‹ Œuvres du Comte de Adrien de SarrazinChapitre 3 sur 91 · CONTES ORIENTAUX · texte numérisé non relu

CONTES ORIENTAUX

DU CARAVANSERAIL.

Doaze voyageurs persans , riches et instruits, venaient d^arriver dans le plus beau caravansérail de la ville du Caire. Depuis long-temps ils voyageaient ensemble pour leur plaisir et pour leur instruction. La conformité de leurs goûts , de leurs fortunes et de leur éducation rendait leur voyage extrêmement agréable. Ils n'avaient pu se voir quelque temps sans s'estimer, et sans qu'une aimable confiance vînt prêter ses charmes à leurs entretiens.

Souvent, pour oublier les- fatigues du jour, ils s'abandonnaient sans contrainte aux doux épanchements d^une bienveillance réciproque. Une gaieté noble et décente présidait à leurs repas , et si quelquefois la conversation devenait languissante , Tun des convives savait la ranimer par quelque trait instructif et agréable , par quelque histoire plaisante ou morale qui faisait naître des réflexions, tantôt piquantes et tantôt profondes.

S'il existe sur la terre un bonheur sans mélange , il doit se trouver au milieu d^une société dont tous les membres sont unis par les mêmes principes et les mêmes sentiments. Leur conversation est un échange dans lequel on n'a point à redouter de fausse monnaie. Tout ce que Ton donne a cours , comme tout ce que Ton reçoit. On dit ce que Ton sait , non pour montrer son savoir, mais pour apprendre ce que Ton ignore. Si un peu de malignité se montre quelquefois, c'est la gaieté qui badine avec la raison , et fait sourire l'esprit sans blesser l'amour-propre. Notre caractère^ dégagé de ses entraves par la con-

fiance , brise les liens de notre esprit et lui donne des ailes. Nos idées éprouvent une secousse salutaire qui les met en cireulation. La conversation finie , on sourit encore de ce qui vient de faire rire^ on rêve encore à ce qui a fait penser. On oublie oes panions méprisables qui font la honte et le tourment de Thumanlté. On croit tous les hommes meilleurs, parce qu'on est entouré d'hommes vertueux. Oui, douce intimité ! tu es le premier bienfait du ciel, lorsque tu viens avec le sourire de la franchise sur les lèvres , aveo la paix de Tâme dans le» yeux^ l'asseoir entre des hommes doués de sentiments nobles , délicat» et généreux.

Après s'être quelque temps reposés dans le caravanse^ rail qu'ils avaient choisi, nos voyageurs s'aperçurent qu'il était trop tard pour visiter les monuments sans nombre que renferme la ville du Caire. Demain , se dirent-ils , nous nous lèverons avec le jour, et nous irons voir ensemble tous les objets dignes de notre curiosité.

Ce projet est adopté ; mais il faut être sûr de se réveiller en môme temps que le jour. Si Tun des voyageurs con-< sent à veiller toute la nuit pour avertir ses compagnons du lever de l'aurore, il peut être dompté par le sommeil, et les laisser dormir jusqu'au moment où la chaleur ne leur permettra plus de quitter leur asile.

On cherche les moyens de remédier à cet inconvénient; oh ose se fier à la fidélité d'un esclave.

Nous sommes bien embarrassés pour une bagatelle, dit alors en riant le plus jeune des voyageurs. La nuit est superbe ; des milliers d'étoiles brillent au firmament , l'air est frais et chargé de parfums délicieux. Allons nous asseoir autour d'un souper délicat, dans les jardins du caravansérail , sur un tapis do gazons et de fleurs. Là, tous, en savourant le goût exquis des mets et les parfums des roses, nous raconterons tour à touif quelques contes dans le genre de ceux qui nous ont amusés pendant notre voyage. Nous sommes eurç par ce moyen d'échapi)er au

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àoimneil. — Sûr»? dit un autre voyageur i avee UIM gra* \iU eomiquc. Je suU bien éloigné de partager cette oon^ fiance. Je ne doute point de votre talent, aeigneuri ajoute- 1- il avec grâce; je saie que je ne m'endormirai paa, lorsque pat* des fioiions agréablee , par des allégories in-* génleuses, vous intéresserez mon eostir en éclairant ma raison. Mais pour moi, je crains bien de trouver plus fft<« cilemenl le seerel de vous endormir que celui de vont tenir éveillés.

Avee Torgueilleux on est disposé ^ montra de 1 Vgueil) avec rhomme modeste' on veut foire preuve de modes-* tie. Presque tous les voyageurs sont de Tavis de e^ui qui vient de parler le dernier, et prétendent qu*on veut leur imposer une tâche au-dessus de leurs forces* -^ Par 1^homet ! répond le premier voyageur^ voos ne me eompre' nez pas. Supposons , puisque vous le voulez, que chacun de nous endorme profondément son auditoire ; le conteur au moins ne dormira pas. Après avoir raconté son histoire, il réveillera celui qui doit^ après lui, payer le méma tri^. but, et par ce moyen nous sommes sûr» d'être tous debout avec Taorore.

On rit de cette idée, et on Tadopte. Chacun se dit s Je n*endormirai peut-être pas mon auditoire^ et si je l'endor»» je serai peut-être assez raisonnable pour m'en consoler.

Les voyageurs se font apporter un bon souper dans un des bosquets du jardin , auprès d'une fontaine dont le» bords sont tapissés de fleurs odorantes, et dont les flots limpides réfléchissent Tazur des cieuz, Téelat scintillant des étoiles et le disque argenté de la lune. Après le repas, des esclaves leur apportent des pipes de bois dV îoès, des aromates, et se retirent avec respect» Les eon-*, vives veulent tirer au sort pour savoir qui d'entre eux va le premier payer le tribut imposé à toute la société. Mais il est convenu que cet honneur doit appartenir au plus âgé ; attention fine et délicate. Racontez le premier, lui dit- on en riant, vous dormirez ensuite plus long-temps et

sans craindre d^étre réveillé avant le jour. Le voyageur cède à cette aimable invitation ; il pose sa pipe sur le ga^ zon , commence son récit , et ses compagnons Timitent tour à tour, jusqu'au lever du soleil.

Douze contes de suite! et Pauditoire ne s^est point en« dormi ? demandera le lecteur. Le voyageur qui a fait un recueil de ces douze contes assure positivement que non. N^est-ce pas un conte de plus quMl nous donne? Il ajoute que, pour lui, il n'a pas fermé Tœil. Je le crois, et sa patience étonnera moins lorsqu'on saura qu'il avait la prétention de descendre du sultan Schahriar, époux de la reine Schéérazade , et si célèbre par son goût pour les contes. Mon voyageur devait soutenir la réputation de son aïeul, et se montrer digne de lui. Les lecteurs qui ne peuvent se vanter d'une aussi brillante origine ne sont pas tenus , sans doute, à la même patience, mais ils ne sont pas soumis non plus à la même épreuve.

Quant à moi , simple traducteur de cet ouvrage , j'avouerai franchement que je ne me suis pas piqué d'une fidélité scrupuleuse. J'ai eu moins de respect pour mon auteur que pour le goût de ma nation , fort différent de celui des Orientaux. Quelquefois j^ai changé Pordre de ces contes, quelquefois même aussi la manière dont ils sont racontés dans le manuscrit original tombé > par hasard, entre mes mains. J'ai cru devoir élaguer un grand nombre de ces expressions emphatiques , de ces images gigantesques dont les auteurs orientaux surchargent souvent les choses les plus communes, dans la trompeuse espérance de les relever. Souvent j'ai dépouillé d'une pompe inutile les réflexions morales , semées dans la plupart de ces récits ; j'ai cru devoir leur donner une forme plus simple et plus naturelle. Les Orientaux sont bien pénétrés de ce principe , que la morale est sœur de la vérité ; mais souvent ils oublient que la simplicité doit être sa pa-i rure , la noblesse sa grâce, et le naturel son éloquence.

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ABDÉLAZI,

ou

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