‹ Œuvres du Comte de Adrien de SarrazinChapitre 30 sur 91 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

gérais quMl ne la croyait pas beaucoup plus grande que la lanterne de son maitre.

» Ainsi donc il peut se vanter d'avoir assisté à un cours complet de géographie , d'histoire ,'dé théologie , de lit< téraiure et d'astronomie ; et cependant il n'est pas; encore arrivé à la Mecque , il n'a pas encore vu le tombeau du Prophète, le temple bâti par Abraham , la pierre noire et le puits de Zemzem. Quelle provision de connaissances il va rapporter de ses voyages ! Cet âne- là fera du bruit , j'en réponds. < . . .

» Mais revenons à son pauvre mattre, au bon et malheureux Hassan. Je dis malheureux, car, depuis le départ de Kaboud , il ne peut se consoler de son absence. Il s'était fait une si douce habitude de -la compagnie de son âne ! il ne peut plus s'accoutumer à vivre seul.

» Deux mois s'étaient à peine écoulés • depuis la rencontre d'Hassan et du dervis, qu'un ruisseau qui coulait non loin de la chaumière du paysnn , vint à se déborder et couvrit de pierres le jardin de ce pauvre homme. Que de travaux! que de sueurs avant quele petit jardin soit entièrement déblayé ! Si le pauvre Hassan avait eu son àne, il se serait épargné bien des peines. Trois' mois après cet événement , il fut obligé de faire sa petite récoUe de riz; jamais il ne l'avait faite sans son ' âne : Kaboud , attelé â une petite charrette, rentrait les gerbes que le bon Hassan avait moissonnées. Le paysan , privé de son âne , fut bien forcé de le remplacer dans ce travail pénible, et de s'atteler lui-même à la charrette. La saison était brûlante; il ne put résister à des fatigues au-dessus de ses forces : il succomba ; une maladie grave, une fièvre ardente, le conduisit aux portes du tombeau , et il en serait mort infailliblement s'il y avait eu un médecin dans son village. Pendant sa maladie, il. ne cessait d-appeler Kaboud, son. cher Kaboud ; mais Kaboud était bien loin et bien occupé d'autres choses.

ff Cependant l'année fatale est révolue, et Kaboud n'est

&09 BÂBDO0C«

pns encom de retour. Le pau?re payMin ae tait ce que cela veut dire ; il est dans une inquiétude , dam une agitation Il en perd le boire et le manger^ il. en sèohe sur

pied. Si Kaboud était mort ! Celte affreux pensée emiH>lsonne toutes ses jouissanoes. Dès qu*ii entend trotter un âne , son cœur palpite avee violence $ 6*il entend frapper à sa porte , il oourt , il vole , il ouvre , croyant embrasser son dier Kaboad; mais, hélas ! It ne trouve qu*un de ses voisins venu pour le vis^iter!...

» Enfin , un jour qu'il était assis fort tristement à la porte de sa chaumière , il voit venir de loin un homme monté sur un Ane. Il se lève avec la plus vive émotion : c'est Kaboud qu'il va revoir ; s<in cœur le lui dit. Le voyageur s^approche : Hassan reconnaît soudain le dervis $ mais son âne , son cher Kaboud , il ne le recrmnait plus* Ce n'est plus cet Ane si beau, si bien peigné, si bien nourri ; c'est un vilain animal tout pelé , tout couvert de cicatrices , maigre comme s'il n'avait jamais mangé , boi^ teux comme s'il n'avait que trois pieds.

» Hassan , après avoir salué le dervis , lui dit d'un air inquiet et méconti*nt : « Quel anima! me ramenez- vouslà?

— C'est ton Ane. — Mon âne ? Juste ciel I dans quel état de maigreur ! — Je ne t'avais pas promis de te le ramener gras. — Comme il boite ! Ah ! le malheureux bronche â chaque pas ! — Oui, mais son esprit ne bronche jamais.

— Comtiie le peu de poil qui lui reste est rude et grossier! — En revanche , son esprit est plus fin et plus délié que la soie. — O Mahomet! il est borgne !. — Oui : mais il a les yeux de l'esprit , qui valent bien mieux que ceux du corps. — Il est donc bien savant? — Interroge^le , tu verras. — Sur quoi ? — Sur tout ce que tu voudras ; il ré|»ondra désormais â toutes les questions avec une égale facilité. Adieu , nous sommes quittes. >»

» Le saint dervis s'éloigne , et le bon Hassan , tout occupé de son âne, ne songe pas même à remercier le savant instituteur , mais excusons cette ingratitude. 11 embrasse

Page 1