CHAPITRE XXXI. 4SI
qu'il a si long temps néglige. Bardouc rougit de honle et de remords. Il vole vers ce fidèle compagnon , le caresse et le baigne de larmes. « Quoi ! lui dit-il, toute la nature me repousse depuis ma disgrâce, et toi seul daignes partager ma destinée ! Oui, c'est à toi seul que je me livre ; je u'ai plus d'espérance qu'en toi : mais pardonne si je regrette ma petite gazelle ; elle me donnait des plaisirs si vifs et si variés, de si douces illusions !...« Pourrais je ne pas la regretter? — Non, répond le sage , non; je ne blàme point tes regrets. Ta petite gazelle, j'en conviens, était remplie d'agréments ; elle te trompait : mais, hélas! peut-être l'homme a t-il besoin d'être trompé ; peut-être la vérité sehle ne peut suffire à son bonheur; sa vie ne serait qu'un triste sommeil, si elle n^était embellie par des rêves agréables et légers. Cependant , mon cher maître, il faut t'armer d'une force nouvelle et te consoler d'une perte irréparable: au lieu de murmurer contre les décrets du ciel^ admire plutôt sa bonté merveilleuse. Avant de t'enlever sans retour ta gazelle bien-aimée, il a voulu, par degrés, te préparer à cette cruelle séparation. Tous les jours elle perdait de sa vivacité, sa voix s'était affaiblie, elle ne marchait que sur trois pattes ; enfin , lorsque ce vieux faucheur, nommé le Temps^ est venu la frapper de sa faux^ elle n'était plus qu'une ombre d'elle-même^ et c'est une ombre que tu pleures ! » .
Bardouc ne peut s'empêcher de reconnaître la justesse de ces réflexions. « Tu as raison , dit-il à son vieil ami ; oui, tu me persuades, mais tu ne me séduis pas. Dès que ma petite gazelle parlait, j'étais tout de feu pour Técouter, tout de feu pour lui obéir. Je t'aime avec calme , je l'aimais avec transport. Tu raisonnes comme un sage , mais elle dérsÂsonnait si bien ! »
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