CHAPITRE XXI
bassin rempli d'eau. Sur ce globe s'agitent un grand nombre de petits automates qui ressemblent à des hommes. On en voit qui sont occupés très-sérieusement à prendre des mouches ; on en voit qui cherchent toujours à remplir un vase qui toujours se vide à mesure. En voilà de ce côté un grand nombre qui bâtissent de petites maisoQS ; mais tout à coup, il en vient d'autres encore plus nombreux, qui s'amusent à mettre le feu à ces villes naissantes dont ils chassent, dispersent et tuent les habirants. En voilà qui poursuivent et se disputent avec acharnement la possession d'un petit nuage qui brille à leurs yeux des plus vives couleurs. Ils font tours leurs efforts pour le fixer et Patteindre ; mais le nuage fuit toujours devant eux, jusqu^au moment où ils tombent de fatigue et meurent. Là, j'en vois encore un nombre considérable qui s'occupent à barbouiller du papier, d'autres à souffler dans des tuyaux pour en tirer un bruit qui semble leur faire un vif plaisir. J'en vois un plus grand nombre encore, et ce ne sont pas les moins occupés, qui passent tout leur temps à enfiler des perles, tandis qu'une troupe joyeuse et maligne les montre au doigt et se moque d'eux, s'ils ont le malheur de glisser une perle fausse dans leur ouvrage. Plusloin, vous en voyez, qui , armes de longs tubes , examinent attentivement les flambeaux dont la salle est éclairée. De petites barques de carton font le tour du petit globe pour aller chercher bien loin quelques petits grains d'un sable transparent. Elles sont conduites par un grand nombre de ces automates qui souvent restent en chemin ; mais la pensée de la mort ne les effraie pas : les grains de sable qu'ils ont toujours en perspective, les éblouissent et les empêchent d'apercevoir les écueils dont ils sont environnés. Ce qu'il y a d'admirable, c^est que toutes ces petites machines , qui semblent animées du souffle de la vie, sont liées entre elles par des fils presque imperceptibles. ^11 y en a quelques-unes qui tiennent le fils et donnent le mouvement à tontes les antres. Souvent elles tiennent le fil tout de travers, le tirent à
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gauche quand il faudrait le tirer à droite , trop fort oa trop mollement. Quelquefois elles veulent eu tirer plus que leur petite main ne peut en contenir ; les fils cassent ou s'échappent ; alors le plus grand désordre règne autour d'elles. Toutes les figures qu'elles faisaient mouvoir courent çà et là, sans savoir ce qu'elles font. Les unes prennent la place des autres , elles se heurtent , se culbutent et entraînent par leur propre poids la marionnette chargée du fil qui devait diriger leurs mouvements et les tenir en équilibre.
Lorsque Bardouc vit ce spectacle , il fut tenté de s'im patienter contre le vieillard. « Que signifie cela ? lui dit-il. Laisse ces jeux d'enfants et réponds-moi. Quelle est de toutes Les occupations humaines la plus noble aux yeux du Prophète ? — Jeune homme , répond le vieillard , tu vois ici l'image de la terre et des hommes qui l'habitent. Ceux qui s'occupent à prendre des mouches , sont les politiques elles charlatans. Ceux qui enfilent des perles avec tant de soin, sont les poètes; et ceux qui passent leur vie à s'en moquer, sont les critiques. Ceux qui cherchent à remplir un vase qui reste toujours vide , sont les ambitieux. Ceux qui fixent des regards si attentifs sur ces flambeaux, et qui n'y voient pas plus clair, se nomment mathématiciens, astronomes. Les fils qui tiennent entre elles toutes ces machines et les font mouvoir, se nomment gouvernements, et ceux qui tirent le fil sont les rois. Tu vols donc, en raccourci, le tableau de toutes les occupations humaines ; juge-les toi-même. Quelle est celle qui te semble la plus noble , la plus sublime aux yeux du Prophète ? »
fiardouc garde un profond silence et n'ose décider la question; ce que voyant le vieillard , il reprend la parole et dit d'une voix ferme et imposante : « Mortels orgueilleux! vous croyez donc que le saint Prophète elle Dieu dont il fut l'organe sur la terre , ont toujours, les yeux attachés sur vous pour admirer votre grandeur.^ Enfants de