CHAPITRE V
sait ni Thistoire , ni la géographie ; il ne connaît ni les mœurs des peuples , ni les lois qui les régissent ? — Par Mahomet, dit le paysan, s'il savait toutes ces belles choses , on verrait un âne plus instruit que son maître. — Cela arrive quelquefois, répond- le dervis. Tiens, situ veux, je te donnerai cent tomans de cet âne; ou bien je vais le mener avec moi dans un pèlerinage que je dois faire incessamment à la Mecque. Je te promets que cet âne profitera si bien de son voyage et de mes leçons, qu^à son retour tu ne le reconnaîtras plus ; il parlera plusieurs langues , saura Talcoran par cœur, connaîtra l'histoire^ la géographie, les usages et les mœurs des nations , et sera plus instruit à lui tout seul , que l'académie de Bagdad tout entière : cet âne-là n'a besoin que de voyager pour son éducation. Dans un an , je te le rendrai accompli ; tu le montreras par curiosité , il te rendra plus riche et plus puissant qu'un visir. Quel est le parti qui te convient le mieux? Yeux tu les cent tomans ? — Non , par Mahomet , répond le paysan , je ne suis pas si béte ! un âne qui pai'lera , qui saura Talcoran sur le bout... de ToreilielUn âne qui connaîtra rhistoire ! la géographie ! et qui sera à lui seul plus instruit que toute une académie ! Quel trésor ! quel merveilleux animal ] et que je serai fier d'être son maître ! Vous avez raison, saint dervis, c'est encore tout neuf, ça ne sait rien , ça n'a encore vu que le minaret de son village. Si vous me promettez de me le ramener dans un an aussi savant que vous le dites , je consens à vous le prêter pour votre pèlerinage. — Je te le promets , dit le dervis. — Marché conclu , dit le paysan. »>
» A ces mots , il descend de dessus son âne , qu'il em-* brasse avec transport , en lui tenant ce discours : « Kaboud , mon cher Kaboud , je fais un grand sacrifice ; je me sépare de toi avec regrets , mais ce n'est pas pour long-temps , et c'est pour ton bonheur. Adieu , mon cner Kaboud , tu vas voir bien du pays ; observe bien les lieux par où tu passeras \ écoute attentivement tout ce qu'on
S^ BAEDOIX:.
dira devant toi ; reviens sage et savant , tu feras radmira* feioD de Ion pays et tu seras la gloire de ton maître. Lorsque tu reviemkas de tes voyage"», on t'eeoufera comme un oracle , et tout le monde dira : Ik faut avouer que Tâne d'Hassan est la perle des ânes ! »
» Le bon paysan aide au dervis à monter sur Kaboud , puis il s^éloigne , emportant sur son dos son havresac et sa petite provision. Il parle à tous ceux qu'il rencontre de h joie qu'il éprouve , et de la bonne fortune de Kaboud. « Dans un an , dit il , vous le verrez , vous l-entendrez ; il aura cent fois plus d'esprit et dlnstruction que Timan de notre mosquée. »
» Il est sûr que si pour instruire un ignorant il faut le faire voyager, le saint dervis remplit avec une conscience scrupuleuse les devoirs d'un excellent instituteur. Il n''épargne pas son élève, et leurs moindres journées sont de quinze lieues. Il lui Tait côtoyer la mer de Marmara , parcourir les contrées délicieuses de la Natoiie ; il entre avec lui, et sur lui , dans Césarée , dont il lui montre les antiquités, et dont il se fait raconter Thistoire par le plus sa* vaut ocerone de cette ville célèbre. Us séjournent quelque temps à Alep , et l'àue entend le dervis dire tout baut que cette ville fut prise par les Arabes, sous le règiie d'Héraclius , en 657. Ils parcourent tous les basars , où sont déployées toutes les richesses de TOrient , et les étofles de soie les plus magnifiques du monde. Le dervis , sans doute pour linstruction de son jeune élève , questionne des commerçants de toutes les nations sur les mœurs et les usages de leur pays. L'âne écoute les demandes et les réponses ; mais il se garde bien de dire son mot , sans doute pour mieux entendre.
» Bientôt le dervis et Kaboud se joignent à une cara^* vane qui fait le voyage de la Mec()ue. Cette caravane est composée de gens fort instruits, il s'y trouve des géographes, des historiens, des physiciens /des astronomes.
châpîtbi: t. iH
des théologieBS.«t des poètes Kaboiid , s^l ft tétîtliblc** ment le désir d-appretidre qnetrfne diose , tte pentToni'ber en «eflleiire ^^mf^gitte. fi «totre dans le Diarbeck, dont il visite {es principales viltes. « Nous voilà , dit I^A de» savants géographes ^ nons voilà dans Pancieoine M^so^ pdtamie. Voyez- vous la belle \t1Ie de Moêsvl^ bâtie itof la Kve occidentale du Tigre? Cette capitale de lÂlg^ira est «lie des plus charmantes villes de TÀsie ; elle est vi&à-vis de Nimve, située sur la rive orientale du méftie ûeùve. — Ninii^f s'écrie un des savants hisforkns; quoi ! nous sommes si près de Ninive ! » Après cette èx^ damatioQ , le savant fait une superbe desctiption de ceitt ville , telle qn^elte était au temps de sa spleïideur. Il ra^ conte les diverses révolutions qu'elle a éprouvées; et Kaboud doit coiinattre le roi Bélus et la reine Sémiramfi comme sHl eût vécu longtemps à la côar de ces illustres personnages.
» La caravane visite ainsi les villes d^Edesst , de Kazaiain , de Hwram. L^historien qui a déjà coulé à fond Thistoirc de Ninive, ne manque pas d^apprendre à la compagnie que Haram est raiicienue Carrm , le séjour où Abraham reçut la naissance; qu'auprès de cette ville, Alexandre livra la fameuse bataille d^Ârbelles, et qu^elle est encore célèbre dans Itiistoire par la défaite de Grassus. Qui ne se serait instruit avec de tels peronnages ? ils ne voient pas une petite montagne, qu'ils n*en connussent le nom ; pas une bicoque, qui ne leur rappelât de grands souvenirs; pas une masure sans y trouver les débris de quelques grands monuments. Ils ne se contentaient pas de s'entretenir des pays qui se présentaient sous leurs yeux , ils parlaient encore de ceux qu'ife ne voyaient pas, de ceux qu'ils n'avaient jamais vus; ils en parlaient comme s'ils les avaient toujours habités : Kaboud doit donc connaître les principales villes de la Perse aussi bien qu'un marchand arménien ; il est impossible qu'il ignora quelles sont les forces du sophi , et Thistoire d^ toutes led
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guerres que les rois de Perse ont eu à soutenir depuis le grand Cyrus jusqu'au dernier règne.
» Après un séjour d'une semaine tout entière à Bassora , la caravane entra dans le désert. Les conversations devinrent moins fréquentes et moins animées ; il faisait une chaleur accablante , et les savants , dans la crainte de manquer d'eau , étaient sobres de paroles. Cependant , quelques jours après être sortis de Bassora , deux théologiens eurent entre eux une dispute très-longue , et qui pensa même avoir des suites fâcheuses , comme toutes les disputes de ce genre. Les deux adversaires ne vinrent jamais à bout de s'entendre ; mais ils n'en déployèrent pas moins une prodigieuse érudition dans la défense de leur cs^use. L'alçoran et les plus fameux docteurs furent cités et commentés d'un bout à Tautre , avec une sagacité peu commune ; et cette 'dispute devait être extrêmement utile à Kaboud , qui n'avait encore sur toutes ces choses que des notions très-imparfaites.
» Après la querelle entre les deux théologiens , il s'en éleva une autre moins importante , il est vrai , mais presque aussi vive , entre deux des poètes qui faisaient partie de la caravane : ils^n'étaient pas du même avis sur la préférence que Von devait accorder à tel et tel auteur sur tel ou tel autre. Tous les poètes arabes, anciens et modernes, furent passés en revue. Les deux rivaux les savaient par cœur; ils en récitaient et commentaient à qui mieux mieux les passages les plus sublimes.
» Les astronomes parlaient peu dans la journée : mais lorsqu'ils voyaient le ciel tout parsemé d'étoiles , ils déployaient de profondes connaissances; ils expliquaient aux voyageurs émerveillés les mouvements des corps célestes, et les lois immuables par lesquelles le Créateur entretient une éternelle harmonie entre tous ces mondes semés dans l'immensité. Cette instruction était absolument nouvelle pour Kaboud ; jamais il n'avait porté ses idées si baut^ S'il avait fait quelques réflexions sur la lune , je ga-