‹ Œuvres du Comte de Lacépède: comprenant l'histoire naturelle des ..., Volume 2Chapitre 135 sur 658 · I. La nation anglaise · texte numérisé non relu

I. La nation anglaise

deur des eaux , la nature du fond , l'abondance des petits poissons, l'absence d'animaux dangereux, et la rareté de tempêtes très-violentes et de très-grands bouleversemens de l'Océan, ont appelé, nourrissent et multiplient l'espèce de la morue, que certains peuples pourraient y aller pêcher avec moins de peine et plus de succès que snr les rjves boréales de l'hémisphère aietique.

De nouveaux pays profiteraient ainsi d'un des plus giands bienfaits de la ÎNatui e ; et l'espèce de la morue, qui alimente une si grande quantité d'hommes et d'animaux en Islande, en Norwége, en Suède, en Russie , et dans d'autres régions asiatiques on européennes, pourrait d'autant plus suffire aussi aux besoins des habitons des rives antarctiques, qu'elle est très-remarquable par sa fécondité. L'on est étonné du nombre prodigieux d'oeufs que portent les poissons femelles ; aucune de ces femelles n'a cependant été favorisée à cet égard comme celle de la morue. Àscagne parle d'un individu de cette dernière espèce qui avoit treize décimètres de longueur et pesoit vingt-cinq kilogrammes; l'ovaire de ce gade en pesoit sept , et ren fermeit neuf millions d'oeufs* On en e compté neuf millions trois cent quarante quatre mille dans une autre morue* Quelle immense quantité de reproduction! Si M plus grand nombre de ces œufs n'é totem ni privés de la laite fécondante du mâle, ni détruits par divers accidens, ni dévorés par différents animaux , on voit aisément combien peu d'années il faudrait pour que l'espèce de la morue eût, pour ainsi dire , comblé le vaste bassin des mers.

Quelque agréables au goût que l'on puisse rendre les diverses préparations de la morue séchée ou de la morue salée* on a toujours préféré, avec raison ♦ de k manger fraîche. Pour jouir de ce dernier avantage sur plusieurs cotes de l'Europe, et particulièrement sur celles d'Angleterre et de France , on ne s'est pas contenté d'y pêcher les morues que l'on y voit de temps en temps ; mais afin d'être plus sûr d'en avoir de plus grandes à sa disposition, on est parvenu à y apporter en vie un assez grand nombre de celles que l'on avoit prises sur les bancs de Terre-Neuve : on les a placées, pour cet objet, dans de grands vases fermés, mais attachés aux vaisseaux, plongés dans la mer, et percés de manière que l'eau salée pût aisément parvenir dans leur intérieur. Des pécheurs anglais ont

LE GADE MORUE

ajouté à cette précaution un procédé dont nous avons déjà parlé dans notre premier Discours : ils ont adroitement fait parvenir une aiguille jusqu'à la vessie natatoire de la morue , et Pont percée , afin que l'animal, ne pouvant plus se servir de ce moyen d'ascension, demeurât plus long-* temps au fond du vase , et fût moins exposé aux divers accidens funestes à la vie des poissons.

Au reste, il est convenable d'observer ici que, dans quelques gades, Monro n'a pas pu trouver la communication de la vessie natatoire avec 1* estomac ou quelque autre partie du canal intestinal, mais qu'il a vu autour de cette vessie un organe rougeàtre composé d'un très-grand nombre de membranes pliées et extensibles, et qu'il le croit propre à la sécrétion de l'air ou des gaz de la vessie; sécrétion qui auroit beaucoup de rapports, selon ce célèbre naturaliste anglais, avec celle qui a lieu pour les vésicules à gaz ou aériennes des œufs d'oiseaux, ou des plantes aquatiques. Cet organe rougeâtre ne pourroit-il pas être au contraire destiné à recevoir et transmettre, par les diverses ramifications du système artériel et veineux que sa couleur seule indiqueroit , une portion des gaz de la vessie natatoire, dans les différentes parties du corps de l'animal? ce qui, réuni aux résultats d'observations très- voisines de celles dé Monro, faites sur d'autres poissons que des gades, et que nous rapporterons dans la suite, confirmeroit l'opinion de M. Fischer, bibliothécaire de Mayence, sur les usages de la vessie natatoire , qu'il considère comme étant, dans plusieurs circonstances, un supplément des branchies , et zzn organe auxiliaire de respiration !.

On trouve dans les environs de l'île de M an, entre l'Angleterre et l'Irlande, un gade que l'on y. nomme red cod ou rockcod (morue rouge et morue de roche).

Nous pensons avec M. Noël de Rouen, qui nous a écrit au sujet de ce poisson, que ce gade n'est qu'une variété de la morue grise ou ordinaire que nous venons de décrire ; mais nous croyons devoir insérer dans l'article que nous allons terminer l'extrait suivant de la lettre de M. Noël.

*J'ai la* dk cet «observateur, dans un » ouvrage sur 111e de Man , que la couleur

• de la peau* dû red cod est d'un rouge de

• vermillon. Quelques habitans de l'île de

i. Nous avant àéjt parte de cette opinion de M.Fischer,

• Man pensent que cette morue acquiert

• cette couleur brillante parce qu'elle se

• nourrit de jeunes écrevisses de iner

• mais les écrevisses de mer sont, dan

• l'eau, d'une couleur noirâtre; elles n

• deviennent rouges qu'après avoir été' » cuites. La morue rouge n'est qu'une va-. •riété de l'espèce commune : je suis dis

• posé à croire que la couleur rouge qui la

• distingue lui est communiquée par les al-

• gues et les mousses marines qui couvrent

• les rochers sur lesquels on la pèche,

• puisque ces mousses sont de couleur » rouge ; je le crois d'autant plus volontiers,

• que les baies de .l'île de Man ont aussi

• une variété de mules et de gourneaux

• dont la couleur est rouge Cette mo-

• rue rouge est trés-estimée pour l'usage

• de la table. »

LE GADE .EGLEFIN -.

Ce gade a beaucoup de rapports avec la morue; sa chair s'enlève facilement par feuillets, ainsi que celle de ce dernier animal , et de presque tous les autres poissons du même genre. On le trouve , comme fa morue, dans l'Océan septentrional ; mais il ne parvient communément qu'à la longueur de quatre ou cinq décimètres. 11 voyage par grandes troupes qui couvrent quelquefois un espace de plusieurs myriares carrés. Et, ce qu'il ne faut pas négliger de faire observer, on assure qu'il ne va jamais dans la Baltique , et par conséquent il ne passe point par le S and. On ne peut pas dire cependant qu'il redoute le voisinage des terres; car chaque année, il s'approche, vers les mois de pluviôse et ventôse , des rivages septentrionaux de l'Europe pour la ponte ou la fécondation de ses œufs. S'il survient de grandes tempêtes pendant son séjour auprès des côtes, il s'éloigne de la surface des eaux , et cherche dans le sable du fond de la mer, ou au milieu des plantes marines qui tapissent ce sable , un asile contre les violentes agi* tarions des flots. Lorsque les ondes sont calmées, il sort de sa retraite sous-marine, et reparoît encorelout couvert ou d'algues ou de limon.

Un assez grand nombre d'aeglefins res-

I. Katlior, halîie, huljor, koHiu, en Suède; Jcollj en Daneraaik ; haddock, ea Angleterre; églefins , égrefin.,TXLV ouel$ues auteurs français.

LE GADE 2EGLEFIN.

tent même auprès des terres pendant l'hiver, ou s'avancent, pendant cette saison , vers les rivages, auprès desquels ils trouvent plus aisément que dans les grandes eaux la nourriture qui leur convient.

M, Noël m'écrit que depuis 1766 les pêcheurs anglais des côtes d'York ont été. frappés de l'exactitude avec laquelle ces gades se sont montrés dans les eaux côtières, vers le 20 frimaire ( 10 décembre }. L'étendue du banc qu'ils forment alors est d'environ trois milles en largeur, à compter de la côte, et de quatre-vingts milles en longueur , depuis Flamborough-head jusqu'à l'embouchure de la Fine, au-dessous de ISewcastle. L'espace marin occupé par ces poissons est si bien connu des pécheurs, qu'ils ne jettent leurs lignes que dans ce même espace , hors de la circonférence duquel ils ne trouveroient pas d'aeglefin, et ne pécheraient le plus souvent, à la place, que des squales attirés par cet immense banc de gades, dont ces cartilagineux sont trés-avides.

Lorsque la surface de la mer est gelée auprès des rivages , les pêcheurs profitent des fentes ou crevasses que la glace peut présenter dans un nombre d'endroits plus ou moins considérable de la croûte solide de l'Océan , pour prendre facilement une plus grande quantité de ces poissons. Ces gades ont, en effet, l'habitude de se rassembler dans les intervalles qui séparent les différentes portions de glaces, non pas, comme on l'a cru, pour y respirer l'air très-froid de l'atmosphère , mais pour se trouver dans la couche d'eau la plus élevée, par conséquent dans la plus tempérée, et dans celle où doivent se réunir plusieurs des petits animaux dont ils aiment à se nourrir. %

Si les pêcheurs de ces côtes voisines du cercle polaire ne rencontrent pas à leur portée des fentes naturelles et suffisantes dans la surface de l'Océan durcie par le froid, ils cassent la glace, et produisent, dans l'enveloppe qu'elle forme , les anfrac tuosi tés qui leur conviennent.

C'est aussi autour de ces vides naturels ou artificiels qu'on voit des phoques chercher à dévorer desaeglefins pendant la saison rigoureuse.

Mais ces gades peuvent être la proie de beaucoup d'autres ennemis. Les grandes morues les poursuivent ; et suivant Ânderson, la pêche des xglefins, que l'on fait auprès de l'embouchure de l'Elbe, a donné le moyen d'observer, d'une manière trésparticuMère, combien la morue est vorace,

et avec quelle promptitude elle digère se/ alimens. Dans ces parages, les pécheur!

d'œglefins laissent leurs hameçons sous l'eau pendant une marée, c'est-à-dire, pen. dant six heures. Si un aiglefin est pris dés le commencement de ces six heures, et qu'une morue se jette ensuite sur ce pois son, on trouve en retirant la ligne, au changement de la marée, que l'aeglefin est déjà digéré : la morne est à la place de ce gade, arrêtée par l'hameçon ; et ce fait mérite d'autant plus quelque attention , qu'il parolt prouver que c'est particulièrement dans l'estomac et dans les sucs gastriques qui arrosent ce viscère que réside celte grande faculté , si souvent remarquée dans les morues, de décomposer avec rapidité les substances alimentaires. Si , au contraire, la morue n'a cherché à dévorer l'aeglefin que peu de temps avant l'expiration des six heures, elle s'opiniâtre tellement à ne pas s'en séparer, qu'elle se laisse enlever en l'air avec sa proie.

L'aeglefin, quoique petit, est aussi goulu et aussi destructeur que la morue , au moins à proportion de ses forces. Il se nourrit non seulement de serpules, de mollusques , de crabes , mais encore de poissons plus foibles que lui , et particulièrement de harengs. Les pêcheurs anglais nomment haddock-meat , c'est-à-dire, mets de haddock ou œglefin , les vers qui , pendant l'hiver, lui servent d'aliment , surtout lorsqu'il ne rencontre ni harengs , ni œufs de poisson.

Il a cependant l'ouverture de la bouche un peu plus petite que celle des animaux de son genre ; un barbillon pend à l'extrémité de sa mâchoire inférieure , qui est plus courte que celle de dessus. Ses yeux sont grands; ses écailles petites, arrondies, plus fortement attachées que celles de la morue. La première nageoire du dos est triangulaire : elle est d'ailleurs bleuâtre, ainsi que les autres nageoires * ; la ligne latérale voisine du dos est noire, ou tachetée de noir ; l'iris a l'éclat de l'argent; et cette même couleur blanchâtre ou argentée régne sur le corps et sur la queue,

x. A la première nageoire dorsale. 16 rayons,

à la seconde 20

à la troisième. • . . . « 19

à chacune des pectorales. . . 19

à chacune des jugulaires. . . 6

à la première de l'anus. . . 22

à celle de. la queue qui est fourchue. •••«... 2?

LE GADE JsGLEFlN.

excepté leur partie supérieure, qui est plus eu moins brunâtre.

La qualité de la chair des œglefins Tarie suivant les parages où on les trouve , leur âge , leur sexe , et les époques de Tannée où on les pécfie : mais on en a vu assez fréquemment dont la chair étoit blanche, ferme, trés-agréable au goût, et très facile à faire cuire. En floréal , et dans les mois suivans , celle des aeglefins de moyenne grandeur est quelquefois d'autant plus délicate , que le frai de ces gades a lieu en hiver, et que par conséquent ils ont eu le temps de réparer leurs forces, de recouvrer leur santé, et de reprendre leur graisse.

Page 1