suffisaient pas pour vous le faire aimer et respecter, il est le père d'Ërnesline , de votre chère Ëmestine.

» Cette nouvelle vous étonne , et vous vous demandez sans doute pourquoi je ne porte pas le nom de mon mari, Cest parce qu'il est honorable, ce nom, que nous avons cru devoir nous abstenir de le porter, la fortune ne nous permettant pas de le soutenir. Des malheurs sans nombre m'ont fait perdre le peu de bien que mes pères m'ont laissé : le chevalier de Montluc est le cadet de sa, famille , et ne possède presque rien ; mais il a ce noble orgueil qni convient à sa naissance : il souffre de ma pauvreté ; mais il ne veut pas en rougir, dans un monde frivole où la pauvreté est presque un déshonneur. Quelque jour, peut-être avant peu, cette situation cruelle doit changer; alors nous reprendrons notre nom et nos droits. Mais, jusque-là , Emestine et moi nous devons vivre dans l'obscurité qui convient au malheur.

» Aimez donc M. de Montluc , respectez-le comme un père. Vieux , il a besoin d'égards ; pauvre , il est peutêtre un peu susceptible. Gardez-vous surtout de lui laisser entendre que vous savez son secret : il ne le pardonnerait de sa vie ni à sa fille ni à moi. Je ne voulais pas vous en instruire. Mais, après votre départ, je n'ai pu refuser à Ernestine en larmes la consolation de confier son père aux soins de notre meilleur ami. »

Au bas de la lettre de sa mère , Ernestine avait écrit ce peu de mots :

« Je reconnaîtrai l'amour de Yerseuil aux égards qu^ll aura pour mon père. »>

Je peindrais difficilement, je crois, l'impression que fit cette lettre sur le jeune Yerseuil. Il rougit, il se trouble , agitéjpar des remords dont la cause ne lui est pas

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encore bien comme. Quoi ! ce vieil officier qu'il a traité hier avec si peu de tnénagement dans un accès d'ivresse , cet homme respectable est précisément le père d'Ernes-^ Une ! insensiblement sa mémoire se réveille ; il se souvient de toutes les plaisanteries qu*il s'est permises , et sent combien elles étaient inconvenantes dans la bouche d*un jeune homme vis-à-vis d*un vieillard estimable et malheureux. H reconnaît tous ses torts et pense aux moyens de les réparer, lorsque tout à coup on frappe à sa porte : son domestique entre et annonce le chevalier de Montluc. A ce nom , à cette visite inattendue , Yerseuil reste un moment pétrifié. Il veut se lever et s^avancer vers le chevalier de Montluc , qui ne lui en donne pas le temps et qui, s'asseyant sans façon, le regarde en face, dans une attitude imposante , et avec des yeux où se peint la sévérité. Après un moment d'un silence expressif, le vieux Montluc prend la parole et dit avec beaucoup de calme et de dignité : « Monsieur de Yerseuil, J'ai cinquante ans do service ; f ai combattu pour ma patrie et pour mon roi, et je suis couvert d'honorables blessures. Si la fortune ne m'a pas distingué de la foule et me laisse mourir dans un grade obscur, Thonneur du moins m'accompagne aux portes du tombeau. Cet honneur, monsieur de Verseuil, m'a toujours servi de guidé dans ma longue et pénible carrière. C'est le seul bien qui me reste, il me console des privations sans nombre que la fortune m'impose. Cependant, Monsieur, malgré le respect que mes cheveux blancs devraient vous inspirer, vous vous êtes permis, vous, à vingt ans, des railleries insultantes contre un homme !... — Ah î Monsieur!... — Ne m'interrompez pas, s'il vous plaît. Ce discours peut vous paraître long, je vais Fabré* ger. Vous m'avez insulté, monsieur de Yerseuil, et je viens vous en demander raison. — Vous, grand Dieu ! — Ouï. moi-même, continue le vieil officier avec le même *sangfroid. Avez-vous cru, Monsieur, attaquer un vieillar^^ faible et sap§ d^fpnse.^ vQus yous gériez étfangemenÇ

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trompé. L^hottnenr n'est jamais faible; il troave toujours les moyens de repousser Tinsulte et de se faire respecter. Il sait rendre nuls tous les atantages dont la jeunesse est si fière. Ce n'est point Fépée à la main que je vous propose de me battre contre vous, vous ne le voudriez pas; vous ne voudriez pas lutter de vigueur ou d'adresse contre un vieillard dont la main est peu sûre et dont la vue est alfair blie par les années. Mais je suis le matire des conditions et du choix des armes. Nous prendr(His des dés, monsieur de Yerseuil , nous tirerons au sort , et le plus heureux brûlera la cervelle à l'autre. — Vous brûler la cervelle î mol l plutôt cent fois mourir, s'écrie Yerseuil hors de lui-mémo et se promenant dans sa chambre avec une violente agita^ tion. (c Vous auriez tort de me ménager, dit fièrement le vieillard ; si le sort me favorise, je ne vous ménagerai pas. Adieu, monsieur de Verseuil ; ce soir, à huit heures, nous nous verrons sur le rempart. Prenez un témoin. »

A ces mots le chevalier de Montluc sort et ferme brusquement la porte , laissant le malheureux Verseuil dans la situation la plus douloureuse. Quel début ! contre qui va-t-il se battre? contre l'homme qu'il doit le plus estimer et chérir , contre un vieillard , contre le père de tout ce qu'il a de plus cher au monde ! « Non, non , se dit-il , je n^accepterai point ce duel. , je ne puis , je ne dois point

l'accepter Cependant que pensera-t-on de moi? que

diront mes camarades? que dira M. de Montluc, grand Dieu ! quel parti faut-il prendre ? « L'inexpérience de Verseuil ajoute encore à la difficulté de sa situation. Quelquefois il veut aller trouver M. de Montlua, avouer hautement sa faute, lui faire toutes les excuses, lui offrir toutes les réparations, excepté la réparation funeste... Mais, non, il est trop tard ; le chevalier de Montluc Ta provoqué dans un combat où les forces sont égales de part et d'autre, puisqu'elles sont entre les mains du hasard. Des excuses paraîtraient dictée? par la crainte ; Verseuil pas- §erf^it pour qn l^che aqx yeu^ (Je s^s (can^araffesi , et cette

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idée ]e fait frûmir. « Ëh bien ! dit-il après ud moment de réflexion, efi bien! c'en est fait^ j'accepte le duel; oui, je l'accepte avec toutes ses conditions. Le ciel m'est témoin que la crainte de la mort n'entre pour rien dans les cruelles incertitudes dont je suis tourmenté , et je jure...» Il forme dans ce moment une généreuse résolution qui calme les agitations de son âme.

Mais de nouvelles réflexions le replongent bientôt dans de nouvelles anxiétés. Que va dire Ërnestine , quand elle va savoir que son amant est mort de la main de son père? que de larmes elle va répandre ! combien je lui paraîtrai criminel ! saura-t-elle tout ce qui se passe au fond de mon cœur ? connattra-t-elle l'inébranlable résolution que je viens de former? Loin d'avoir pour le chevalier deMontluc les soins et les égards qui me sont prescrits par l'amour, c'est moi qui me permets de l'outrager eii public I Ah ! malheureux ! si tu succombes, tu emportes dansletom-beau le mépris et la haine d'Ërnestinel.je ne puis supporter cette pensée. » Il forme le projet d'écrire sur-lecliamp à madame de Montluc , et de l'instruire d'avance de tous les détails de cet événement. « Quand je ne serai plus, dit-il, elle lira ma lettre à Ërnestine; Ërnestine me donnera des larmes, et ne me méprisera pas... Mais pourquoi vouloir les instruire d'avance d'un malheur qu'elles apprendront trop tôt , pourquoi porter d'avanco le désespoir dans le cœur de ce que j'aime.^ »>

Cependant il s'approche de son secrétaire , et fait un testament par lequel il donne tout son bien à madame de I Montluc et à Ërnestine. Après avoir signé et cacheté cet écrit, il sort de son appartement pour chercher, s'il est possible , quelque distraction au désespoir qui le poursuit. Il marche dans les rues de Metz, sans savoir où diriger ses pas, d'autant plus malheureux qu'il n'a point d^ami à qui confier sa douleur. Il lui faut cepeudant un témoin. Quel officier de son régiment voudra lui rendre ce service? il ne. fait que débuter, et le chevalier de Montluc

jouit de restime générale. Il va trouver le premier lieutenant du régiment ; « C'est un homme sage, dit-il , peut-être me donnera-t-il quelques conseils dans une affaire aussi délicate. »

Le premier lieutenant Taccueille avec un air froid et réservé. Le. jeune Yerseuil prend la parole sur-le-champ et lui dit : « Yous voyez en moi, Monsieur, le plus malheureux de tous les hommes. Isolé dans le corps où je viens d'entrer , j'ai débuté par une imprudence qui peut vous donner une mauvaise opinion de mon caractère. Hier au soir je me suis oublié au point de traiter avec une légèreté impardonnable le plus ancien officier du régiment. J'ai manqué à tout ce que je devais à son âge , à sa vertu et à Testime dont il jouit parmi vous ; je reconnais aujourd'hui tous mes torts , et je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour les réparer. » Alors il raconte l'entrevue qu'il vient d'avoir avec le chevalier, de Montluc, et le duel qui doit en être la suite, et puis il ajoute : « Je ne connaissais point le chevalier deMontluc, je ne savais pas qu'il était de tous les hommes celui que je dois le plus chérir et respecter ; et maintenant que je le connais, il faut qu'il m'immole ou qu'il périsse de ma main! — Il le faut, dit le premier lieutenant; vous avez insulté le chevalier de Montluc, il demande , il exige une réparation, rien de plus simple. Des excuses ne le satisferaient.pas, et vous nuiraient dans notre opinion. Chez nous. Monsieur, les excuses ne sont permises qu'à rhomme qui a fait preuve de courage. D'ailleurs , je ne vous le dissimule pas , cette affaire est très-délicate. Si vous refusez le duel , il faut quitter le régiment ; et si vous tuez le chevalier de Montluc que nous aimons tous comme un père , il faut encore que vous quittiez le régiment. — Quoi! s'écrie le jeune Verseuil, vous n'avez point d'autres conseils ù me donner! oh ciel ! j'arrivais à Metz avec les plus douces et les plus riantes espérances; je pensais qu'un jour je me ferais adorer de mes

386 CONTES NOUTBAtX ST KOmrBLUB NOUVELLES.

oamaradèsv )f sentais en moi-même que je méritais leur estime etl^r amitié , et ^ dés le premier jour, je me Toâs abandonné, proscrit.^... S'il faut du sang pour vous sa*tisfaire, ajoute-t-il avec une sorte de fureur, s'il faut mebattre, que ce soit contre vous, Monsieur , contre le plus brave officier du régiment , contre vous tous, vous verre2 si Je manque de courage; mais contre le chevalier de

Montluc ahl'Si vous saviez quels liens m'attachent à

lui. » Il termine ce discours par un torrent do larmes. • Le premier lieutenant qui, jusqu'alors^ avait été impas^ sible, est vivement touché en voyant la situation et la douleur de ce jeune homme intéressant. Il se connaît en bravoure , et voit bien que la crainte de la mort n'est point la cause de cette douleur et de ces larmes. Il prend la main deVerseuil et lui dit : «Monsieur de Yerseuil, votre sort tn-intéresse ; reposez-vous sur moi. Je vais tâcher d'accommoder cette malheureuse affeire. Je ne puisoepen*dant vous répondre du succès de mes démarches. Le chevalier de Montluc est le meilleur des hommes; mais sur tout ce qui regarde Thonneur, c'est un homme intraitable. Son âge môme le rend encore plus exigeant sur ce point délicat. Plus je suis vieux , dit* il , et plus on doit me ven-* pectèr. Allez dans votre chambre , monsieur de Yerseuil , reprenez un peu de tranquillité ; jHrai bientôt vous ve*« joindre. »

Le premier lieutenant ne perd pas une minute; il va trouver le colonel , tous les officiers sont rassemblés. Après de très- vifs débats, il est convenu que le jeune Yer^ seuil doit une réparation authentique au respectable chevalier de Montluc, qu'il lai fera des excuses publiques des plaisanteries peu mesurées qu'il s'est permises avec ce bravé officier. On fait donc appeler le chevalier de Mont** lue. Le colonel, prenant la parole au nom de tout le régiment, représente au chevalier, la jeunesse, le peu d'expérience de Yerseuil, l'état d'ivresse dans lequel ses cama-« r^des l'avaient presque plongé ; le$ remords de ce jeune

homme, qui se propose de réparer ses torts [iâr une conduite irréprochable ; enfin , la dureté des conditions qui lut sont imposées, un duel où i*un des deux doit périr, pour uue raillerie sans conséquence , pour une imprudence de jeune homme. Le colonel finit par prier le chevalier de Montluc , au nom de tout le régiment, de vouloir bien recevoir les excuses de Yerseuil, et de ne point exiger une réparation aussi érbelle pour une offense aussi iégère.

Le vieux Montluc entend eé discours sans s'émouvoir, et répond avec beaucoup de caltne : «Si fêtais riche et jéune^ je pourrais pardonner, monsieur !e colonel ; je suis vieux et pauvre «t paor conséquent plus en butte qu'un autre aux outrages des jeunes gens , fiers à la fols de leur jeunesse et de leur fortune, le n*ai , pour soutei^ mon nom, que non courage et mon honneur, et je me servirai de toutes mes forces pour conserver ee que le ciel ne m'a point 6îé et ce que les hommes ne m*èteront jamais , tant qu*une goutte de sang coulera dans mes veines. La jeunesse de M. de Yerseuil ne peut lui servir d'excuse. S*il était de mon âge, je n'exigerais point de lui un respect quMl ne me devrait pas. Son peu d'expérience a besoin d'une leçon ; et celle que je lui donne lui sera peut-être de quelque utilité, s'il ne meurt pas aujourd'hui victime de son imprudence. Quant au duel que je lui propose , j'avoue que les conditions en sont un peu dures; mais pouvals^je en dicter de plus douces et déplus justes ? ce sont tes seules où les armes deviennent égales entre les mains tremblantes d'un vieillard et les mains plus assurées d'unjeunie homme. D'ailleurs, de quoi est»il question , monsieur le colonel? de la mort de M. de Yerseuil ou de ta mienne. Pourvu que je sauve mon honneur, Je compte pour peu de diose la vie d'un homme, et je compte la mienne pour rien . Ainsi, Messieurs, ne me pressez pins de reoevoir les exeuses de M. <k Yerseuil, l'honneur ne le voat pas \ et'ce - «^ le bawd va décider qi4 de lui ou de moi doit péi^« •

Ce discoars, prononcé avec beaacpop de nerf, sans aucun mouvement qui décèle la passion, fait perdre aux officiers Tespoir de ramener M. de Montluc à des sentiments plus doux. Le lieutenant , pénétré de douleur , va rejoindre le malheureux Yerseuil^ qui Tattend avec beaucoup d*agitation. A Taspect du premier lieutenant , Yerseuil devine que le vieillard a persisté dans sa funeste résolution. «Je vois^ dit-il, je vois, Monsieur, qu'il n'y a pas d'accommodement à espérer. — Non , répond le lieutenant ; non , mon jeune ami : il faut vous préparer à satisfaire le chevalier de Montluc. Je vous plains ; car, je vous le répète, si vous le tuez, il faudra quitter le régiment. — Nous verrons cela , répond Y erseuil ; mais de grâce écoutez-moi, Monsieur : vous êtes un homme d'honneur; et je crois pouvoir vous livrer avec confiance un secret d'autant plus important pour moi, qu'il n'est pas le mien. La femme et la fille du chevalier de Montluc demeurent i Gbâlons, où elles vivent dans Tobscurilé la plus profonde, sous le nom supposé de madame et de mademoiselle de Barville. J'aime, éperdument la jeune Ërnestine, et j'en suis tendrement aimé. Madame de Montluc approuve notre amour mutuel ; Ërnestine, à la fin de cette campagne, où j'espérais moissonner quelques lauriers , devait recevoir mon nom, ma fortune, et m'accorder sa main. M. de Montluc ignore mon amour et mes projets; il ne me connaît même pas, et, par une fatalité bien singulière, il va peutêtre immoler ce soir un homme qui ne respirait que dans l'espoir de lui donner le doux nom de père. Yoilà, Monsieur, voilà ce qui rend ma situation si cruelle; voilà quelle est la cause de mon trouble et des larmes que vous m'avez vu verser. Si le hasard prononce mon arrêt , quel sera le désespoir d'Ernestine? que pensera-t-elle de sen amant, tué en duel par son pére.^ Je vous prie en grâces. Monsieur, de vouloir bien lui écrire sitôt que j^aurai cessé de vivre; entrez avec elle dans* les détails de cette cataatniphe ; peignez-moi surtout plus malheureux qœ coupa-

LE POINT d'honneur. 289

ble ; dites-lui bien surtout que je n'ai jamais cessé de Taimer. » A ces mots, tirant de son sein le testament par lequel il donne tout son bien à madame et à mademoiselle de Montluc, il le remet entre les mains du premier lieutenantf comme un dépôt sacré. Le premier lieutenant, vivement ému, presse Verseuil contre son cœur, et lui promet de se conformer à ses dernières volontés , lorsque tout à coup rhorloge sonne huit heures; c'est le moment du fatal rendez-vous. Verseuil Pentend sans inquiétude : il compte sur la promesse du lieutenant ; Emestine saura tout. La pensée aussi que sa mort va donner à Ernestine tous les avantages dont la fortune Ta privée, cette pensée qu'il va Tenrichir en mourant , comme il l'eût enrichie s'il eût vécu, ne laisse pas d'avoir pour lui quelque douceur.

Bientôt il arrive avec son nouvel ami au lieu du rendezvous. Tous les officiers du régiment s'y trouvent déjà réunis , et font de vains efibrts pour adoucir le chevalier de Montluc; mais à tous les raisonnements de ses camarades, le vieux niilitaire n'a qu'une seule réponse : l'honneur le veut.

A l'aspect de Verseuil, un silence imposant rpgne parmi tous les témoins. Tous les regards se portent sur ce jeuiie homme dont la physionomie , pleine de douceur et de noblesse, annonce une belle âme, et dont la démarche assurée montre un cœur exempt de toute crainte. Verseuil s'avance vers le chevalier de Montluc , et lui dit en souriant : « Monsieur le chevalier, voilà la première fois que je joue aux jeux de hasard. — Gela pourra vous en dégoûter, répond froidement le chevalier, car vous jouez gros jeu. »

Les deux témoins chargent les pistolets. Le témoin du chevalier de Montluc tient le cornet ou les dés sont ren^ fermés ; il doit le premier tirer au sort, et celui des deux champions pour qui sortira le point le plus élevé , doit brûler la cervelle à son adversaire.

Déjà le témoin du chevalier agite le cornet fatal ; il IV

iiO CONTES NOUVBAUX Eî MOtlYELLE» NOUVELLES.

gite long-temps avant de rendre aux dés leur funeste li« berté ; mais enfin il les laisse échapper et rouler sur le rempart. Les deux témoins, tous les officiers se précipitent pour voir le point que vient d^amener le chevalier de Montluc , c*est le nombre dix, .Tout le monde se regarde aveo le sentiment d^nne profonde tristesse. Tous les yeux se reportent ensuite sur le jeune Yerseuil , qui ne paraît point ému ; cependant il y a dix à parier contre deux qu'il va mourir.

Le premier lieutenant, témoin de Yerseuil , prend à son tour aveo une main tremblante le cornet et les dés ; il les agite avec un mouvement presque convulsif ; les dés sortent tout à coup de leur prison; on les regarde avee inquiétude , on respire A peine. Yerseuil vient d*amenér aussi le nombre dix. Il faut recommencer et solliciter de nouveau le hasard , qui semble refuser de prononcer sur le sort de deux êtres également intéressants, Fun par sa vieillesse et ses vertus^ Fautre par sa jeunesse , ses grAcee^ sa beauté et les espérances qu'il fait naître.

Au moment où le premier témoin reprend les dés pour recommencer ce jeu terrible /on apporte une lettre au chevalier de Montluc. Il jette les yeux sur i*adresse ; une vive émotion se peint sur son visage : c'est l'écriture de •a femme. Il demande à Yerseuil la permission de lire cette lettre d^une main si chère. La lecture finie , il se rapproche de Yerseuil ; et jetant sur lui un regard sévère: « Allons I monsieur de Yerseuil, lui dit*il, recommen* çons. X»

Le témoin de M. de Montluc reprend de nouveau lee dés et les agite long-temps. Ils roulent sur le sable , et présentent aux spectateurs le nombre sept* Nouvelle inquiétude iKHir tous les officiers ; ils voudraient pouvoir arrêter une lutte si longue , si pénible , et qui leur fait éprouver de si cruelles angoisses ; mais il n'est plus t^nps. Le témoin de Yerseuil prend les dés à son tour, et fait sortir le nombre neuf, A cet aspect, une profonde ter-

rear s'empare de toutes les âmes. Le témoin de Yerseuil remet entre ses mains uu pistolet chargé, et le vieux chevalier de Montluc, s'approchant de son adversaire, lui dit froidement ; « Monsieur de Yerseuil j usez de vos droits.

» Oui, s*écrie Yerseuil en jetant son pistolet par-dessus les remparts , oui, monsieur de Montluc, je vais en user, Yenez , messieurs , venez , vous qui fûtes les témoins de Tinsulte involontaire que j'ai faite à cet homme respectable dans un moment où j'avais presque perdu Tusage de ma raison ; soyez aussi les témoins de la réparation authentique que la justice, l honneur, et tous les sentiments de mon propre cœur me forcent de lui donner. Monsieur de Montluc, dit-il en s'adressant au vieillard, la victoire que je dois au hasard me donne le droit de vous avouer tous mes torts \ je les avoue donc hautement , et je vous prie de me les pardonner. »

Le vieil officier ne peut résister à tant de générosité. Une noble larme coule de sa paupière ; et Yerseuil , dans un transport dont il n'est pas le maître , se jette dans ses bras, et s'écrie ; « O mon père ! » A cette exclamation succède un moment de silence ;* puis il ajoute, avec l'expression du sentiment le plus vif et le plus passionné : « Oui, vous me permettrez de vous le donner, ce nom cher et sacré. Yous ignorez, monsieur de Montluc, quels liens m'unissent à vous; ils ne peuvent être brisés qu'avec ceux qui m'attachent à la vie. Yous avez à ChAlons une fille., • Ah ! ne rougissez pas ; c'est avec orgueil que vous devez entendre prononcer le nom d'Ërnestine ; personne ne doit être plus fier que vous du titre d'époux et de père. Qu'il soit permis au plus tendre amour de réparer les torts de la fortune envers votre chère Ëmestine. Je Taimc ; nous nous aimons ; couronnez notre tendresse mutuelle. Je suis libre; je puis disposer de mon bien pour l'offrir à la beauté et à la vertu malheureuse. »

Tous les officiers sont vivement émus de cette sct»no in-

atlendue. Ils se pressent aulour du vieux Montluc , qui balance et semble réflécliir profondément à la proposition de Yerseuil. Enfin, le brave et vénérable officier, prenant la main de Yerseuil, lui dit : » Monsieur de Yerseuil, votre conduite est celle d'un jeune homme franc , loyal , généreux et plein d'honneur. Je vois maintenant quelle a dû être votre situation. L'amour vous défendait d'attenter â ma vie , et la sénérité avec laquelle vous êtes venu aa lieu du rendez -vous me prouve que vous aviez fait noblement le sacrifice de la vôtre. Je me reproche tout ce que vous avez dû souffrir; mais Thonneur le voulait ainsi. Maintenant je dois reconnaître tant de grandeur d'âme et de délicatesse. Quelques jours plus tôt , je n'aurais pu vous donner ma fille ; j'étais pauvre , et ce pardon , que je vous accorde du fond de mon cœur, paraîtrait peutêtre intéressé. Mais, grâce au ciel , ma situation est changée. Dans le moment où je livrais ma vie et la vôtre aux chances du hasard , vous m*avez vu recevoir une lettre , me troubler et pâlir. Cette lettre est de ma femme, quivient d'arriver ici avec ma fille.... — Ciel ! Ernestine !... — Mon frère aine , continue M. de Montluc, mon frère aine , qui, possédant une fortune considérable , m'a toujours traité avec une profonde indifférence, vient de mourir sans enfants , et je me trouve son unique héritier ; ainsi, ma fille est riche : c'est pourquoi, monsieur de Yerseuil , je n'hésite pas à vous la donner. Sans cela i Ernestine n'aurait jamais été votre femme ; Thonneur ne l'eût pas voulu. Mais volons auprès de ma femme et de ma fille ; allons presser sur notre cœur ce que nous avons de plus cher. »

A ces mots , le vieux Montluc prend le bras de Yerseuil , qu'il appelle son fils , et tous deux vont joindre madame et mademoiselle de Montluc. Après les premiers épanchements de la tendresse paternelle, Montluc raconte à sa femme et à sa fille l'histoire du duel avec Yerseuil. Ce récit la fait frissonner de terreur. Yerseuil leur

raconte à son tour toutes les agitations de son âme, et son récit fait couler leurs larmes.

Quelque temps après , le régiment de Yerseuil fut appelé en Allemagne. Le jeune homme s^y couvrit de gloire, et, lorsque la campagne fut terminée , il épousa la jeune Ërnestine. Leur bonheur dura aussi long-temps que leurs vertus , c'est-à-dire toute leur vie , et la plus douce paix embellit jusqu'à leurs derniers moments une union formée en quelque sorte sur le champ de bataille.

IIODYBLI.I.

Le comte de , jeune encore, doué de toutes les

vertus qui donnent une considération solide , plein d'honneur et de loyauté, avait été entraîné loin de sa patrie par les orages de notre révolution. Aucun Français ne portait dans son cœur un plus profond attachement pour les lieux qui l'avaient vu naître ; mais , en quittant la France, il avait cru obéir à la voix de l'honneur, ce despote qui ne calcule point , et qu'il faut aimer plus que la vie.

Il avait emmené avec lui une femme adorée et une fille qui sortait du berceau ; et il s'était retiré dans une province de l'Allemagne , éloignée du théâtre de la guerre. Là, souvent il s'informait du sort de sa patrie , et des larmes coulaient de ses yeux sur les victimes infortunées que Tanarchie ne cessait d*immoIec à la cupidité. Bientôt il eut à gémir sur une perte bien p!us sensible pour son cœur que celle de sa fortune; il vit le nom de son père sur

uue lUto de proscription. Sans la religion, ce pouvoir presque divin , qui , en nous ordonnant la résignation , la fait nattre dans notre cœur, le comte eût succombé sous le poids de ses chagrins. Cependant il lui restait encore des êtres chéris qui le consolaient de rexistence, et lui en rendaient le fardeau plus léger. Ses larmes étaient recueillies par une épouse que le ciel avait douée d'un caractère plein tout à la fois de force et de douceur» et qui semblait oublier ses propres infortunes pour être une tendre consolatrice , lorsqu*elle-méme avait si grand besoin d^étre consolée.

Ces deux époux , dont le malheur avait encore resserré les liens, donnèrent tous leurs soins à Téducation de la jeune Pauline , désormais leur unique espérance. Nous ne pouvons , disaient-ils , lui laisser de la fortune , il faut lui laisser des vertus , seule richesse que le destin ne pourra lui ravir. Pauline répondait aux tendres soins de ses parents. Les principes qu'ils cherchaient à faire passer dans son esprit étaient des sentiments que la nature imprimait dans son cœur. Pauline était belle ; sa physionomie avait quelque chose de pur, de serein et d'angélique; ses traits étaient pleins de douceur et de finesse. Une sensibilité vive animait ses regards , et leur donnait une touchante expression. Exilée presque en naissant, elle n'avait point connu les jouissances de la fortune ; heureuse ignorance , qui , la mettant à Tabri des regrets, lui laissait toute la gaieté de son âge et deTinno-

cence ! M. et madame de se gardaient bien de troubler

son bonheur. Rarement ils parlaient devant elle des matheurs de la France, des revers qu'ils avaient éprouvés. Pauline était heureuse parce qu'elle croyait ses parents heureux ; ils Taimaient tropjpour détruire ses illusions, et trouvaient même des charmes dans celte innocente dissimulation. Cacher sa, douleur par un motif de crainte ou d'intérêt, c'est la nourrir et l'augmenter encore ; mats quand nous la renfermons au fond de notre cœur, pour

ne point troubler le repos des êtres qui nous sont chers , notre imagination vient à notre secours , et sourit en voyant nos généreux efforts couronnés : on oublie le roal que Ton souffre en pensant au bien que Ton fait.

Telle était la situation de cette intéressante famille, lorsque le comte de reçut une lettre qui lui apprenait que les orages commençaient à se calmer en France , que les émigrés pouvaient rentrer dans leurs foyers sans craindre d^étre conduits à Véchafaud. Ces nouvelles font une vive impression sur son coour, et réveillent , avec plus de force que jamais , cet amour qu'il avait tOHJours eon^ serve pour sa patrie. Quoi ! 8'éerie«t<il » nous pourrions encore revoir la France ! ô bonheur inespéré ! toute félicité n^est donc pas anéantie pour moi! Je reverrai les lieux qui m'ont vu naître , les lieux ou mes pères ont vécu et sont ensevelis ! >» Il presse sur son cœur sa femme et sa fille, et des larmes délicieuses inondent son visage. « Ma chère fille, dit-il, c'est pour toi surtout que j^ai désiré le moment où je pourrais rentrer dans ma patrie. Ici, ta naissance est inconnue ; tu es étrangère dans un pays étranger. Sans fortune, jamais tun*aurais trouvé un époux. Après notre mort, tu serais restée dans Tisolement, dans Tabandon et la misère. Tout est changé ; nous allons revoir un pays où ton nom est connu, où ta famille a toujours été considérée. J'ai Tespoir de recouvrer les biens que j'avais reçus de mes pères. Quelques légers sacrifices me les rendront sans doute, et je pourrai t'assurer un sort digne de toi. » Toute la famille partage la joie et les espérances du comte, et bientôt on part pour la France.

Le comte savait que son château et ses fermes avaient été vendus; mais il savait en même temps que Tacquéreur de ses biens était un homme que sa famille avait élevé. « Sans doute , disait-il, Alibert se fera un plaisir de me rendre ce qui m'appartient. Je l'ai toujours regardé comme un honnête homme. » Cette espérance est d^autant

mieux fondée , qu*après avoir écrit à Alibert le comte en a reçu cette réponse : « Non , sans doute , Monsieur, mou

» projet n^a jamais été de garder pour moi la terre de

» Je ne Tai achetée que dans Fespoir de vous la rendre un u jour, et vous me trouverez toujours dans les mêmes dis- M positions. Je vous attends avec impatience pour termi> w ner cette affaire avec vous. Je voudrais déjà que la res- » titution fût faite , et je n'aurai de bonheur que lorsque » je vous verrai installé dans le séjour de vos pères. »

Le comte devait se rendre à Paris avec sa famille. Alibert lui donnait rendez-vous dans cette ville ; mais il ne put résister au désir de visiter sa terre qui se trouvait presque sur sa route, à quelques lieues de Nancy. Peindrai-je les sentiments qui s'élèvent en foule dans son cœur lorsqu'il voit de loin cet antique château qui fut le témoin des jeux de son enfance.^ Quels doux souvenirs ! Tout ce qu'il éprouva de bonheur, tout ce qu'il essuya de revers, viept à la fois se retracer à sa pensée. Il pleure et sourit en même temps ; il s'afflige dans le passé , jouit dans le présent et dans Pavenir. Quoique sa mémoire eût conservé toujours le souvenir d'un lieu si cher, il eut d'abord quelque peine à le reconnaître à une certaine distance. Que sont devenues ces nobles et antiques allées d'arbres qui couronnaient majestueusement le château , et formaient une voûte sous laquelle le voyageur trouvait un abri contre les rayons du soleil ? L'avide cognée a sapé ces avenues superbes ; et le château , dépouillé de ces majestueux ornements, n'est plus qu'une masse isolée au milieu d'une plaine sauvage. Ce spectacle fit une impression douloureuse sur le cœur du comte ; mais bientôt un sourire consolateur vint briller sur ses lèvres. « Je regrette, dit-il, ces belles avenues plantées par mes aïeux; mais je planterai des arbres nouveaux , je les verrai croître , je jouirai tous les jours de mon ouvrage. Il avait fallu plus d*un siècle pour donner à ces vieux ormes toute leur élévation , et un instant les a détruits ! Hélas ! le bien

LA GHAUMIÈRB. 297

s*opèt'e avec lenteur, et le mal avec une étonnante rapidité. Il faut quinze siècles pour assurer la pro<tpérité d'un empire , il ne faut qu^une année pour le bouleverser. »

Bientôt la famille entre dans la cour du château. Le comte porte la main sur son cœur, comme' pour en modérer les palpitations. Il voit de loin un vieillard qu'il croit reconnaître. C'est un vieux domestique de son père : c'est le fidèle Robert qui prit soin de son enfance. Le vieux Robert, à Taspect du comte, reste un moment immobile d'étonnement. « Est-ce vous, mon cher maître? est-ce bien vous que je vois.^ Quel bonheur inattendu ! Jemourrai donc content; car je ne vous quitterai plus. » Le comte tend la main au bon Robert, et lui dit avec attendrissement : « Oui, mon vieil ami, c'est moi ; viens te

reposer sur mon cœur; il a grand besoin d'être aimé.

Mais entrons dans ice château ; je brûle du désir de revoir des lieux d'où mon âme ne s'est jamais éloignée

— Hélas! monsieur le comte, dit Robert, tout ici est bien changé. Vous aurez bien de la peine à vous y reconnaitre. » Le comte prend la main de Robert , entre dans le vaste salon du château , et le trouve entièrement démeublé L'araignée avait tendu ses toiles sur le plafond et dans les embrasures des fenêtres; les lambris et les parquets étaient couverts d'une poussière humide. Quelques vieux portraits de famille tapissaient encore la muraille ; mais, quel spectacle ! les uns étaient tout cicatrisés , les autres tombaient en lambeaux. On leur avait à tous arraché cette croix , noble récompense de longs services; et la place où brillait autrefois ce signe honorable offrait l'image d'une large et profonde blessure.

Chaque appartement fait naître dans l'âme du comte des impressions vives et douloureuses. Partout il aperçoit le même dénuement. C'était ici la chambre de son père; c'est laque ce vieillard vénérable goûtait ce paisible sommeil qu'une conscience pure envoie toujours à la vertu.

Il pénétra dans une autre chambre. « Pauline , dit-il à sa fille , c*eat là que je t'ai pressée pour la première fois dans mes bras ; c^est là que j'ai formé les premiers vœux pour ton bonheur, lorsque tu ne pouvais encore ni me connaiT tre ni m'aimer !»

Quand le comte et sa famille ont long^temps parcouru le château, quand les deux époux ont recueilli une foule de souvenirs mêlés de douleur et de joie , le vieux Roberl; les conduit dans sa cabane , située à l'extrémité du jardin; il leur offre du laitage et des fruits , leur fait le récit de la dévastation du château et de la mort de son respectable maître, quUl a voulu suivre en prison et jusqu'au pied de Téohafaud. « J'ai bien souffert, leur dit le vieillard; mais je vous retrouve , je vous revois , et j'ai presque tout oublié. Je vous en conjure , mes chers maîtres , n'aban* donnez jamais Robert. Je vous suivrai partout , je vous servirai dans le malheur avec plus de zèle encore que dans la prospérité. Lorsque ce M. Alibert^ que vous avei élevé avec tant de soin , eut fait l'acquisition de vos propriétés, je le priai, malgré mon mépria pour son ingratitude , de ne pas m'éloigner d'un lieu que votre mé-> moire me rendait si cher. Il m'a laissé ma petite cabane , et m'a chargé de veiller sur ce château , qu'il n'habite jamais, A présent, je veux m'éloigner d'ici ; tous mes sou« venirs seront où vous serez. Je ne veux avoir aucune obligation à cet ingrat, qui s'est enrichi aux dépens de ses bienfaiteurs. •-* Non , mon cher Robert, dit le comte , tu ne t'éloigneras point d'ici. JVous y vivrons tous ensemble.— Comment! monsieur, serait-il possible ! -— Alibert n'a fait l'acquisition de cette propriété qu'avec le projet de me la rendre, n Le vieillard secoua la tête avec l'air du doute. c( Hélas! dit*il, je n'ose penser comme vous. Alibert a fait une immense fortune ; il est dans les affaires , et n'aime que ce qui lui rapporte intérêt. L'attachement , la reconnaissance , monsieur le comte , n'enrichissent que le cceur, et Alibert ne fait pas grand cas de ces fonds là. Au

LA GHAUMliRE. 299

reste , s^il tous rend votre terre , il ne fera pas un grand sacrifice ; car elle ne lai a rien coûté. La vente de vos meubles ) des vins qui se trouvaient dans vos caves, la coupe d*ttne partie de vos bois ont suffi , et même bien au-delà, pour payer toute ^acquisition. 11 a joui pendant huit ans des revenus de vos fermes, et.... '— QuHlme rende seulement cet asile, sMcrie le comte , je suis hen<* reux et consolé. »

La famille reprend le chemin de Paris , où le fidété Robert veut raccompagner. Dés le lendemain de son ar« rivée dans la capitale , le comte vole à Phôtel où demeure Alibert. Il se fait annoncer : on lut répond que M. Ail-* bert est fort occupé , et qu*il le prie d^attendre un mo^ ment dans Tantichambre. « Allez loi dire que c^est le comte de...,., son ancien maître, qui veut le voir et lui parler. » Cet ordre est exécuté; mais M. Alibert est tou-^ jours occupé, et lui fait dire qu^il ne pourra le recevoir que le lendemain. Le comte n'était pas encore préparé â rinsolence des parvenus ; il est surpris , indigné de cé changement de décoration qui frappe pour la première fois ses regards. 11 concentre une juste colère , et se retire. 11 a déjà perdu une partie de ses espérances, et se prépare à de grands sacrifices avant de rentrer dans ses propriétés»

£n effet, Tentrevue eut lieu le lendemain; elle ne fut pas longue. Le comte sortit de cet antre de rapines avec le désespoir dans le cœur. « Grand Dieu I dil-ii, que va devenir ma famille infortunée ? ^fe suis^je rentré dans ma patrie que pour livrer ma femme et ma fille à la plus af-* freuse misère ? 3e revenais conduit par l'espérance | mon coeur palpitait de joie en revoyant les lieux qui m'ont vu naître. Espérance trompeuse I joie perfide! tous allez me donner la mort. Que faire ? que devenir ? Mes parents ? je n'en ai plus; mes amis? ils sont morts où ruinés »

11 rentre chez loi. A l'ahération de ses traits, la comtesse, la tendre Pauline, ont deviné le résultat de Ventre*

vue. Elles n'osent Tinterroger. « Nous sommes perdus , perdus sans retour! s'écrie-t-il avec fureur; Alibert est le plus vil des hommes. Je n'ai rien, plus rien dans l'univers : je n'espère plus que la. mort. — O mon père! s'écrie Pauline en l'entourant de ses bras, mon père ! ne te restet-il pas une fille?.... — C'est ce qui me tue , s'écrie Finfortuné. Que ne suis-je seul! pourquoi suis-je aimé.' L'amour, l'amitié, les plus pures affections , doublent encore mon malheur. Ma femme! ma fille ! ce ne sont pas mes infortunes qui me désespèrent , c'est l'idée de votre misère qui me déchire le cœur. — Pourquoi , mon ami.^ répond la comtesse; n'aurons-nous pas assez de force pour la supporter? nous crois-'tu assez lâches pour en rougir ? Ya , on supporte toujours le mal qu'on n'a pas fait. Nous serons pauvres? eh bien! nous travaillerons ; moi pour faire vivre un époux, Pauline pour faire vivre un père , toi pour faire vivre ta femme et ta fille. Cette tendresse mutuelle sera notre guide , notre soutien et notre consolation. Les hommes vertueux diront en nous voyant : Voilà des êtres bien malheureux ; mais ils supportent leur malheur avec courage et dignité. Les égoïstes diront à notre aspect : Voilà des pauvres , et ils détouineront leurs yeux avec mépris; mais que nous importe le mépris de l'égoïsme? Comment pourrait-il troubler un instant le repos de la vertu résignée ? Laissons donc Alibert jouir de nos dépouilles, et ne croyons pas que le ciel ait remis notre bonheur entre les mains d'un ingrat.

i> Femme vertueuse et adorée ! s'écrie le comte avec en« thousiasme , tu m'élèves au-dessus du malheur. Ta force me soutient , et ta tendresse me console. Partons ; fuyons des êtres que je déteste ; n'ayons plus de commerce aVec les hommes ; ils sont tous méprisables et corrompus. — Non, ils ne le sont pas tous , répond la comtesse, et je vais te donner une preuve de ton injustice. Lis cette lettre ; elle est d'un bon paysan qui fut jadis le fermier d'une petite métairie dépendante de notre terre. »

Le comte prend la lettre et la Ut. Elle est conçue en ces termes :

« Je ne sais pas, monsieur le comte, si vous vous souveù nez encore de votre fermier Richard Belmot. C'est lui » qui a riionneur, monsieur le comte, de vous écrire celte » lettre avec tout le respect qu'il vous doit. Quand on a » vendu tous vos biens , j'ai pleuré de chagrin de ne pou- » voir les acheter tous; pour avoir le plaisir de vous les » rendre, s*entend. Tout ce que j'ai pu, je Tai fait, mon- » sieur le comte. J'ai acheté la petite métairie dont j'étais u le fermier ; elle ne m'a pas coûté cent écus , c'est-à-dire » une année de bail. Je vous la rends telle que je l'ai prise » et pour ce qu'elle m'a coûté, ce que monsieur le comte » trouvera peut-être juste. Je vous dois sept années de » revenus, qui montent à deux mille deux cents livres , et » je vous ferai toucher cette somme ou vous voudrez, » monsieur le comte \ et puis , je pense qu'après ça » nous serons quittes. Votre fidèle et respectueux fermier

» Richard Belmot. »

« Généreux Richard , s'écrie le comte , devais-je. m'attendre à un semblable procédé de la part d'un homme que je connaissais à peine ; tandis qu'un homme élevé par ma famille , comblé de mes bienfaits !... Ah ! la justice et l'humanité n^habitent-elles donc plus que les chaumières ! •^ Allons donc aussi vivre dans une chaumière , dit la comtesse , ne portons plus nos regards sur le passé, mais sur un avenir qui, s'il est moins brillant, peut être em^ belii par notre tendresse mutuelle. Voilà, mon cher ami , quel est le projet que j'ai formé. Nous irons habiter la petite ferme que le bon Richard Iklmot nous restitue. Avec le peu d'argent qui nous reste et la somme que le bon Richard doit encore nous donner, nous tâcherons de nous loger le plus commodément possible sous le chaume; nous achèterons tous les objets nécessaires à l'exploitation de cette petite métairie; nous travaillerons à la ' terre, et la terre nous donnera notre subsistance. Nous

$02 CONTES NOtJVEAtJ^ ET NOUVELLES NOUVELLES.

aurons le vivre et le couvert, que faut-4l davantage? » La joie étincelle dans les regards du comte. Pauline sourit. « Quel plaisir ! dit-elle ; je travaillerai pour vousl tous les jours je verrai le lever du soleil, et jamais il ne se couchera avant que ma tâche soit remplie. — Pauvre et chère enfant ! dit le comte avec un profond soupir; quelle différence entre le sort qui t^attend et celui que tu devais espérer ! — Quelle est donc cette différence ? je ne la connais pas, dit Pauline. Je n^ai jamais été riche que de votre tendresse. M'aîmerezvous moins sous une chaumière que dans un château?^ Non, sans doute. — Je n^ai donc rien perdu. »

Le vieux Robert, témoin de cette conversation^ fond en larmes en voyant la situation et le courage de ses mattresé Il s^approche du comte : « £t le vieux Robert , Toublie'» rez--vous? dit-il ; croyez- vous qu'il ne puisse encore vous être utile ?^ Ah! mon ami! dit le comte, nous serions trop heureux; mais... ^Pourquoi me renvoyer, monsieur le comte ? n*aurez-vous pas un petit jardin ? je le cultiverai; je puis travaillerencore. Le plaisir de vivre auprès de vous me rendra ma première force et mon ancienne activité.— Non, non, Robert, dit le comte en lui serrant affec^ tueusement la main; je n^abuserai point de ton noble attachement pour nous. Je ne puis récompenser tes services ; je n^anrais à te donner que mon amitié.... — £h ! Monsieur, je ne demande point d^autres gages , s*écrie Robert ; donnez , donnez-moi votre amitié; je la préfère â toute la fortune de Pingrat Alibert. »

Les plus grandes douleurs sont affaiblies par la plus faible espérance. Dés qu^une illusion vient se mêler à nos peines^ c^est un rayon du soleil qui dissipe un orage. Le cœur du comte se calme par degrés ; il se résigne à sa nou* velle destinée , et bientôt il la voit sous un jour assez riant. Dès le lendemain , la famille s'éloigne de Paris après avoir acheté quelques objets d'une nécessité indispensable et de peu de valeur. Elle arrive bientôt à la pe-

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tiU ferme du bonhomme Richard, qui était bien loin de croire que cette pauvre métairie allait être désormais le refuge et Tunique ressource de celui qu'il avait vu jadis riche et considéré.

La nouvelle de l'arrivée du comte et de sa famille fait une vive sensation dans le voisinage. Presque tous ses anciens fermiers lui sont restés fidèles ; ils accourent pour le voir et pour lui jurer quUls ont toujours conservé le souvenir de ses bienfaits, « Quelle différence ! monsieur le comte; vous nous traitiez comme vos enfants } nous vous aimions comme un père* Lorsque la grôle avait ravagé nos moissons ; au lieu d^exiger ce qui vous était dû, TOUS nous portiez des secours. — Vous rappelez-vous , madame la comtesse , dit Tun de ces braves gens ; vous rappelez-vous cette grande maladie que j'ai essuyée il y a douze ans? y ai ma foi bien cru que je sauterais le pas. Ma femme et mes pauvres enfants étaient autour de mon lit et pleuraient déjà ma mort, Vos secours m'ont guéri ; mes enfants vous doivent leur père. — Ah ! s'écrie un autre paysan, jamais de ma vie je n'oublierai le jour où tous mes meubles, et jusqu'à mon lit, allaient être saisis et vendus par des huissiers pour une dette qu'il m'était impos* sible de payer. Sans madame la comtesse, j'allais être conduit en prison ; je serais mort de chagrin, et ma famille serait n)orte de misère. Madame la comtesse prit pitié de nous, paya ma dette, et nous sauva l'honneur et la vie. Quelle différence , depuis que nous travaillons pour ce nouvel enrichi! il nous traite avec une dureté!,... Il a doublé le revenu de nos fermes, qui, cependant^ n'ont pas doublé de valeur. S'il nous arrive (|uelque malheur, il achève de nous écraser. Que la récolte soit bonne ou mauvaise, il faut toujours payer. -- Mes chers amis , leur dit le comte vivement ému, si vous me devez quelque chose pour le peu de bien que je vous ai fait, vous acquittez bien votre dette, Mais pourquoi me parler d'un bonheur qui n*est plus? Je snir-pméjliLplaisir de vous

304 CONTES NOUVEAUX ET NOUYELtES NOUVELLES.

être utile encore, et cette privation n^est pas la moindre de mes peines. — Ah ! Monsieur, s'écrient tous ces bons fermiers ensemble, tout ce que nous possédons vous appartient. Ne nous refusez pas ; voilà dix mille francs que nous avons réunis ; cette petite somme pourra pendant

quelque temps — Non , non, mes chers enfants, s*é-

crie le comte avec des yeux baignés de larmes , vous ne vous dépouillerez pas pour moi. Comme moi , vous avez besoin de tout. J'accepterais vos secours généreux, si j'apercevais dans l'avenir la possibilité de vous rendre ce que vous m'offrez de si bon cœur. Tout ce que je vous demande, c'est de m'aider de vos conseils. Me voilà fermier aussi, ajoute-t-il en souriant; c'est un métier que je n'entends pas encore très-bien ; mais vous me donnerez des leçons, et je finirai par m'instruire. »

Les bons paysans se retirent , ne pouvant se consoler d'un refus qu'ils n'avaient point prévu.

La famille est installée dans la ferme qu'elle a meublée grossièrement, mais où se trouvent cependant tous les objets d'une nécessité absolue. Le comte achète deux chevaux et un petit troupeau. Pauline est chargée du soin de la basse-cour; la comtesse, de la surveillance du ménage; et le comte, de la direction du petit nombre de bras employés à l'exploitation de la ferme. Robert trace le plan du jardin, le défriche et l'ensemence. L'ordre et l'économie régnent dans le ménage laborieux , et une propreté recherchée vient y donner l'aspect de l'aisance.

La plus douce et la plus tendre union prête ses charmes à cette humble demeure. Le comte ne pouvait se lasser d'admirer le courage de sa femme, qui semblait avoir entièrement perdu le souvenir du passé, et se livrer avec plaisir au nouvel état que la nécessité la forçait d'embrasser. Cette âme noble et pure ne se démentait pas un instant. C'était toujours le même calme et la même gaieté. Ces travaux , si fort au-dessous du rang qu'elle avait occupé et de l'éducation qu'elle avait reçue, étaient enno-

blis par cet air de grandeur que Tinfortune ne saurait effacer. Elle était adorée de tout le canton. Tout en elle inspirait ie respect; tout, jusqu'à sa pauvreté. La vertu conserve toujours ses droits, quel que soit le séjour qu'elle habite. On peut lui enlever les trésors qui l'entourent sans la parer, mais non cet éclat céleste qui vient d'elleinéme. Le vice a beau se couvrir des dépouilles du malheur ; il a toujours la physionomie du vice , et son faux éclat le dénoncQ au lieu de le cacher.

Avec quelle ardeur la jeune Pauline se livrait à des occupations si peu faites pour elle ! avec quelle aimable gaieté elle portait sur sa tête un vase rempli d'un lait puri comme la joie brillait dans ses regards lorsqu'elle présentait à ses parents une corbeille remplie de fruits qu'elle venait de cueillir! Pauline avait seize ans ; ses joues brillaient de ce vif incarnat que la santé donne à la jeunesse ; son esprit était naïf comme la simple nature, quoique soigneusement cultivé par ses parents ; sa grâce était l'absence de toute affectation , et avait tout à la fois quelque chose de noble et d'enfantin. « Eh bien ! disait-elle sou< Tent à son père, ne t'avais-je pas bien dit que nous serions heureux ici! Pour moi, je ne désire rien au monde; car nous nous aimons de toute la force de notre âme. Je voudrais seulement te voir un peu plus gai; ta tristesse seule m'avertit quelquefois qu'il manque quelque chose à mon bonheur ; fais donc en sorte, je t'en prie, de le rendre parfait. » A ces mots elle imprimait un baiser sur le •front vénérable de son père , qui lui souriait en laissant échapper une larme.

Elle faisait tous sses efforts pour embellir l'ermitage de ses parents. L'intérieur de la ferme , décoré de ses mains, présentait, au premier aspect, un air d'élégance. Desjpapiers de très-peu de valeur mais choisis avec goût tapis saient les vieux murs de la chaumière, et de jolis paysages dessinés par Pauline donnaient un air de vie et de gaieté à ces modestes appartements: La grâce embellit tout ce

806 CONTES NOUYEAflK BT MÛDVBLtES NOCTBLLES.

qu*ftl|e fait , omnme tout ce qu'elle dit. PwUne préfidalt aussi »u petit jardin cultivé par le bon Robert ; elle y ae* fmi dea fleura et lea arroaait sivee aoin. « ËUea aourirout Il mon pare, diaait-eUe, et iqoq père me aourira. nUii vieux pommier étendait aes vaatea rameaux à Tune dea extrémitôa du jardin $ une vigne aerpentait autour de cet arbre à demi dépouillé par le temps, et remplaçait par aa verdure celle qu'il avait perdue. Pauline, |k Taide de Ro^ bert, voulut former un berceau eoua celte voûte de feuil» lage, et fit poaer un banc au pied du vieux pommîoi^* Tous lea aoirs et togs lea matins , la famille ae réunissait aoua la petit beroeau, et c'était là qu'elle adressait , m commun, sa prière aM divin consolateur de toua les raalbeureuK.

Le« longues aolréea d'biver s'éoouiaieut avec asaea de rapidité. Le comte avait fait Templette de quelques-uns de cea bqns livres qui tiennent peu de place et renferment beaucoup de oboaes. La comtease lisait ( le comte faisait des réflexions solides et instructives, Pauline écoutait atteptivement la leeture , et plua attentivement encore lea leçona de aou père. La lecture intéressait aon esprit et sa raiaon ; les leçons paternellea intéressaient aon esprit et son cœur.

Cette famille vertueuse vivait ainsi depuis quelques mois; elle eût été heureuse si le comte avait pu bannir le passé de sa mémoire \ mais U avait toutes lea vertus, excepté cette force d'âme qui, nous élevant au*dessus des plua grands revers, nous permet de trouver le bonhour dana toutes les situations de la vie. Un jour d'été , que le temps était orageux et qu'une pluie assez abondante avait forcé toute la famille de rentrer dans ^intérieur de la ferme, vers les dix heures du soir, au moment du souper, le comte entend brusquement frapper à la porte. Il se lève et crie : « Qui va UP -^ Ouvrez , dit-on , ouvrez , bonhomme Richard^ «- Qui étes-vous ? «-^ Des voyageurs égarés, fatigués et mouillés.Ouvrez,* quand voua nous aurez vus, vous nous reoonoattrei, » Le cointe onvre la porte.

.1 a ■ I * Éfcrf '

IJo jaune homme ti*è»*bien vêtu entre dans la cabane ( il est suivi d*un domeatique qui vient d^attaober deux ohe* vaux k h porte de la ferme. Le jeune homme eroyait voir le bon Hiobard Belmot; il recule d'étonnement àTa»peot du comte ; il ôte son chapeau tout couvert de pluie » et faisant une inclination profonde à U comtesse et à sa flUe, il leur demande pardon de son étourderie et de son indiscrétion s puis se tournant vei*8 le comte : « Je croyais, dit^il, entrer dans la ferme de Richard Belmot} je venais lui demander un asile contre la pluie et quelques mo-' ments de repos, Youdre^E^vous bien me pardonner ma méprise , et m'aocorder un moment Thospitalité ?» Le comte, que le malheur a rendu soupçonneux » hésite pen^ dant quelques instants ; mais it est rassuré par Tair de dou* ceur, de noblesse et de franchise qui se montre surjes traits du Jeune homme. Il le prie de s^asseoir et de vou** loir bien accepter sa part d'un mauvais souper. Le jeune homme cède de bonne grAoe à cette invitatioui et la comtesse fait les honneurs dû repas avec autant d'aisance et d'amabilité que dans le temps de sa plus brillante fortune. Le jeune homme ne peut revenir de sa surprise, regarde tour à tour le comte, la comtesse et la jolie Pauline , qui rougit toutes les fois que les yeux expresûfs du jeune étranger rencontrent ses yeux.

Bientôt cet embarrasi cette contrainte que l'on éprouve avec les personnes que Ton voit pour la première fois , font placée la confiance y et même à Tabandon, Le comte se nomme, piairle de ses revers qui Tont réduit à chercher un asile dans cette petite métairie qu'il doit à la fidélité du bon Richard Belmot* « Quoi 1 Monsieur, lui dit le jeune homme, c'est le comte de,.., qui me donne Thospi* talité ! vous ! réduit à vivre sous une chaumière , tandis qu'un vil agioteur possède le château de vos pères I, .. A h ! Monsieur, personne n'est plus sensible que moi aux malheurs qm vous avez éprouvés, Combien de fois mou père ne m'a-t"îl pas entretenu de vous , de votre famille i ^

Quoi ! j'aurais été connu de votre père? — 11 était votre ami, Monsieur. 'Je me nomme ' Charles d^Orlan^es ;' ma terre n'est qu'à une derrii-lieue d'ici i... — D'Orlangeis ! dit le comte ; oui, sans doute, il m'honor^rit de son amitié. Quaiidle torrent de la révolution m'entratna loin dé la France, vous deviez être encore bien enfant. —J'entrais au collège. — Et, qu'est devenu votre père? je brûlé du désir de le revoir. » Charles, à cette question , gardé le silence; une larme est sa réponse. «Je vous entends, excellent jeune homme , dit lé comte en pressant la main de Charles sur son cœur. Ah ! quel père vous aviez , et qu'il mérité bien tous vos regrets I — Ils sont adoucis, Monsieur, puisque je retrouve son ami. Puissé-je un jour mériter et obtenir les sentiments qui vous unissaient à lui! Je vis la moitié de l'année dans ma terre; j'y prolongerai mon séjour, si vous me donnez l'espérance de vous voir quelquefois. Le hasard m'a conservé ma fortune ; mais le ciel m'est témoin que je mets au-dessus de toutes les faveurs qu'il a bien voulu m'accorder celle d'avoir fait la connaissance d'une famille aussi respectable par ses vertus qu'intéressante par ses revers. — Ne parlez point de revers, monsieur d'Orlanges, dit la comtesse ; je vous assure que nous sommes très-heureux ici.— Oh ! oui, très-heureux ! dit Pauline. » Puis, rougissant d*avoir parlé; elle jette un regard timide et doux sur sa mère, comme si elle craignait d'avoir cjuelque chose à se reprocher.

Cependant le ciel s'était calmé , le temps était pur et serein. Le domestique du jeune d'Orlanges vient l'avertir qu'il faut songer à se remettre en chemin. Charles se lève tristement, et s'éloigne de ses hôtes après avoir obtenu la permission de venir souvent visiter leur ermitage. Lorsqu'il fut parti, la famille s'entretint de lui pendant i^uelques instants. « Ce jeune homme parait plein de délicatesse, dit le comte. — Oui, répond la comtesse, j'aime son caractère de douceur et de franchisé; ses manières ont de la grâce et de la noblesse, et son langage annoncé une

édocaiion soignée. — Âvez-vous vu , dit Pauline, avezvous vu uiie larme couler de ses yeux lorsque vous avez parlé de son père? — Oui, je Tai remarqué avec une vive émotion , dit le comte. Son cœur est excellent. — Il a promis de revenir nous voir souvent, poursuit ingénument Pauline, et je n'en suis pas fâchée..;.. Sa conversation a paru vous intéresser, mon père ; il vous donnera des distractions dont vous avez quelquefois besoin. — Ce qui vous fait plaisir ; ma chère Pauline , est précisément ce qui m'aiOige. — Pourquoi? — S'il vient nous voir, pourrai-je me dispenser de lui rendre sa visite? moi , pauvre habitant d'une chaumière , je me verrai dans un vaste château, entouré d'une foule de jeunes gens riches et dédaigneux. Le malheur, ma fille , doit se cacher dans un siècle où Ton n'estime que la prospérité. — Oh ! mon père! je crois que vous jugez ce pauvre jeune homme avec trop de sévérité. Il ne ressemble point à son siècle.... — £h! sur quoi le juges-tu donc si favorablement ? dit le comte avec un sourire. — Sur ce que vous venez de dire vous-même, sur tout ce qu'il a dit , sur sa figure si douce... — Ma chère Pauline, dit le comte, les hommes parlent souvent mieux qu'ils ne pensent , et une belle physionomie n'est pas toujours le miroir d'une belle âme. » Pauline ne répondit rien, mais son cœur se serra. Gomme elle ne pouvait concevoir la fausseté, elle soupira et plaignit son père de nourrir une prévention qu'elle regardait comme une injustice, et qui détruit les plus douces illusions de la vie. Elle se retira dans sa petite chambre , pensa toute la nuit au jeune d'Orlanges , et pleura sans connaître la cause de ses larmes. - Cette rencontre imprévue avait fait une vive impression sur le cœur de Charles. Pauline Tavait jugé avec cet instinct des belles âmes qui se devinent quelquefois. Non, Charles ne ressemblait point à son siècle ; il n'en avait ni i'égoïsme ni la frivolité : son âme était délicate ; il y avait même dans sa délicatesse quelque chose de raffiné ;

HO CONTES NOUVEAUX BT NOUVRIXKS NOUVELLES.

U se cachait pour faire le bien comme un autre pour faire le mal. Il savait que l'orgueil est souvent compagnon du malheur ; que Tbomme ^ dans Finfortune , souffre queU quefois autant de ce qu'on lui donne que de ce qn^on lui refuse, et que lui imposer I9; fardeau de la reconnaissance c'est ne lui donner qu'à demi. La situation di| comte avait fait entrer dans son cceur une foule dç sentiments donloureuf , « Quel courage dans sa résolution l se dit*il s quelle noblesse dans ses manièresi dans sa 6gnre , dans ses expressions! Et la comtesse, comme elle fait oublier sa position en paraissant Toublier elle-même ! On la croi<* rait dans un palais \ tout ce qui Fenvironne semble s'élever comme sa pensée et s'embellir comme son àm9, »

Un intérêt plus vif et plus tendre lui repi*ésente lu jeune Pauline, seul soutien, seule consolation d'une fa-* mille infortunée. Il se souvient de cette expression qui s'est échappée du cœur de Pauline ; Oh ! oui, nouê iom-* mes Men heureux! « Être angélique, dit- il, ton bonheur se compose des plus douces, des plus pures affections ; to es pauvre y tu vis loin d'un monde que tu devrais embel'* lir ; mais tu aimes, tu es aimée et tu es heureuse, » Jamais» dans les cercles brillants de la oapitale, aucune femme n'avait fait sur le cœur de Charles une impression aussi profonde, Au milieu de cet éclat dont la beauté s'envi-** ronne , il avait cherché vainement un aliment à sa sensibilité, K côté dçs grâces il avait vu TaSectation» U pré* tention à câté de l'esprit et la eeneibferie i la pbee du sentiment, Il se^ représente le bonheur que goûterait un homme tendrement aimé de Paidine; et son imagination, exaltée par son oœur, se livre aux illusions de la plus {mre félicité,

- Cependant il avait formé, par délicatesse, un projet que tant d'autres forment par avarice. Il avait résolu de ne jamais épouser qu'une femme dont la fortune serait» sinon égale à la sienne, du moins indépendante. « Je ne veux point, s'était-il dit, que l'intérêt forme un lien d'où

LA (ÏEAtmkBËé 311

dépend tout le botibear ùe la tie , et qui ne peut être lirisé qne par la mort Je jouis d^une fortatie considérable : si je demande en mariage une jeune personne pauirr e ^ Torgaeil ou l^ambition m'accorderoiit sa main ; rien du moins ne peut m'assttrer que je l'obtiendrai de Tamour. Si elle a le sentiment de ses detoirs, elle m^ai" mera comme un bienfaiteur. Ce titre me donnera , sans doote, à ses yeux une supériorité qui ne doit point exister dans le mariage^ oà tous les droits doitent être égaux de' part et d*anire. L'égalité dans les fortunes empêche la balance de pencher* Un mari ne peut se faire un mérite de ee qu'il a donné ; une femme n'a point à rougir des bien-* faiu qu^elle a reçus. Le mari qui a fait la fortune de sa femme ne peut raisonnablement compter que sur sa re^ connaissance j puisque Tamour ne se commande pas; et je veux être aimé. Une femme dont la fortune sera indé" pendante ne m'épousera pas par ambition , puisqu'elle sera libre de faire un autre choLt qui satisferait également sa passion favorite. La préférence qu'elle me donnera ne sera due qu'à moi seul^ et sera une preuve d'amour^ puisqu'un sentiment étranger à l'amour ne l'aura point déter-' minée. Blie ne me devra aucune reconnaissance , puisque je ne serai point son bienfaiteur; et si quelque jour elle eeese de m'aimer^ je ne pourrai du moins l'accuser dln-* gratitude. >»

Ces idées paraîtront un peu romanesques peut-être ; mats Charles y tenait avec une sorte d'entêtement , et s'était bien promis de ne jamais s'éloigner de ce système favori. Il est vrai qu'avant de l'adopter^ Il n'avait pas vu Pauline. Depuis qu'il l'avait rencontrée > il ne s'était pas encore rendu raison de l'impression qu'elle avait faite sur ion cceur. Il y avait dans ses sentiments quelque chose de si pur et de si délicat, qu'il les prenait pour cette tendre pitié que nous ins^nre le malheur, et pour cette admiration et ce respect que font naître les vertus et l'innocence. Le véritaMe amour, le seul qui mérite ce nom, s'enveloppe en

' naissant d'un voile mystérieux que la réflexion ne pénètrepas tout d'un coup ; il se fait sentir avant de se faire connaître. . ,

Depuis le. départ de Charles, Pauline n'avait cessé de penser à lui; elle n'interrogeait point son. cœur, et. se livrait à ces premières et dangereuses impressions avec toute la candeur de Tenfance, Cependant elle, n'osait prononcer le nom de Charles devant ses parents. Si quelquefois elle voulait parler de lui , elle, s'arrêtait tout à coup en rougissant, tout étonnée d'éprouver un sentiment qui, -pour la première fois, la forçait de cacher ses pensées. A chaque instant elle s'attendait à voir reparaître celui dont elle désirait impatiemment le retour. « Il viendra peut*étre aujourd'hui , » se disait^elle , et , sans savoir pourquoi, elle cherchait à embellir l'intérieur âe la chaumière ; elle négligeait moins une parure dont elle n'avait pas encore senti le besoin, et, de temps en temps, uqe fleur était placée sur ses cheveux noués et relevés avec plus d'art.

Dès le lendemain de l'entrevue, le jeune Charles sentit un vif désir de retourner à la petite ferme.. Mais il pensa qu'un empressement trop marqué paraîtrait extraordinaire aux regards soupçonneux du comte. Il fut indécis toute la journée, lé lendemain encore, et prit la détermi* nation d'attendre quelques jours avant de rendre une visite nouvelle aux habitants de la métairie. . . .

Il part enfin ; il est seul et à pied ; il n'a pas même voulu se faire suivre par un domestique. « .Ils sont malheureux^ se dit-il , et le malheur n'aime pas les témoins, h Bientôt il touche au petit jardin de la ferme ; il en fait le tour avant d'entrer dans la chaumière, lorsqu'il entend des plaintes et des sanglots sortir du petit berceau formé par Pauline. Il se glisse le long d'une. haie fort épaisse, qui l'empêche d'être vu ; en tournant ses regards du côté du berceau , il voit le comte qui, la main sur le front , parait plongé dans un sombre désespoir. « Mon ami, dit la corn-

LA CUAUlflÈRE. 313

tesse , calmez-vous ; prenez courage ; mettez votre confiance en • Dieu qui ne nous a point encore abandonnés. — Qu*as-tu donc ! lui demande tendrement Pauline, en le

pressant contre son cœur; mon père! tu nous fais

mourir d'inquiétude. Lis-rious cette lettre funeste -r

Nous sommes perdus sans ressource, dit le comte ; on nous poursuit jusque dans cette chaumière. L^avide Alibcrt ne veut pas même nous laisser gagner notre pain à la sueur de notre front. Mon père avait contracté une dette avant la révolution : cette dette était alors peu considérable pour nous ; aujourd'hui, elle emporte presque toute notre fortune. Alibert, craignant sans doute que quelque circonstance imprévue ne nous fasse rentrer dans nos biens^ veut me contraindre à m'exiler de nouveau. Il ;a acheté cette dette, et voilà ce que le scélérat m'écrit,: « Un créancier » de monsieur votre père m'a cédé un billet de quatre » mille francs, qui lui sont dus par votre famille ; c'est à » moi maintenant , Monsieur, que vous devez remettre » cette somme. J'ai Thonneur de vous prévenir que si » dans quinze jours cette dette n'est pas acquittée, je me M verrai forcé de faire saisir votre ferme et vos meubles. » Tàchez-donc , je vous prie , de faire honneur à cette af- » faire, et ne me contraignez pas à me servir de moyens » rigoureux qui répugnent à ma délicatesse.

» Votre serviteur, Alibert. » • c( Ainsi donc , grand Dieu I voilà ma femme et ma fille réduites à la plus a£freuse misère! que.ferai-je? implorer

la. pitié! Aller ramper bassement! plutôt cent fois

mourir. Demander, quand.il n'existe pas au monde un homme de. qui je voulusse recevoir un bienfait.^... Non, non, jamais. Oh ! pourquoi suis-je pèrie ! -- Mon ami. dit la comtesse avec beaucoup de calme et de dignité , j'étais loin de m'attendre au nouveau malheur qui nous accable, mais je te croyais plus de force et de courage., Toutes nos ressources sont-elles donc épuisées? ne nous reste- t-il donc pas le travail, la patience et notre tendresse.' Aban-

Hà CONTES NOtJVEAtJlt Et NOUmBLLËâ NOUVELLES.

doimdUs cette ferme à notre persécuteur. Emportons nos débris , retournons an Itea de notre exil , puisquMl ne noQs est pas permis de respirer Tair de notre patrie , ou Fespérance nous atait rappelés, et d*ûù nous sommes chassés par le malheur. -^ Je brode et je dessine assez bien , dit Pauline ; je tous ferai Tirre ; comptez sur tnoti amour. Oui ^ nous vivrons , et c^est beaucoup lorsqu^on s'Aime. >»

Cent fois Charles est sur le point dlnterrompre ce dialogue $ la crainte d^on refus madère les transports de sa générosité. Ces mots terribles : « Demander I quand 11 * n^existe pas un homme de qui je votriusse recevoir! » ces mots arrêtent le premier élan de son Ame.

Le comte s'adresse au vieux Robert, tnuet témoin de cette scène de tendresse et de douleur. « Mon fidèk ami, lui dit-il , (u partiras demain , de grand matin , pour Nancy ; tu y conduiras les deux chevaux qui servent à Texploitation de notre ferme , et qui désormais vont me de^ Venir inutiles i tu les mettras en vente. Nous vendrons ensoite notre petit troupeau^ qui commençait A prospérer ; puis nous nous déferons de nos meubles ; et nous quitterons un pays que je ne puis me défendre d'aimer, quoique tout espoir de bonheur y soit anéanti pour moi. )>

Après avoir donné cet ordre , le comte s^étofgne et rentre dans la chaumière, où sa femme et sa fille le suivent et emploient toute Téloquence de leur tendresse pour calmer les agitations de ce cœur ulcéré.

Le lendemain ^ de grand matin , le vieux Robert conduit tristement les deux chevaux à Nancy. Il réfléchit en chemin à la position de ses maîtres ; plus ils sont malhettreux i plus il les aime , et il se promet bien de ne jamais les abmidonner. Le comte passe toute cette journée dans une cruelle anxiété , malgré tons les efforts de sa femme et de sa fille pour adoucir ce nouveau malheur. Leur courage et leur amour ne peuvent le consoler. C'est leur prch pre tnforiuiie qu'il déplore ; et plus elles se montrent di-

gmu d*une meilleure destiaée, moins il peut supporter la pensée de Taffreu^Q misère qui les menace.

Le soleil venait de se coucher ; le comte attendait impatiemment le retour de Jlobert , et bientôt il enteud le pas des clievau](. « Hélas ! dit-il , voilà Robert qui revient comme il était parti; il n*a pu vendre mes deux chevaux , et il les ramène. Le malheur me poursuit en tout. » Il marche lentement au-devant du vieux serviteur. Quel est son étonuement, lorsqu'il le voit conduisant deux chevaux d'un prix bien supérieur h ceux qu'il ^vait envoyés 4 Nancy ! « Qu'est-^^ que cebi signifie, Boberti^ Pourquoi m*amènes~tu ces cbevftux?'^ Parce que vous en avez be*» soin pour faire valoir votre ferme. Les vôtres ne valaient lien , je les ai bien vendus ; et j'ai racheté ceux-ci , qui sont plus jeunes et bien meilleurs. ^ Ëb ! malheureux , ne savais-tu pas.^,.^. ^ Pardonneas-moi , Monsieur ^ je savais qu'il fallait vendre vos deux ehevaux , c'est oe que j'ai fait y et je vous apporte Targent,..*. — Que vois-je? — Il doit y avoir quatre mille francs dans cette bourse. -^ Où W'tn pris cet argent, malheureux ! «^ Tranquillisess» vous , monsieur le comte , je ne l'ai pas volé, Jl m'est arrivé Taventure la plus plaisante.,,** Ahi ah, ah , ah.,,». J# m'étais établi sur la place publique de Nancy, aveo mei deux vieux chevaux que je n'espérais pas vendre bien cher > lorsqu'un homme , vétq en courrier, et parlant moi^ tié français moitié allemand, est venu directement h moif et m'a offert deux penta louia de mes deux chevaux. J'ai cru qu'il voulait se moquer de moi, et je l'ai prié de passer son chemin. « Je ne ris point, m'a't-il répondu. Afon » maître, qui est un prince allemandi forcé de partir Bur4e<- 9 champ de Paris, vient de perdre en route deux chevaux I» qu'il faut remplacer tout de imite, â quelque prix que oe » soit. Je n'ai pas de temps à perdre ; et si vous ne voulex V» pas me donner vos chevaux pour deux centa louis, je vaif » chercher ailleurs. » Quand j'ai tu, continue Robert, que cet homme ne badinait pas, je l'ai pris au mot, j'ai touché

316 CONTES M0I3YEÂUX ET HOUTELLES NOUVELLES.

les deux cents louis , après lui avoiè* remis vos deux chevaux , et je lui' ai souhaité un bon voyage. Quand je me suis vu seul , j*ai fait une réflexion. M. le comte doit quatre mille francs, en voilà huit cents de pins ; il peut donc garder sa ferme. Mais pour la faire valoir il lui faut d'autres chevaux, et j'ai fait l'emplette que vous voyez. Ces deux chevaux-là sont excellents, je vous assure : le plus vieux n'a pas six ans.

, — O Providence î s'écrie le comte , tu viens à mon secours danis le moment où j'osais murmurer contre toi! — Tu vois, mon ami, dit la comtesse, qu'il ne faut jamais désespéret* dé la bonté du ciel. — Il veille sur nous, dit Pauline ; lious nous aimons trop pour qu'il nous abandonne. »

' Toute l'intéressante famille se rassemble sous le berceau où Robert apporte le souper. Une douce gaieté brille dans tous les regards ; et le comte, dans la joie de recouvrer sa petite ferme , oublie un instant tous lés biens qu'il a perdus. « Pour la première fois depuis bien long-temps, dit-il , je commence à sentir le bonheur. Je m'habitue au genre dé vie que nous menons ici. Ses douceurs nous viennent, sans doute, de son innocence. C'est ainsi que vivaient ces bons patriarches dont nous parle rÉcriture.» Ces paroles du comte remplissent de joie le cœur de sa femine. Pauline, pressant la main de son père entre les siennes, lui dit : « Vois comme le ciel est pur, comme la nature est belle ! Quelle riante soirée! Tes paroles ont embelli tout ce qui nous environne. »

Le lendemain , toute la famille se lève , portant encore dans son cœur les douces émotions de la veille, et se livre avec joie à ses travaux accoutumés.- La journée était déjà assez avancée , lorsque le jeune d'Orlanges arrive au moment où l'on s'y attendait le moins. Pauline , cependant , Ta vu venir de loin , et , sans prévenir ses parents de la visite nouvelle de Charles, elle est allée se cacher sous le petit berceau. Elle hésite, et ne sait si elle doit entrer dans

^r^^"irs»"^HP»*« I* *■ I I ^i^» ^ ■

la chaumière ; une crainte vague enchaîne ses pas : mais , enfin, elle se rassure ; elle entre avec un timide embarras, qui la rend encore plus touchante. « Ah! Monsieur, dit la comtesse, depuis votre absence il s*cn est bien peu fallu que nous ne fussions obligés de nous, exiler de nouveau. » Alors elle lui raconte les événements' qui ont été sur le point d'achever leur ruine , et comment la Providence est venue à leur secours. « Madame ! dit Charles, je bénis cette Providence et pour vous et pour moi-même. Je vous connais depuis bien peu de temps , mais rien de ce qui peut vous rendre heureux ou malheureux n*est étranger à mon cœur. Sauriez-vous , par hasard, dit le comte, quel est le prince allemand qui vient de passer à Nancy ?-^ Je rignore , répond Charles. Mais, Monsieur, pourquoi faut-il que, dans vos malheurs, le hasard soit votre refuge ; sans la rencontre imprévue de ce prince étranger, que seriez-vous devenu? Que serait devenue votre famille? Cette pensée m'épouvante pour Tavcnlr. N*existe-t-il donc pas au monde un seul homme digne de votre estime ? Ma fortune est considérable et ma reconnaissance égalerait

mon bonheur si je pouvais, sans craindre un refus —

Monûeur, interrompt le comte avec fierté , je ne reçois que ce que le ciel veut bien m^envoyer. Pardonnez-moi , dit Charles; pardonnez-moi des offres indiscrètes. Ce n'est point le titre de votre bienfaiteur que j'ambitionne , mais celui de votre ami ; car ce qui vous vient d'un ami vient du ciel. » Cette réponse désarme le comte : Charles donne un autre tour à la conversation ; il entretient le comte des personnes qu'il a connues, des malheurs ()e la révolution, des espérances que l'on forme pour un meilleur ordre de choses. Tout ce qu'il dit annonce un esprit éclairé, un ju« gement droit , une imagination vive et brillante , un cœur .noble et sensible.

Le comte s'éloigne pour vaquer à ses travaux ; la comtesse, oblijcée de s'éloigner aussi, prie le jeune d'Orlanges de lui pardonner si la néce ssité la force à sacrïfier aux

818 CONTES NOUVEAUX ffr NOUVELLES NOUTEIXES.

soins de son ménage le plaisir qu'elle éprouve A causer avec lui. Pauline suit sa mère; et Charles retourne chez lui, se promettant bien de venir souvent visiter la famille de Pauline.

Il ne se caohe plus les sentiments que cette Jeune personne a fait naître dans son cœur , où Tamour le plus tendre acquiert tous les jours une force nouvelle. Il oublie toutes ses anciennes connaissances , tous ses anciens plaisirs, tons ses anciens projets. La famille du comte est devenue le centre de toutes ses affections* Aussi allait-il le plus souvent possible à la petite ferme. Le comte et la comtesse s'étaient fait une douce habitude de le voir) ti lorsqu'il était retenu ohex Iqi par ses occupations et par sa délicatesse , toute la famille s'apercevait et se plaignait de son absence.

Un Jour que Charles venait f^ire sa visite acooutumée aux habitants de la métairie , il vit Pauline seule, assise K i^ombre , sous le petit berceau. Le comte et la comtesse étaient appelés ailleurs par leurs travaux habituels. Pauline avait rempli sa tâche , et se livrait avec toute l'inno* cence de son cœur aux douces émotions que fait naître un premier amour. Charles s'approche d'elle avec timidité. Elle ne Pavait point encore aperçu ; elle lève les yeux et laisse échapper un ori de surprise et de Joie. «Quoi ! c'est vous , Monsieur, je ne vous attendais pas. — Je ne suis pas assez heureux , dit Charles avec émotion ; l'aimable Pauline , sans doute , ne m'attend Jamais. — Oh I vous vous trompez , J'espère souvent que vous viendrez nous voir! Je respère surtout lorsque mon père est triste. Vous lui rendez quelquefois un peu de gaieté. — Je donnerais tout au monde pour lui faire oublier ses malheurs; mais comment pourrais-Je le consoler , lorsque la présence d'un ange comme Pauline n'a pas encore opéré ce mira^ cle? comment peut -il regretter quelque chose?.... — Hélas ! ce n'est pas pour lui qu'il regrette, c'est pour moi qui ne regrette rien. — Quoi ! vous ne regrettez rien?

cette fortune que voue dewies powéder?... ^ Je n*en ai PM connu le» jouUsanf •». -— Ce rang que voua deviez occuper dans le monde P -^ Je n*en ai paa oonuu Porgueîl. ^ Ce bonheur dont la révolution a renveraé l'édipea ^ . . «»• Le bonheur d'aimer et d'être aimée Ta remplacé.-» Quelle âme que la vôtre I -^ Hoa^ voiie me eroyei meilleure que je ne suis; je Tavoue» |e voudraia être riche parée que mon père le déaire : je voudraia poeoéder tout ee qui peut le rendre beurem ; et i*il désirait un trâne pour moi, je voudrais être reine. Ah l a'il pouvait aoeontenler de la douée obscurité où noua vivons; je serais plus heu*rense ici que dans un palais ; je seraia heureuse an fond d'un désert, entre ma mère, mon père et... et vous. Votre conversation est devenue si nécessaire à mes parents I • ajoute»t-eUe en rougissant, et d'une voix précipitée.

Chartes est sur le point de se jeter aux genoux de Pau** Une , lorsque le comte et la eomtesse se font entendre. 11 s^approebe d'eux, et leur dit i « Je n*ai pM foulu déranr gér vos travaux , mea bons voisina , je venais aujourd'hui vous faire mes adieux... . » A ces mots , Pauline tressaille et p&lit. « Gomment, Charles, dit le comte, vous noua quittez ? — Oui, Monsieur; une aftiire importante m'appelle à Paris, et m'y retiendra plus d'un moia. Puisse cette absence , qui me paraîtra bien longue , ne me rien faire perdre de l'intérêt que vous m'aves témoigné J m A ces mots, il s'éloigne en jetant un regard sur Pauline, qui ne songe pas même à lui dire adieu, et qui cherche à cacher une larme que cette nonvelie imprévue fait couler de ses yeux.

Quelques jours s'étalent écoulés depuis le départ de Charles pour Paris. Le comte commençait à se résigner à son sort. Sa petite métairie prenait un aspect assea riant. Les bléa qu'il avait enaemenoés approchaient de leur ma* turlté, et tout lui présageait une récolte abondanie. Uti soir qu'il était retiré avec sa famille , et qu'il se préparait è se reposer des fatigues de la journée, il entend tirer une

mm

douzaine de coups de fusil dans son petit jardin. Il se lève à la hâte, un peu troublé de ce bruit inattendu ; la comtesse sourit, ainsi que Pauline. II ouvre la porte, et voit tout son petit jardin illuminé; un feu de joie s'élève et brille au milieu de la plaine. Une foule de paysans s^écrient à la fois : « Vive notre bon maître ! c'est aujourd'hui sa fête ; que Dieu nous le conserve toujours ! » Alors Pauline et la comtesse arrivent , et couvrent de fleurs la tète vénérable d'un père et d'un époux. Les bons paysans se pressent autour du comte,- et se disputent à qui lui présentera le premier son gros bouquet , et lui débitera son petit compliment, que le tnagister du village n^a point fait. Le comte les embrasse tour à tour; des larmes de reconnaissance et de joie brillent dans ses yeux* Les bergers avaient amené avec eux leurs femmes, leurs enfants, et n'avaient pas oublié un joueur de violon. Un petit bal champêtre se met en mouvement sur le pâtis de la ferme , à la lueur du feu de joie et des lampions qui pendent aux branches des arbres. La gaieté la plus franche et la plus vive anime cette jolie scène, qui se prolonge jusqu'à minuit ; puis les paysans se retirent en faisant une décharge de toute leur artillerie.

Il était temps qu'ils rentrassent chez eux ; car le ciel commençait à se couvrir d'épais nuages , des coups de tonnerre se faisaient entendre dans le lointain , et les étoiles avaient cessé de briller. Bientôt s'élève un tour<billon impétueux ; le tonnerre gronde avec plus de force et fait entendre de terribles éclats. Le ciel, sillonné par les éclairs, parait tout en feu. Le comte et sa famille sont couchés, l'orage ne trouble point leur repos. Le tonnerre , avait dit le comte en se mettant au lit , ne tombe jamais sur les chaumières ; et il s'était paisiblement endormi en pensant au bonheur dont il venait de jouir.

Le lendemain , lorsque le travail le rappelle dans ses champs, il sort de la ferme. Que! est son étonnement et sa douleur! toqte la plaine vient d'être ravagée parla

gréle. Les blés, à moitié mûrs, sont déracinés et dispersés dans les champs. Les branches des arbres même sont brisées, et les fruits encore verts ont abandonné leurs rameaux dépouillés. Le sang du comte se glace dans ses veines à ce spectacle d^horreur ; plus d*espoir de récoite : les fruits du travail d'une année sont anéantis dans un* instant ! Comment nourrir sa famille? qui lui donnera du blé pour ensemencer de nouveau ses terres? Un si grand malheur est d*autant plus accablant pour son âme, qu'abreuvée la veille du bonheur le plus pur, elle ne s'était point préparée à souffrir.

La comtesse et Pauline sont témoins des ravages de cette nuit funeste ; elles en sont consternées , mais bientôt elles recueillent toutes les forces de leur tendresse pour consoler le comte.' Leur propre infortune est oubliée, elles ne pensent qu'à la sienne. Mais leurs efforts sont inutiles ; pour la première fois le comte est insensible à leur éloquence et à leurs caresses; leiïr courage ne peut ranimer le sien. Il se promène dans la plaine avec Tégarement du désespoir , sans verser une larme , sans proférer une plainte contre cette Providence qui le traite avec tant de rigueur. '

« Cette affreuse journée s*écoule tout entière dans la consternation, et, la nuit, sans que le sommeil vienne fermer un instant la profonde blessure d'un père infortuné.

Au lever du soleil, il sort de la métairie, fait le tour de son jardin , et porte machinalement ses pas vers le petit berceau. 11 veut s'asseoir , mais le banc avait été renversé par Forage. Le comte se préparait à sortir pour continuer sa promenade solitaire, lorsqu'un papier ployé comme une lettre , et tout baigné de rosée , frappe ses regards. Un mouvement de curiosité l'entraîne; il ouvre ce papier, et lit ce qui suit : « Votre père, dans le temps de la » terreur , cacha , sous ce vieil arbre , un trésor considé- I» rable. C'est un ami qui vous donne cet avis important. •

333 CONTES NOOYEÀPF RT HQDTSMUES NOUVELLES.

Gommant peUidraUje rétoonement du comte ? Il oroît rêver ; il craint que la douleur n'ait aliéné sa raison. Il lit et relit vingt fois ce billet; son cosur palpite avec uoe extrém9 violence ; il appelle sa femme et sa fille; elles ao«* courent avec inquiétude. A peine soiit^elles près da lai, que» n0 pouvant soutenir une émotion aussi vive, il tombe évanoui ; on lui prodigne tons les secours , et bientôt il revient à la vie, « Ma femme !«.- ma fille!,., oui, c'est vous, c'est bien vous que je vois ) ... il me semble que j^ai conservé ma raison. N^ tenais-ie pas tout à rbenre une lettre?... — La voici , dit la comtesse. — Quoi | ce n'est point un songé 1 il serait possible!.,, un trésor, un trésor est caché sous ce vimfx pommier, Nous sommes sauvés, si Vhommequi m^éorit ce billet n'a pas voulu se jouer de notre misère, n La comtesse lit la lettre ; on appelle Robert , on fouille au pied de Tarbre ; à peine a<-t>on sou^ levé un peu de mousse, que Ton aperçoit un petit eoffro de fer; on Touvre avec précipitation, et une somme eon-r sidérable, en or, se présente 8ui( yeux de la famille im*' mobile de surprise et de joie, « O mon père! s'écrie le comte après un moment d'un silence ei^pressif, mon père| c'est toi qui , du fond de la tombe » me bonnes une sçcoDde fois la vie ! e'est ta prévoyanee paternelle qui veilla sur l'ayenir de ton fils ; tu m'arraches au désespoir pour me rendre.au bonheur,,.. Portons, portons cet or à l'acquéreur de mes biens; séjour de mes aïeux , asile de mon enfance, je vais vous revoir, je vais vous posséder encore ! je vivrai dans les lieux où mes pères ont vécu 1 Mon cœur nage dans la joie } je crains de succomber à tant d'émotions contraires et si vivement répétées, d La comtesse et Pauline partagent la joie du comte; mais elles en redoutent l'excès , et font pour la modérer les mêmes efforts qu'elles employaient la veille pour adoucir sa doubleur. Lorsque les premiers transports sont un peu calmés , on forme le projet de partir dès le lendemain pour Paris.

A son arrivée dans la capitale , le comte ?ole chez AIîbert ; mais il apprend qae ce misérable vient d'être mis en prison , après avoir fait une banqueroute frauduleuse , et que tons ses biens vont être vendus pour satisfaire de& créanciers que le scélérat avait voulu dépouiller. L^adjudication des propriétés d'Alibert doit avoir lieu sotts huit jours, et, ce terme ej[piré, le comte rentre dans la terre de ses pères à des conditions très-avantageuses.

Le comte et sa famille devaient rester encore quelque temps â Paris, et acheter tous les meubles nécessaires pour le château, qu^Altbert avait entièrement dévasté. Un jour qu*ii était seul dans son cabinet, et que, plongé dans une douce méditation, il jouissait en silence de la fiante perspective qui s^offrait à ses yeux , après tant de tourments et d*inquiétude , sa porte s^ouvre tout à coup , et il voit entrer le jeune Charles d'Orlanges. « Quoi ! lu| dit Charles , Vous à Paris , mon cher voisin ! par quel

bonheur inespéré ! — Ahl Charles , lui dit te comte en

Pembi'aêsant, vous m'avez yu bien malheureux; tout est changé pour nous : ma famille jouit d^une fortune indé* pendante ; un trésor que mon père atait caché , et qu^un ami secret nous a découvert dans un moment où le déses* poir s'était emparé de moi , nous a donné la facilité de rentrer dans nos propriétés. ^ Ah ! quel bonheur ! s'é-^ crie Charles, nous «erons encore voisins; car, sans doute, vous ave2 le projet d'habiter votre terre? -^ Oui , mon cher Charnps, notls serons encore voisins | mais j'espère que nous serons toujours pour vous les habitants de la pe* tite chaumière du bon Hichard Belmot. Ah! Charles, pour vous donner une idée du bonheur dont je jouis , il faudrait vous peindre tout ce que j'ai souffert , et c'est impossible ; ce n'était pas pour moi que je souffrais , mais je suis époux et père. Pauvre Pauline, que serait elle de-* venue , si elle ai'ait perdu les auteui*s de ses jours ? — Son sort est décidé ; je vais la marîer d*une manière digne de sa naissance et de ses vertus -« Qu'entends- je? s'é^

crie Charles en pâlissant ; Pauline — Oui, reprend îe

comte, trop vivement préoccupé de ses idées pour remar^ quer Témotion de Charles; elle va épouser le chevalier de Yalville, homme extrêmement intéressant. Pauline était encore bien enfant lorsqu'elle Ta connu ; le chevalier de Yalville avait, comme nous, quitté la France , et je lui avais promis dans un temps malheureux, que si je rentrais quelque jour dans ma patrie, et recouvrais mes biens , je n'aurais point d'autre gendre que lui : cette promesse fut réciproque; il me donna sa parole que s'il rentrait aussi dans sa patrie et dans ses biens , il viendrait mettre sa fortune aux pieds de PauHne riche ou pauvre. Je viens d'apprendre, par iin homme chargé de ses affaires, que le chevalier est en France depuis quelque temps, qu'il a retrouvé toutes ses propriétés intactes ; je vais lui mander que notre situation n'est pas moins heureuse que la sienne, et je ne doute point qu'il ne se rende sous peu de jours à Paris. Ainsi, vous voyez , d'Orlanges , qu'il ne manque rien à notre félicité, et je suis sûr que votre bon cœur la partage. »

Charles reste immobile, dans cet état de stupeur d'un homme que l'on vient de condamner à mort : il cherche une réponse et peut à peine balbutier quelques mots ; prêt à se jeter au pied du comte, à lui faire l'aveu de son amour pour Pauline , il s'arrête. Le comte a donné sa pa* rôle , le malheur de Charles est sans remède ; il prétexte une affaire importante , et sort, avec un cœur profondément déchiré. .

Cependant le comte fait appeler sa femme et sa fille, n Ma chère Pauline , dit-il , je m'occupe de ton bonheur depuis le jour de ta naissance , et je veux aujourd'hui te faire part des mesures que j'ai prises pour l'assurer. Jusqu'ici tu l'as trouvé dans la tendresse de tes parents et dans le retour dont tu as payé nos soins et notre amours mais d'autres sentiments, d'autres devoirs, doivent régner dans ton cœur, sans en bannir les premiers. Tu m'as

quelquefois entendu parler du chevalier de Valville; c'est un homme dont j'estime le caraclère, ei. qui rendra sa femme extrêmement heureuse. » Pauline entendit ce discours sans oser interrompre son père ; mais à peine eut-il cessé de parler qu'elle fondit en larmes. « Pourquoi ces pleurs , ma chère Pauline? crois-tu que ton père veuille te rendre malheureuse? — Non, non, je ne le crois pas; mais il se trompe sur les moyens d'assurer mon bonheur. Au nom du ciel , ne më faites pas regretter notre pauvreté I J'éta» heureuse dans une chaumière, parce que je vivais auprès de vous. La fortune nous sourit, et vous voulez m'éloigner de tout ce que j'ai de plus cher au monde ! Et pourquoi m*éloignerais-jc du meilleur des pères et d'une mère si tendrement aimée pour associer ma vie à celle d'un homme que je ne connais point, qui ne me connaît pas lui-même , et qui ne mVpousera que par intérêt s'il est avare, ou par respect pour ses engagements s'il est honnête homme. — Ah! mon père! ayez pitié de moi! — Quoi ! tu veux que je rétracte ma promesse ? Que dirait le chevalier de Valville? N'aurait-il pas le droit de se plaindre d'un tel procédé ? Si nous étions encore pauvres et réduits à la petite chaumière de Richard Belmot, notre refus aurait au moins une apparence de délicatesse mais ;. . . ^— Vous venez , mon ami , interrompt la comtesse, vousr venez de me donner vous-même une excellente idée, quï peut nous conduire à connaître le caractère du chevalier,^ et à nous dégager honnêtement d'une promesse que vous avez faite avec uiï peu de légèreté peut-être. Je suis , je vous l'avoue, très-étonnée que vous ayez appris le retour et la situation de M. de Valville [lar un autre que par luitnéme. Ecrivez-lui, mais cachez-lui l'heureux événement qui nous a rendu nos biens ; faites-lui , au contraire , le tableau de notre détresse, comme si elle existait encore. Sa terre est en Touraine ; dans trois ou quatre jours vous recevrez sa réponse ; s'il accourt pour nous secoin*ir et nous consoler , je rendrai justice ù la noblesse et au dés-*

326 CONTES NÔtJVÈAtJX ET NOttVÊttES NOtVELtEd.

intéressement de son caractère. Pauline elle-même ne pourra plus refuser un bonheur certain avec un homme dont la vertu ne sera plus douteuse. »

Le comte se prépare à suivre ce conseil, et Pauline se jette au cou de sa mère avec reconnaissance. « Ah ! se ditelle y pauvre petite ferme du bon Richard 1 combien je te regrette I c'est là que pour la première fois j'ai vu celui que bientôt peut-être il me sera défendu d*aimer.... » , Charles est encore plus malheureux que Pauline ; son sort est décidé , le comte a prononcé son arrêt. Il seni qu'il doit renoncer à Pauline , et il forme le projet de ne plus la revoir. En vain il cherche des distractions à la passion qui le tourmente ; il parcourt tous les cercles, assiste à tous les spectacles, est de tous les bals, mais partout il ne vpit que Pauline. Sa santé, naturellement délicate , est encore altérée par les vives agitations de son cœur. Il cède aux sollicitations d'un ami, qui veut l'éloigner de Parie et le conduire dans une de ses terres. Le moment du départ était arrivé , tous les préparatifs étaient faits , lorsque Charles reçoit une lettre du comte ; il l'ouvre et lit :

R Je suis inquiet , mon cher Charles , de ne plus you9 » voir, et de ne pas même entendre parler de vous. Est-* » ce là ce que vous aviez promis aux habitants delà chau« 9 mière ? Venez donc chez moi le plus tôt possible , j'ai • une affaire très-importante à vous communiquer. »

Cette lettre jette Charles dans une grande incertitude. Il ne sait s'il doit se rendre à l'invitation du comte. U craint de revoir Pauline et de ne pas conserver assex d'empire sur lui-même pour garder le secret de son amour. Quelle est donc cette affaire importante ? Le comte aurait-il pénétré?.,.. Si quelque obstacle s'opposait au mariage de Pauline et de Yalville ! Un rayon d'espoir passe dans son cœur; il s'abandonne à cette lumière soU" vent trompeuse, et se rend chez le comte.

Le comte était seul dans son appartement ; il se lève et vient au-devant de Charles , qu'il fait asseoir 'auprès de

ti CHAUMIÈRE. 327

lai. Toug deux gardent un moment lé silence ; mais le comte prend enfln la parole : « Mon ami , dit-il , j'ai bien des reproches à vous faire sur Toubli dans lequel vous nous ave2 laissés depuis quinze jours , mais je lès réserve pour un autre moment, et je veux, sans préambule , vous entretenir de Taffaire importante pour laquelle je vous ai prié de passer chez moi. Hier j'étais propriétaire de la terre de...., aujourd'hui je ne le suis plus. » Charles recule étonné. Le comte tire un papier de son portefeuille , le remet entre les mains de Charles , et lui dit : « Je rends cette terre à qui elle appartient. » Charles parcourt avec émotion ce papier, et voit un contrat par lequel le comte lui fait Pabandon de tous ses droits sur sa terre, ff Que vois*jeI Monsieur, s'écrie Charles , vous dépouillez votre famille pour moi ! Avez-vous pu penser que j'accepterais un bienfait de cette nature, et dont je n'ai pas be« soin ? — Et vous, dit le comte, avez-vous pensé que j'accepterais la somme considérable dont il vous a plu de me

faire présent? — Moi, Monsieur ? qui a pu vous dire?

— 11 n'est plus temps de garder le secret de votre générosité, Charles ; je sais tout. Hier Robert a rencontré par hasard le domestique du prétendu prince allemand qui donna deux cents louis de mes deux chevaux. Robert a suivi cet homme eta su^ à n'en pas douter, qu'il est de* puis six ans â votre service. Charles, nous pouvons cacher par délicatesse une action qui nous honore , mais je ne crois pas qu'il soit permis de la nier lorsqu'elle est con^ nue. ^ Eh bien! Monsieur, j*avouerai que, touché du malheur que je voyais prêt à fondre sur vous , j ai cru pouvoir employer ce moyen pour détourner le coup dont

vous étiez menacé, mais — Attendez; ce n'est pas

tout , interrompt le comte : Robert , poussé par une curiosité bien naturelle , a trouvé le moyen de se lier avec James, le confident de votre générosité Ils ont [)arlé de vous, et votre domestique vous est tellement attaché qu'il n'a pu dissimuler â Robert tout le bien que vous avez fait.

Il lui a raconté qu'après avoir feint un voyage à Paris pour n'être pas soupçonné^ le lendemain du jour où une grêle funeste avait ravagé toutes mes espérances , vous portâtes avec lui ^ pendant la nuit , un coffre qui renfermait une somme considérable quç vous veniez de toucher de la succession de voire oncle ; que vous déposâtes tous les deux ce coffre sous le petit berceau de mon jardin, et que, dès le lendemain, vous prîtes le chemin de la capitale. Robert a trouvé le moyen d'attirer James chez moi^ et James a tout avoué. — Ah ! le traître ! s'écrie Charles avec empressement. £h bien ! oui , Monsieur, c'est moi qui , pour ne point blesser votre délicatesse , ai supposé^ ce trésor ; ne me le rendez pas, au nom du ciel, ne me le rendez pas ; vous me feriez mourir de honte et de dou-r leur. — £t moi aussi, Charles, je mourrais de honte et de douleur si j'acceptais un tel bienfait sans pouvoir reconnaître tant de délicatesse et de grandeur d'âme ; mais par quel moyen pourrais-je m'acquittcr envers vous? — Hélas I dit Charles , Pauline est promise.... — Pauline 1 il se pourrait.^.... — H faut tout avouer, Monsieur, je ne veuic pas que vous supposiez à mes actions plus de mérite qu'elles n'en ont réellement. Sans Pauline , Monsieur, je ne sais jusqu'à quel point j'aurais été louché de vos malheurs et de vos vertus. Je n'ai pu voir Pauline sans l'aimer. Avant d'oser vous demander sa main je voulus lui assurer une fortune indépendante, pour rendre son choix libre et volontaire. Jugez donc de mon désespoir, lorsque vous Tn'avez annoncé que Pauline était destinée à faire le bonheur d'un autre. J'allais la fuir pour jamais, lorsque vous avez découvert le secret de ce que vous appelez ma générosité. N'augmentez pas ma douleur, en me défendant d'assurer le sort de la seule femme que je puisse aimer. Ce trésor que vous voulez me rendre, qu'il soit la dot de Pauline. — Oui, s'écrie le comte, âme sublime ! tes vœux seront remplis. Je reçois tout ce que tu me donnes, mais pour te le rendre : Pauline est libre, elle est à toi.— Que

dites- VOUS? — Ma parole est dégagée.— Est- il possible ? *— Le chevalieç de Valville. nous a cru ruiuésv il a retrouvé toute sa fortuue ; mais il prétend que ses affaires sont en fort mauvais état, et qu'il a besoin d'un mariage riche pour les rétablir. — Quelle bassesse !. — Je suis quitte envers lui, et le ciel, en me donnant un gendre tel que toi, me rend le plus heureux des pères. » A ces mots, Charles se jette dans les bras du comte. « Vous me donnez Pauline ! dit-il ; mais consentira- t-elle à ce: te union ? Pour que je sois heureux , il faut que son choix soit libre.— J'ignore ses sentiments, dit le comte, mais il est facile de les connaître. Elle ne sait pas que j'ai reçu ce matin la répon^^c du chevalier de Yalville, pour qui elle m'a toujours montré une extrême répugnance. Mais voulez-vous lire au fond de son cœur, cachez-vous dans ce cabinet, je vais la faire venir ici. »

Charles suit le conseil du comte, et bientôt Pauline arrive aux ordres de son père. « Ma fille , dit le comte, je viens de recevoir une lettre du chevalier de Valville; il ne démentpointropinion favorable que j'avais de son caractère ; il nous croit toujours pauvres et demande ta main. » A ces mots Pauline tombe aux genoux de son père, les embrasse avec force et lui dit : « O mon père î vous voulez que je meure, je vous obéirai. — En vérité , ma fille , dit le comte en souriant, j'ai peine à concevoir cette haine violente que t'inspire le chevalier de Valville. Tu me caches quelque chose , ma chère Pauline ; parlemoi franchement : ton cœur se serait-il donné sans mon aveu? — Eh bien î oui , mon père, dit-elle en versant un torrent de larmes, mon cœur s'est donné sans vous consulter, sans s'être consulté lui-même, j'aimais Charles d'Orlanges....» A peine ces mois sont-ils prononcés , la porte du cabinet s'ouvre, et Charles est aux pieds de Pauline immobile de crainte et d'espérance. « Voilà ton époux , ma chère Pauline ! » dit le comte en les pressant tous les deux sur son cœur,

La comtesse est appelée pour jouir de ce tableau toachant. Le comte lui peint avec celte éloquence qui vient dtt cœur tout ce que Charles a fait pour eux, et de quelle manière sa délicatesse voulait échapper à leur reconnaissance; la comtesse était digne d'entendre ce récit, et elle ne fut point étonnée. Les vertus n*étonnent point les vertus , elles s'admirent entre elles.

Dès le lendemain toute la famille partit pour la terre da comte , et, quelques jours après, le mariage de Charles et de Pauline fût célébré dans l'antique chapelle du château. Les bons fermiers du comte assistèrent à la cérémonie, et donnèrent à leurs maîtres tous les témoignages de la joie la plus franche. Le comte rendit au bon Richard Belmot la petite métairie que ce généreux fermier lui avait consetvée. Le vieux Robert vit encore ; les années lui ont fait perdre ses forces ; il n'en a conservé que dans son cœur et pour aimer des maîtres si dignes de son attachement. Je viens d'apprendre tout à l'heure qu'Alibert est mort dans sa prison, juste récompense de ces hommes méprisables qui, dans le bouleversement de leur patrie, n'ont pensé qu^à s^enrichir des dépouilles de leurs bienfaiteurs. Je ne dirai point que Charles et Pauline sont heureux : le bonheur n^existerait pas sur la terre, s'il ne se trouvait au milieu des plus douces et des plus pures affections que le ciel ait mises dans le cœur de Phomme pour embellir ce passage rapide qu'on nomme la vie.

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