GRANDE MALADIE DE LA GAZELLE
Bardouc était enfin parvenu au point de n*a?oir plut rien à désirer. Entouré de flatteurs qui ne cessaient d*aduler sa petite gazelle, ii possédait dimmenses richesses, le plus beau sérail du monde , et pouvait se dire plus roi que le roi même. Quelque vive et brillante que fût sou imagination , elle ne pouvait plus rien inventer pour aiguillonner ses désirs et pour Farracher à cette espèce de sommeil léthargique dans lequel nous plonge la satiété de Tâme et des sens.
Ce n'était pas sans beaucoup de fatigues et d'inquiétudes qu'il était parvenu à se procurer Tennui de n'avoir plus rien à faire ni à désirer; mais tel est le cœur de l'homme : il se tourmente, il s'agite pour le repos ; c'est le dieu auquel il sacrifie les plus belles années de son existence ; et lorsqu'enfin il est arrivé à ce terme de tous ses désirs , de toutes ses espérances, de ses craintes et de ses peines, au milieu de ce calme qui lui coûte si cher, il regrette les orages qui mettaient en activité tous les ressorts de son âme et de sa pensée. D'ailleurs la petite gazelle a une antipathie bien prononcée pour le repos, tout en ayant l'air de le souhaiter. Source de toutes les grâces, elle a fait sans doute à son maître beaucoup d'amis, c'est-à-dire de partisans intéressés ; mais combien ne lui a-t-elle pas attiré d'ennemis par son imprudence, son indiscrétion et son orgueil ! Toujours inquiète , toujours en haleine , elle n'est occupée qu'à réparer les fautes qu'elle a fait commettre 1 Mais, depuis quelque temps, elle devenait phis lente , si elle ne devenait pas plus tranquille. Ses yeux perdaient tous les jours de leur vivacité ; sa langue s'expiimait avec moins de facilité et de grâce ; en un mot, elle commençait à vieillir. Legrand-visir n'était cependant pas encore ce qu'on appelle
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un homme dgé; mais il commençait aussi à devenii* iTietu?, pour s'être un peu trop abandonné à tous les conseils de sa petite gazelle. La liqueur contenue dans la fiole de fimagination commençait à s^évaporer : on s*en apercevait aux poésies du visir, quoique la gazelle continuât toujours à les trouver dignes des beaux jours de Tauteur.
A la cour, où Ton a Tœil fin , on ne tarda pas à voir le changement qui s'opérait dans la petite gazelle. On en parlait dans tous les cercles avec le langage de Tintérét et d'une tendre sollicitude ; bien des gens craignaient de la voir mourir , bien d'autres attendaient cet événement avec impatience. Elle éprouvait un froid continuel, et grelottait même en été. Un jour elle perdit une de ses cornes; le lendemain elle perdit la seconde. Un rhumatisme tomba sur une de ses jambes ; elle ne marchait plus que sur trois pattes. L'année suivante, elle perdit l'œil gauche, et devint si sourde , qu'il fallait crier dans son oreille pour s'en faire entendre. Elle avait toutes les peines du monde à parler^ depuis qu'un gros catarrhe était tombé sur sa poitrine, et Bardouc lui-même, tout accoutumé qu'il était à son langage, ne l'entendait presque plus.
La perte de ses agréments entraîna la perte de son influence : de toutes parts des murmures s'élevèrent contre elle ; on se souvint du désordre qu'elle avait mis dans les finances; on plaignit les gens de mérite qu'elle avait éloignés des emplois; on ne parla qu'avec un profond mépris des hommes nouveaux, et sans talents, qu'elle avait élevés aux premières dignités de TÉtat. Le roi commençait à prêter une oreille attentive à tous ces discours , et songeait sérieusement à des réformes dans l'administration de son royaume.