LE NOUVEAU DORMEUR ÉVEILLÉ
CONTE
Le calife Mahmoun-ebn-Haroun régnait tranquillement sur le trône de Bagdad, que le lâche et perfide Amin, son frère , avait perdu pour n'avoir pas voulu abandonner une partie d'échecs. Un jour Mahmoun prenait le sorbet avec le fameux Kadel-Héristan , connu dans tout TOrient par la profondeur et la prodigieuse variété de ses connaissances. Des esclaves de toutes les nations leur servaient des conserves et des confitures exquises. Un essaim de jeunes et belles Géorgiennes formaient des danses voluptueuses au son de mille instruments divers, et employaient tous leurs moyens de séduction pour plaire au calife et pour le mettre de bonne humeur ; ce qui ne leur arrivait pas souvent, car Mahmoun était d'un caractère sombre, inquiet et soupçonneux.
Après le repas, il dit au docteur : t Kadel-Héristan , vous avez vécu à la cour de mon père , le grand Harounal-Rashid; racontez-moi donc ce soir quelques-unes des aventures qui lui sont arrivées. » Le docteur, pour entretenir la gaieté du calife , lui raconta Fhistoire du Dormeur éveiUé , telle à peu près que nous la lisons dans les Mille et une Nuits. Mahmoun rit beaucoup; et^ comme il était tard, il congédia le docteur et alla se coucher.
Les vins qu'il avait bus , la chaleur du jour qui avait été trèspvivé , les grâces des jeunes filles qui avaient dansé devant lui, et dont les riantes images remplissaient encore son imagination de pensées voluptueuses , l'empêchèrent pendant quelque temps de se livrer aux douceurs du sommeil. L'histoire du Dormeur éveiUé lui revient sans cesse
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à Tesprit. Plus il rêve à cette aventure , plus il la trouve plaisante. « Mon père , dit-il en lui-mémé , a bien dû s^amuser de la surprise de ce pauvre hûmme, qui se ti^ouve, à son réveil , salué du beau nom de commandeur des croyants. Quel effet prodigieux ces grandeurs, cette pompe, cette magnificence qui m'environnent, durent produire sur Tesprit de ce pauvre dormeur ! Quelle joie ! quelle ivresse! comment n'en est -il pas devenu fou? J*aurai8 bien Voulu jouir de ce spectacle...; mais il me vient une idée...; je veux tenter une expérience d'un autre genre. Oui^ je suis curieux de connaître ce que penserait, ce que sentirait, ce que dirait un bomme qui, du faîte des grandeurs, se trouverait à son réveil, non dans une pauvreté absolue, mais dans la médiocrité. Je veux faire cet essai sur mon grand-visir; c'est, après moi, le premier personnage de l'empire; il ne manque pas d'or* gueil et d'ambition. Il sera , je crois , bien humilié de se trouver tout à coup déchu de sa grandeur, sans s'ôtre douté de ce changement , sans même avoir pu le prévoir. n faut que je m'amuse à ses dépens. » Cette idée rafraîchit le sang du calife, qui s'endormit en s'occupant de ce projet.
Âbdélazi (c'était le nom du grand-visir) était un des hommes les plus spirituels de la cour, et même de Tempire. Dès sa première jeunesse, il avait annoncé des talents extraordinaires; ses connaissances étaient très-étendues | et il avait déployé un grand courage et beaucoup d'habileté dans les combats que Mahmoun avait livrés aux généraux de l'imbécile Amin qu'il avait détrôné. Cevisir^ âgé de trente ans tout au plus , n'avait jusqu'ici connu d'autre passion que l'ambition; passion qu'avaient alimentée les circonstances difficiles dans lesquelles il s^était trouvé, le caractère capricieux du calife, la crainte de perdre sa faveur toujours incertaine^ et les intrigues de rivaux nombreux et redoutables.
ie lendemain , à l'heure oU le calife prenait )e sorbet ,
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il fait appeler Abdélazt ; il le fait asseoir à ses côtés. La conversation 8*aiiiine par degrés; le calife, enchanté du projet dont il voit Texéoution approcher, n*a jamais été d^aussi bonne humeur. Abdélazi Timite en tout pour lui plaire , mange quand il mange , boit quand il boit , rit quand il le yoit rire. Vers la fin du repas , le calife laisse tomber sa pipe d*or; Abdélazi se précipite pour la ramasser y et Mahmonn profite de ce moment pour jeter dans la coupe du ?isir une certaine dose de poudre soporifique > dont Teffet devait être subit. Quand le visir se remit à sa place , le calife remplit sa coupe d'un excellent vin de Schiras; Abdélazi Timita, et bientôt s'endormit d*un sommeil si profond , que le bruit de toute la musique de Bagdad ne l'aurait pas réveillé. Aussitôt on le déshabille, on le place dans une voiture extrêmement douce; quelques esclaves raccompagnent. Le calife et le docteur s'unissent à ce petit coitége , pour être témoins du réveil d* Abdélazi, que Ton conduit dans une humble maison située à deux lieues de Bagdad , au milieu d'un vallon so« litaire.
Le soleil était parvenu au tiers de sa course lorsque le visir se réveilla. Sa première pensée fut de se lever pour aller au divan. Il appelle ses esclaves, et en voit deux qui s'avancent vers lui ; l'un porte une bêche , et l'autre un arrosoir. Ils sont l'un et l'autre couverts d'habillements grossiers , comme tous les esclaves qui se livrent aux occupations champêtres. <« Que veut dire cela ? s'écrie Abdélazi, dans le plus grand étonnement. Où suis-je? où sont mes eunuques? £t vous, répondez-moi, vils esclaves; pourquoi par»ssez-vous devant mes yeux.' » Les deux esclaves se prosternent, et lui disent : <c Pardonneznous , seigneur, de nous être rendus si tard auprès de vous; nous n'avons pas voulu troubler votre sommeil; mais, puisque vous êtes réveillé, nous venons vous demander à quel travail vous désirez employer notre journée. — J'ai déjà arrogé vos belles plates-bandes de tulipes et de
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jonquilles , dit Tun des esclaves ; — et moi , dit Tautre , je viens de nettoyer les allées de votre jardin. » Ils allaient continuer à l'entretenir de ses fleurs et de ses bosquets , lorsqu'un troisième esclave se présente : « Mon cher maître, dit-il au visir étonné, voici le prix des quatre bœufs et des douze béliers que vous m'avez ordonné de vendre. Vous m'avez commandé de donner le tout pour quarante dinars d'or, et je yous en apporte cinquante. Puisse mon zèle plaire à mon maître , et faire descendre sur moi un regard de sa bonté ! »>
A l'instant, un quatrième esclave paraft avec une.cprbeille pleine de provisions. « Mon cher maître , dit-il , j'ai vendu fort cher vos tulipes de Teflis et vos belles roses du Korassan. Je me suis introduit dans ces lieux publics où les plus riches marchands et les plus grands seigneurs de Bagdad se rassemblent tous les jours pour prendre le sorbet et fumer des aromates. Ils ont acheté toutes mes fleurs. Voilà trois dinars que je vous rapporte , avec ces provisions qui ne m'ont coûté qu'un demi-dinar. » Les deux derniers esclaves déposent leur argent sur le lit d'Abdélazi.
« Que signifie tout cela? s'écrie encore le visir, dans un étonnement facile à concevoir, mais difficile à peindre. Pour qui ces vils esclaves me prennent-ils ? Appelez surle-champ mes eunuques, et dites-leur qu'ils viennent m'habiiler. Je veux aller au divan tout à l'heure. » Les quatre esclaves se mettent à sourire et ne répondent rien. « Entendez-vous.^ répète Abdélazi d'une voix menaçante. Obéissez, ou je vais vous écraser du poids de ma colère. » Alors l'un des esclaves s'approche; et , se prosternant au pied du lit de son maître : « Seigneur, dit-il, vous pouvez nous immoler dans votre fureur; mais nous ne comprenons rien aux ordres que vous nous donnez. Yous demandez vos eunuques , et vous n'en avez jamais eu. Yous voulez aller au divan , et vous ne vous y êtes encore jamais présenté. Quelle affaire importante pourrait couf
ABDÉLAZI. i;^
duir« mon maître ai^ divan, lui qui vit sans ambition dans cette délicieuse retraite?— £h quoi! ditAbdélazi, ces vils esclaves prennent plaisir à m'insuUer ! Ontilsdonc oublié que d*nn seul mot je puis les faire tomber dans la poussière? Quoi! malheureux ! vous ne tremblez pas devant le grand-visir du calife? — Yous, grand visir! s*écrient ensemble les quatre esclaves. O puissant Mahomet ! notre bon maître est devenu fou I » A ces mots, Abdélazi ne se possède plus; il cherche son cimeterre pour exterminer ces esclaves, mais il ne le trouve point. Sa colère ne peut se dépeindre, et les esclaves prennent la fuite en s^écriant : « O Mahomet! Mahomet! quel charme a donc troublé la raison de notre bon maître ! »
Cependant le calife était témoin de toute cette scène : caché dans un cabinet dont lui seul connaissait rentrée , il voyait, entendait tout sans être vu, et prenait un grand plaisir à ce spectacle.
Lorsqu'Abdélazi se vit seul , les flots de son courroux commencèrent à se calmer ; il regarde autour de lui. « Où suis-je ? dit- il. Certainement, ce n^est point là mon appartement accoutumé ; je ne suis point ici dans mon palais. Je ne comprends rien à ce changement subit ; il y a dans tout cela quelque mystère que je veux approfondir. >» Il cherche ses vêtements pour s'habiller ; mais quel est son étonncment ! au lieu de sou riche manteau de cachemire écarlate, garni de perles précieuses et semé de pierreries, au lieu de son beau turban d*une mousseline éblouissante de blancheur, et surmonté d'une aigrette de topaze, il ne voit qu'un costume de la plus grande simplicité; un manteau de laine» un cafetan de coton et un turban de toile. Il repousse avec dédain ces vêtements grossiers , qu1l ne voudrait pas même donner à ses esclaves. Cependant, comme il n'en trouve pas d'autres sous sa main , il en fait usage et s'habille lui-même , en murmurant contre cette dure et honteuse nécessite.
Il commence d'abord par examiner avec so'n Pappar-
U LE GAEAYAN8£RA1L.
tement dans lequel il a si bien donni. Tout y est d^une grande simplicité, mais aussi d^une propreté recherchée^ qui vaut bien Télégance et le luxe. Ce ne sont point les vases d*or et de vermeil auxquels il est accoutumé, mais de simples aiguières de porcelaine ; il fie retrouve point les brocarts d^or et de soie» qu'il foulait sous ses pieds dans son palais de Bagdad , mais des lapis de laine , sans broderies et sans magnificence. Il s'approche d'une armoire de bois de cèdre ; elle est entr'onverte , et lui présente une jolie bibliothèque , peu nombreuse , mais bien choisie , et composée précisément de tous les livres qu'il aime.
« Ah ! ah ! dit Abdélazi , mais tout ici me paratt foit commode. Ce petit appartement me plait beaucoup. Il est bien simple, mais il renferme toutes les choses nécessaires à la vie , et je conçois qu'un honnête homme puisse être fort heureux ici. » A ces mots , il prend un livre dans la bibliothèque ; c'est le GulUtany ou V Empire des roses ^ ouvrage du fameux Saadi , qu' Abdélazi préfère à tous les autres poètes persans. 11 ouvre le livre au hasard et tombe sur cette parabole du lion et du schiaeos :
On demandait au schiaeos :
Du puissant rot des animaux
Pourquoi faire ta compagnie ?
Je lui dois, répond-il, le repos et la vie.
Je me nourris des aliments Que dédaigne sa faim , lorsqu'elle est assouvie ,
Et je ne crains point les méchants.
— Rapproche-toi donc de ton maître ; Contemple de plus près sa gloire et sa splendeur ,
Et les portes de sa faveur
S'ouvriront devant toi , peut-être.
•— Quel perfide conseil ! des coups de sa fureur , Si J'étais près de lui , qui pourrait me défendre ?
Lorsque l'adorateur du feu
S'approche trop près de son dieu , Ce dieu cruel le brûle et le réduit en cendre. Souvent le favori gonflé de son pouvoir , Le matin, à côté du maître qu'il encense, Étale son orgueil et sa magnificence,
£t sa tête tombe le soir.
AhDÉUU. 15
Abdélazi reste plongé dans une profonde méditation, il Ut et relit cette parabole qu'il trouve si conforme à sa situation. «Ah! dit-ii, elle semble faite tout exprès pour moi. Quels sentiments nouveaux pénètrent en foule dans mon cœur. Je ne puis encore définir tout ce que je sens, débrouiller tout ce que je pense ; mais il me senible qu'un nuage épaî^ a , jusqu'à ce jour, enveloppé mon existence, et que je viens ^ pour la première fois, d'entrevoir un rayon du soleil de la vérité. Voyons, visitons cette de-» meure dans laquelle je me vois transporté comme par en*' cbantement. Je puis bien me dispenser d'aller ce matin au divan.
La visite est bientôt faite ; la maison n'était ni vaste , ni magnifiquement meublée , mais distribuée avec goût. Des fenêtres on découvrait une campagne fertile, couverte d'arbres de (oute espèce , et la vue s'étendait au loin sur de riantes prairies traversées par le Tigre , et peuplées de nombreux troupeaux.
Abdélazi resta un moment dans l'extase devant ces sites charmants qu'il ne peut assez admirer. Il descend ensuite dans le jardin qui touche à la inaison. Il n'est pas d'une grande étendue, mais il est planté d'un nombre infini d'arbustes odoriférants qui se dessinent en groupes et mêlent leurs parfums et leurs couleurs. Mille oiseaux y font retentir de leurs chants de petits bosquets de myrtes, de jasmins , de lilas et d'orangers; un ruisseau , dont les bords sont tapissés de gazons et de fleurs innombrables , y répand la fertilité , la fraîcheur et la vie.
« Quel séjour délicieux ! dit Abdélazi. Je marche de surprise en surprise. Ce lieu semble créé pour être la demeure d'un des élus du prophète. Quelle différence entre l'air qu'on respire ici, et eelui que Ton respire à Bagdad ! Que l'humble propriétaire de cette jolie maison doit être heureux , s'il sait apprécier son bonheur ! Il n'est point tourmenté par les soucis de la grandeur ; il ne craint point de perdre, à chaque instant, la faveur d'un prince
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jaloux , soupçonneux , inconstant. Il n'est point l'esclave d'un maître absolu. O sage Saadi ! je vois bien que le bonheur est en nous et non dans la fortune. >
Il dit et soupire avec amertume. Le calife n^a point entendu ce discours. Caché dans le cabinet d'où il a pu voir le réveil de son visir, il n'a pu le suivre dans le jardin. Déjà même il a repris le chemin de Bagdad , après avoir chargé un esclave d'observer avec soin Abdélazi , et de venir lui rendre un compte exact de toutes les actions et de tous les discours du visir.
Cependant Abdélazi continue sa promenade. Il jouit de sa situation nouvelle, s'abandonne à toutes les réflexions qu'elle fait naître en lui , et ne songe même plus à chercher par quels moyens il se trouve transporté tout à coup dans ce lieu de paix , de simplicité et d'innocence. Soudain il s'arrête ; une voix pure et mélodieuse se fait entendre, elle s'accompagne d'un luth, et chante sur le mode uzzùy ce mode favori d' Abdélazi. Il craint d'interrompre des accents si doux, et reste immobile. Son cœur se remplit des plus voluptueuses sensations. Cette voix charmante célèbre des plaisirs simples , et fait entendre ces paroles :
Sous ces voûtes d'un vert feuillage, Oiseaux qui chantez vos amours; Vous ne redoutez point Forage , Et vous Jouissez des beaux Jours.
Que votre douce mélodie Célèbre les bienfaits des deux.
Et dise à la terre attendrie : n fout aimer pour être heureux.
Ainsi que l'humble violette , Le bonheur dérobe au grand Jour Sa fleur délicate et discrète Qui naît au souffle de Famour; Jaiioiais auprès de la richesse On ne la voit s'épanouir ; O vous qui la cherchez sans cesse, 11 faut aimer pour la cueillir.
ABDEL AZL 17
Sultans (jui gouveniez le monde,
Soumis, tremblant à vos genoux.
Cette fleur , que le ciel féconde ,
N'a jamais de parfums pour tous.
Rose du bonheur est flétrie
En approchant de ce séjour.
Qui , gardé par la jalousie ,
M'est jamais ouvert à l'amour. '
Sous ces Toutes de vert feuillage , Oiseaux qui chantez , etc. , etc.
Âbdélazi ne peut plus conteuir son émotion. Souvent il a entendu les plus excellentes musiciennes de Bagdad, mais une voix si pure n^avait jamais fait battre son cœur. Il ne se possède plus , il s^avance vers le bosquet qui dérobe à ses yeux la musicienne inconnue. Il est près d'elle, et reste un moment sans pouvoir lui adresser une parole. Il voit une jeune fille charmante ; elle a tout au plus atteint son quinzième printemps ; sa beauté n'est point régulière , mais sa physionomie annonce une âme angélique. Le sentiment de toutes les vertus se peint dans ses regards qu^elle baisse et relève tour à tour. « O toi ! s'écrie le visir enchanté , qui es-tu ? d'où viens-tu ? je te crois descendue des cicux, car la terre ne peut produire tant de perfections à la fois. » La jeune personne sourit et répond : « Je me nomme Âzélaïs ; je suis fille du sage Mohamed , qui demeure à quelque distance de cette habitation. Pardonnez-moi, seigneur, si, pour la première fois de ma vie , j'ai osé porter mes pas jusqu'à ce jardin qui vous appartient. J'ai voulu jouir du plaisir de me reposer sous ces roses. Je vais retourner à l'habitation de mon père. » En même temps elle se lève , et se dispose à partir. «Quoi! s'écrie Abdélazi, charmante Azélaïs , vous voulez déjià quitter ce lieu que vous aimez? voua voulez me fuir? Ah ! restez , restez encore un moment avec moi. — Non, seigneur, je ne le puis : mon père serait inquiet de mon absence. — Eh ! bien , vous ne partirez pas seule; je ne vous ai vue qu'une fois,
a LE GAUÀYANaSRAIL.
qu^un seul instant , et je ne puis plus me séparer de vous. Il faut que je vous voie toujours, ou je serai malheureux. Je vous accompagnerai , je ferai connaissance avec Theureux Mohamed , heureux de posséder une telle fille. »
Azélaïs sourit , baisse les yeux ^ et une aimable rougeur colore ses joues. Elle accepte le bras d'Abdélazi, et tous deux prennent le chemin de la maison de Mohamed.
Abdélazi est dans Tenchantement , dans Pivresse. Jusqu'à ce jour les plus belles esclaves de TAsie étaient rassemblées dans son sérail, où tout 1q luxe oriental était déployé. Mais il n'avait vu en elles que des esclaves; il n'avait jamais aimé. Dans ce moment son cœur s'ouvre à ce sentiment, si délicieux lorsqu'il entre dans l'âme pour la première fois. Un seul regard d' Azélaïs le trouble , uu seul mot échappé de sa bpuche le fait tressaillir de vo^ lupté. De temps en temps Abdélazi presse contre son $ein le bras de la jeune fille , et se dit en lui-même : <c ^on , jamais je n'aurais cru que le cœur de Thomme fût susceptible d'éprouver tant de félicité! Azélaïs, ajouta-t-il en soupirant, il faut aimer pour êtr^ heureux^ et depuis que je vous ai vue je commence à connaître le bonheur. »
Ils arrivent à la demeure champêtre de Mohamed, Le vieillard vient au-devant de sa fille qui vole dans ses bras« et s'avançant ensuite vers le jeune homme ; «Jeune étranger, lui dit-il, je te remercie d'avoir ramené jusqu'ici ma chère Azélaïs, Tu m'offres Toccasion de remplir le plus doux et le plus sacré des devoirs, relui de Thospitaïité. Viens dans ma retraite , elle n'est pas brillante, mais si les présents offerts par le cœur ont quelque prix à tes yeux, tu ne nous quitteras pas san$^ reconnaissance. «
Abdélazi entre dans la maison de Mohamed. La table hospitalière est préparée. Azélaïs la couvre de mets'sim-' pies et des fruits de la saison. Le visir avait grand appétit î lea fruits cueillis par Azélaïs, les mets apprêtés et
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servis par elle lui parurent délicieux. «Non, se dit-il à lui-même, je n'ai jamais fait un repas plus exquis ; la table de Mohamed vaut cent fois mieux que la table du calife, n
Pendant le diner, le bon vieillard se garde bien de lui faire des questions indiscrètes , de lui demander d'où il vient, quel rang il occupe i mais il Tentretient du plaisir d'une vie douce , tranquille et dégage des chaînes de Tambition. Il lui parle de la véritable indépendance do rhomme» et lui montre qu'elle est tout entière dans la vertu ; que sans la vertu tout est peine dans la vie , tout est môle d'amertume et de regrets , même les choses qui paraissent si brillantes aux yeux du vulgaire , telles que les richesses, la gloire et la grandeur.
Abdélazi ne peut se lasser d'écouter le sage vieillard qui mêle à ses discours dei» citations savantes de l'Alco^ raH» des paraboles ingénieuses tirées des meilleurs poètes, et des traits d'histoire curieux et instructifs. Le jeune homme n'avait jamais entendu une éloquence si douce , si naturelle, si persuasive, et dans son opinion, comme dans son cmur, la noble simplicité du discours de Moha*^ med l'emporte de beaucoup sur tout l'esprit du fameux docteur Kadel-Héristan et de tous les docteurs de Bagdad, Il ne peut revenir de son admiration , de son ravissement» soit qu'il écoute Mohamed , soit qu'il regarde Azélaïs.
Il prend la parole à son tour et dit ; «O Mohamed) plus je t'écoute , et plus je sens le besoin de t'entendre. Ta voix est comme celle de la vérité. Le miel do la sagesse découle de tes lèvres , et la persuasion sort de ton cœur pour entrer dans le mien. Oh ! le plus sage des hommes l pourquoi nous dérober tant de trésors ! pourquoi n'avoir pas fait briller au milieu de nous les lumières d'une raison toute divine ! Allah, en donnant des rayons au soleil, lui dit : Tu diê$iperas les ténèbres^ tu cha$$tra$ les nuageê devant toi^et tu éclaireras V univers. Quitte cette humble retraite , viens à Bagdad ; les plus savants docteurs de celte stiperbe cité ne sont pas même dignes d'essuyer la
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poussière de tes pieds ^ et bientôt le inonde entier parlera de ta gloire. Les plus grands , les plus riches seigneurs de la cour, le premier visir lui-même se disputeront rhonneur de plaire à ton Azélaïs , et brigueront le titre de son époux. Pourquoi la cacher à tous les yeux ? Le ciel a créé la rose pour en faire romement et Tamour de Tu* nivers : sHl eût voulu qu'elle se cachât , lui eût-il donné d'aussi vives couleurs et des parfums si doux ?
» Jeune homme , répond Mohamed , cette science que tu vantes en moi se réduit à bien peu de chose. Ma sagesse est dans mon cœur, et les rayons qu'elle répand ne sont que des sentiments. Ce que je sais , je Tai senti , et voilà toutes mes études. Que dirai-je aux hommes qu'ils ne sachent déjà? Ce n'est point la science du bien et du mal qui leur manque ; ils la possèdent depuis la chute de nos premiers parents. Mais leurs passions parlent plus haut que la vérité ; en voulant les corriger on les blesse. La voix de la vertu n'est éloquente que pour les cœurs vertueux; les autres n'admirent l'éloquence que lorsqu'elle flatte leurs penchants dépravés. Ne pouvant faire du bien aux hommes, qu'irais-je donc chercher parmi eux? La gloire? ah mon fils ! je sais trop ce qu'elle vaut pour lui sacrifier le repos de ma vie. Que peut-elle ajouter au bonheur? Existe-t-il une autre félicité que celle que nous donnent les vertus?
» Tu me demandes pourquoi j'ai privé ma fille de la brillante perspective que lui offraient ses grâces , ses talents et ses vertus modestes? Ma fille est trop sensible pour être ambitieuse ; elle aime mieux être libre dans son obscurité , que d'être la première esclave d'un esclave de la fortune. La rose , dis-tu , est faite pour briller aux yeux du jour. Oui , sans doute , mais elle n'a qu'un éclat passager. La perle royale se cache au fond des mers; l'or et le diamant se dérobent aux regards du soleil qui les féconde. Ainsi la vertu se cache aux mortels , mais le soleil de la sagesse pénètre dans sa retraite ignorée, féconde son
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âme, et mûrit dans son cœur les trésors d*une félicité toujours durable. »
Ainsi parla ce bon vieillard; il prend ensuite Abdélazt par la main , et le conduit dans le petit enclos qui touche à sa demeure. « Yoilà , lui dit-il, tout ce que je possède. Je ne changerais pas cet enclos pour tous les palais du sultan. Cest là, mon fils, que mes pères ont vécu dans la paix et Tinnocence , c^est là qu'ils ont pratiqué toutes les vertus que nous recommande notre sainte religion. Regarde cette petite futaie de palmiers qui lèvent vers les cieux leurs branches glorieuses et triomphantes , et forment une voûte épaisse au-dessus de nos tètes. Chacun de ces arbres antiques et chéris est un souvenir bien précieux pour mon cœur ; il n^en est pas un seul qui ne soit planté sur la tombe d'un de mes aïeux. Bien des siècles se sont écoules depuis le jour où le premier propriétaire de cette petite maison alla recevoir dans les cieux la juste récompense de sa vie. Les flls quHl laissa dans la douleur voulurent consacrer à jamais sa mémoire , et placèrent un palmier sur sa tombe. Les enfants de ces fils pieux imitèrent cet exemple de tendresse filiale , et depuis ce jour un palmier s'élève toujours sur la tombe du père et de la mère de famille que la mort enlève à leurs enfants. »
A ces mots , le vieillard s*approche d'un palmier, qui semble n'appartenir que depuis peu de temps à ce petit Elysée. Il le regarde dans une profonde méditation , et levant sur Abdélazi des yeux baignés de larmes : « Ce jeune palmier est seul ,' dit-il ; depuis le jour où je Ta! planté, il n'a point grandi , sa sève est arrêtée , il en attend un antre Là, sont déposés les restes de la mère
dTAzélaïs; c'est près de là que seront bientôt déposés les miens. Alors ces deux palmiers, plantés sur notre tombe, s^élèveront ensemble vers le ciel, et, mariant leurs branches flexibles , présenteront après notre mort l'image de l'heureuse et sainte union de nos vies. O chère Azélaîs! ajoute-til en pressant sa fille contre son cœur vivement
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ému; là| (Q viendras souvent nous donner un souvenir»
une larme là , nous te couvrirons encore de notre om»
bre paternelle, nous te défendrons contre la fureur des orages et contre les rayons du midi , et nous te serons utiles encore lorsque tu ne nous verras plus. »
Chaque parole qui sort de la bouche de Mohamed entre comme un trait de lumière dans le cœur d'Abdélazi; bientôt le vieillard et sa fille reprennent le chemin de la chaumière, et le visir les accompagne. Le soleil touche i son déclin, il va se perdre dans les flots; Abdélazi vbit arriver avec regret le moment qui doit le séparer de ses hôtes. Il prend la parole et dit : « Sage Mohamed ! je voudrais toujours être auprès de toi, toujours t^entendre : mon âme , long-temps flétrie par des passions menson* gères, a soif de tes paroles, comme la fleur desséchée par les rayons du soleil a soif d'une goutte de rosée. Hélas ! le jour qui vient de passer ne m'a paru qu'un instant fugitif. Il faut me séparer de toi, de ta fille. O Mohamed ! permets-moi de revenir te voir, j'ai besoin de tes con« seils ; tu m'as fait connaître tout le prix de la sagesse et de la vertu. Mon bonheur serait dans ton amitié. Je n'ose te la demander encore , mais je brûle du désir de la mériter et de l'obtenir. — Jeune homme, répond Mohamed , viens souvent nous visiter, non pour recevoir mes leçons, tu n'en as pas besoin ; il est déjà sage celui qui aime la sagesse ; mais viens jouir auprès de moi du trésor d'une confiance et d'une amitié mutuelles. » Le jeune homme l'embrasse, et, jetant sur la modeste Azélaïs un regard plein d^expression et d'amour, il quitte lentement cet asile, qui renferme tant de charmes et de vertus.
Bientôt il arrive à sa maison; les esclaves qu'il a vus le matin se présentent encore à ses yeux et le conduisent sous un joli berceau de son jardin , où ils ont dressé une petite table couverte de fruits et de fleurs. Il prend le repas du soir, et, comme il avait fait de l'exercice, il le trouve excellent. Après le souper, il rentre dans son ap^
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parlement : la vive émotion de son cœur Tempéche de se livrer au sommeil , Timage d' Azéla!s( le poursuit ; elle se présente à ses yeux comme un ange consolateur qui a revêtu la forme humaine pour embellir les vieux jours du sage Mohamed. « Azélaïs ^ se disait-il , quel sera Theurenx mortel qui possédera ton cœur? Ah ! si je pouvais être aimé de toi , je n'aurais plus rien à désirer sur la
terre* Mais que dis-je? n*est-ce pas une chimère
que je me plais à caresser ? ne suis-je pas le visir du calife ? ne faut-il pas que je retourne à Bagdad pour reprendre mes chatnes ? » Cette réflexion Tarrachc au songe qui le berçait depuis le matin ; il se demande comment il €9t sorti de Bagdad , comment il a été transporté de son palais dans ce modeste asile où il repose. Il se rappelle enfin que la veille, soupant avec le calife , il a bu du vin de Schiras ; quHl a ensuite perdu connaissance , et ne Ta recouvrée que dans ce même lit, où il essaie en vain de s'endormir. Il croit avoir trouvé le mot de l'énigme; il a déplu au calife ; il est disgracié , dépouillé de ses honneurs, de ses richesses , et relégué dans cet ermitage. « Ah ! s'il été vrai ! s'écriait-il , je n'aurais pas perdu au change. Heureuse disgrâce ! ce que les vils courtisans qui me portaient envie nommeraient le comble de Tinfortune, serait pour moi le suprême bonheur. »
Bercé par ces douces réflexions , il finit par s'endormir paisiblement. Il n'est point tourmenté dans son sommeil par les hurlements de l'envie ; il ne voit point le cimeterre briller au-dessus de sa tête , les muets qui lui portent le fatal cordon. Bagdad, le calife, la cour, les coin*ti8ans, son sérail , ses esclaves , ses richesses , tout a disparu ; il *ie voftqu^Azélaîs et Mohamed.
' Il de réveille aux chants harmonieux des oiseaux. Ses esclaves viennent prendre ses ordres comme la veille , et l'on imagine bien qu'il les traite un peu mieux. Il se lève, s'habille lui-même sans honte, et prend ses vêtements sans penser s'ils sont de soie ou de coton. Bientôt ii part
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pour rhabitation du bon Mohamed. Âzélah rou^t en le voyant ; et le sage vieillard Taccueille avec sa bonté, sa bienveillance naturelles, auxquelles se joint un sentiment plus vif. On voit qu^il commence à lui tenir la promesse qu'il lui a faite de lui donner son amitié. Abdélazi trouve ce jour encore plus charmant que le premier quHl a passé dans cet asile de bonheur. Mohamed lui parljs avec plus de confiance. Azélaïs, moins craintive , ose quelquefois se mêler à la conversation , et sa candeur, son ingénuité donnent à ses discours un charme inexprimable.
Plusieurs fois Abdélazi est prêt à tomber à ses genoux; Taveu du plus tendre amour est sur ses lèvres : un respect qu'il connaît pour la première fois contient l'impétuosité de ses transports , et cette contrainte en augmente encore la violence. Ce visirsi fier, qui donnait des lois au * sérail le plus nombreux , tremble maintenant devant une jeune fille de quinze ans ; il retourne chez lui sans avoir osé lui parler.
Retiré dans son appartement, il ne cherche plus à s'expliquer le changement arrivé dans sa fortune , mais celui qui s'est opéré dans son cœur. Persuadé de sa dis* grâce, il s'étonne de n'en être point abattu; il jette un coup d'œil sur Bagdad ; il y voit ses ennemis se réjouir de son abaissement, se partager ses dépouilles , et il n'en est point offensé. L'amour et la vertu ont fermé son cœur à l'ambition ; il ne connaît plus l'envie et la haine. Sa petite fortune lui semble mille fois préférable à toute celle qu'il a perdue , pourvu que la main d'Azélaïs lui soit ac- ^^ cordée ; et il se promet de la demander dès le lendemain à Mohamed. k
Il courut en effet chez lui au lever de l'aurore^ « '^^^d rable Mohamed , lui dit-il , venez avec moi ; j'ai bch: vt
vous ouvrir mon cœur » Le vieillard le suit, et V «
deux marchent vers le bois sacré. Assis au pied du p^ r*^"^ antique de ces arbres respectés , ils gardent quelques moments le silence. Abdélazi tremble , et le vieillard es( .^^^
âbdélazi. 25
dans Tattente ; enfin, ce dernier prend une des mains du jeune homme , la presse dans les siennes et dit : « Parle , mon ûls ; ton cœur est vivement agité , ne crains point de rouvrir tout entier devant moi : la confiance fait tant de bien ! —Mohamed, répond Abdélazi, je tremble devant toi , car un seul mot de ta bouche peut détruire ma plus chère illusion. Mon sort dépend de toi. — Ah ! s'il dépend de moi , sans doute il doit être heureux , mon fils ! — Vous m'appelez votre fils ! Ah ! Mohamed , que ce nom a de charmes pour moi ! J'en prends à témoin les cendres de vos aïeux , qui reposent dans ce bocage , élevé par la piété reconnaissante : je préfère le titre de votre fils à toutes les richesses de Tunivers. Votre amitié me le donne, mais je serai le plus malheureux des hommes si Tamour me le refuse. A ces mots , le bon vieillard sourit ; il se lève , et dit au jeune homme : « Attends-moi sous ce palmier; je vais chercher Tétre qui doit prononcer sur ton sort. Ton bonheur ne dépend pas de moi. « Abdélazi attache sur lui ses regards inquiets , jusqu^au moment où un groupe d'arbres le dérobe à sa vue ; alors il tombe à genoux , et , levant les yeux vers le ciel : « O vous , ditil , vous qui, du séjour de la divinité , protégez cette demeure hospitalière , où vous avez trouvé le bonheur! vénérables et modestes aïeux de Mohamed et d'Azélais , exaucez ma prière ; protégez Tamour le plus tendre et le plus pur, un amour digne de celle qui Ta fait naître. Ne me rejetez pas du sein de votre famille ; permettez-moi d'habiter ce petit coin de terre que vous avez occupé; rendez Azélaïs sensible à ma tendresse ; que Tarrét qu'elle va prononcer soit celui de ma félicité ! Je jure de ne jamais l'enlever à son asile, de ne point désirer auprès d'elle d'autre bien que son amour, d'autre bonheur que le sien, d'autre grandeur que la vertu. »
A peine il achevait ces mots , qu'il aperçoit le vieillard rayonnant de joie et conduisant sa fille par la main. Abdélazi vole à leur rencontre , et se jetant aux pieds d'A-
26 L£ CAKAYâNSEKâIL.
zélaîs : « Ah ! lui dit-il , mon sort est prononcé. — Oui , dit le vieillard , remercie Allah ; cet ange dMnnocence et de vertu est à toi. Yoici la compagne de ta vie.» En même temps Mohamed place la main de sa fille dans celle d'Ai)délazi , et les pressant tous deux sur son cceur : «Ghers enfants , dit-il , soyez unis devant Allah qui m^entend et sous Tombre protectrice du bosquet de mes pères. Jeune homme , je te choisis pour placer le palmier sur ma tombe.»
Abdélazi ne contient plus les transports de sa joie : une longue perspective de bonheur se présente à ses yeux ; il entend la voix d'Azélàîs prononcer Taveu du plus tendre amour. Mais soudain un grand bruit vient frapper son oreille ; une troupe nombreuse et brillante environne Thabitation de Mohamed, et pénètre dans le jardin. Mohamed est étotiné, Aizélaîs effrayée baisse son voile. Abdélazi s^avance vers ces étrangers magnifiquement vêtus, et tout resplendissants d'or et de pierreries. Il veut savoir quel sujet les attire dans cette demeure ignorée;... il sV vance et reconnaît.... le calife, escorté du docteur Kadel- Héristan et de tous les seigneurs les plus riches et les plus puissants de la cour.
Abdélazi se prosterne aux pieds du calife , et lui dit : «Qu'exige encore de moi mon seigneur et mon maître.' Ne suffit-il pas à sa colère de m'avoir banni de sa présence ? Vient-il encore me demander ma vie ! » A ces mots le calife le rélève en riant, et lui répond :« Abdélazi, c'est prolonger trop long-temps une plaisanterie innocente; j'ai voulu m'amuser et renouveler en toi, mais dans un autre sens , Thistoire du Dormeur éveillé. J'ai voulu voir comment tu supporterais ta nouvelle destinée, et jouir de ton étonnement, lo|^qu'à ton réveil tu te trouverais un simple particulier , sans puissance et sans richesse. Quitte cet asile obscur et ces vêtements indignes du personnage que tu dois remplir auprès de moi. Tu n'as jamais perdu la faveur de ton maître; viens doncre-
prendre à ma cour un rang que tu conserveras toujours dans mon cœur. »
Ahdélazi se prosterne encore aux pieds du calife, et lui dit : «Ah, seigneur! s'il est vrai que votre bonté pour moi ne s^est pas démentie , je ne vous demande qu^une seule grâce. — Parle, dit Mahmoun ; et, avant de savoir
ce que tu vas me demander, je jure par le saint prophète de ne rien te refuser aujourd*hui. — Seigneur, dit Abdélazî, ne m'arrachez point de ces lieux. Laissex-moi couler une existence paisible dans cette retraite que vous m'avez choisie vous-même. G*est là que se bornent tous les désirs de mon ambition. Reprenez tous les biens dont vous m^avez comblé , je ne veux conserver que ma reconnais* sance. — Qu'entends-je ! s'écrie le calife : est-il possible? Abdélazi, à la fleur de ses ans, renoncerait à la gloire, aux honneurs, aux richesses, à la suprême puissance qu'il partage avec moi ! Sa raison est égarée ; le malheureux est devenu fou. —Non, seigneur, non, ma raison n'est point égarée. Ma vie jusqu'ici n'était qu'un pénible sommeil, tourmenté par les rêves de Pambition et de Porgueil ; je suis vraiment le dormeur éteUlé. — Ce que tu dis me surprend et me désole, répond le calife ; j*ai promis, j'ai juré de ne te rien refuser, je ne violerai point mon ser« ment;, je te laisse dans ces lieux que tu préfères à ma cour ; je te donne cette petite maison , pour laquelle tu veux abandmuutr ton superbe palais , je ne ta demande qu'une seule chose. N6mme*moi celui qui peut dignement remplir auprèsdemoi le haui rang que tu viens d'abdiquer. A quel homme puis-je donner ma confiance f Sur quels talents puis-je me reposer du poids des aflidres dont je suis accablé.^ — Seigneur, répond Abdélazi, je vais vous étonner encore ; mais la vérité va sortir de ma bouche ; je n'ai plus d'intérêt à la cacher ; et, puisque vous me demandez quel est l'homme le plus digne de votre confiance, je nomme Zéangir. »
Tous les courtisans qui entourent le calife se regardent
28 LE CARAVANSERAIL.
avec la plus grande surprise ; tous s'écrient à la fois : Zéangir ! son plus cruel ennemi ! «« Oui, seigneur, reprend Abdélazi, Zéangir est digne de partager votre puissance ; il était mon ennemi , j'étais le sien dans le temps où je craignais qu'il ne s'élevât sur mes ruines. Je le haïssais parce que je le redoutais ; ma haine s'éteint lorsque je ne le crains plus. Je vois maintenant avec les yeux de la justice et de la vérité, celui que je voyais avec les yeux de l'ambition et de la jalousie ; je rends un hommage éclatant à ses talents et à ses vertus. Je jure donc par le tombeau du prophète, que je ne connais personne qui soit plus digne de me remplacer que Zéangir. — Il suffit, dit Mahmoun ; j'ajoute foi à tes paroles, et dès ce moment je le nomme mon grand-visir.
Le calife reprend à ces mots le chemin de Bagdad, suivi de tous ses courtisans , qui sont bien persuadés que le pauvre Abdélazi est devenu fou. Ce dernier retourne promptement auprès de Mohamed et d'Azélaïs ; il les rassure, et leur dit pour la première fois le rang où la faveur et la fortune l'avaient élevé ; il leur raconte tout ce qui s'est passé entre le calife et lui, quelle est la plaisanterie heureuse qui tout à coup Ta fait descendre du faite des grandeurs à l'état modeste d'un simple particulier. « Ah I leur dit-il, pardonnez-moi de vous avoir caché un titre qui ne m'aurait point élevé à vos yeux ; près de vous je ne me souvenais plus de mon rang ; je ne pensais qu'au bonheur de vous voir, de vous entendre, de vous aimer; les rêves de mon orgueil se sont pour jamais dissipés. Près de vous , mon père, près de vous, ma chère Azélaïs , je pourrai dire jusqu'au dernier instant de ma vie :
Je suU le dormeur éveillé.