‹ Œuvres du Comte de Lacépède: comprenant l'histoire naturelle des ..., Volume 2Chapitre 5 sur 658 · LE BALISTE VIEILLE · texte numérisé non relu

LE BALISTE VIEILLE

La nombreuse famille des squales et celle des raies nous ont présenté la grandeur, la force, des armes terribles, des mouvemens rapides, tous les attributs de la puissance. Le genre des lophies nous a montré ensuite les ressources de la ruse qui supplée au pouvoir. Toutes ces finesses d*un instinct assez étendu, et ces armes redoutables d'énormes espèces, nous les avons vues également employées pour attaquer de nombreux ennemis, pour saisir une proie abondante , pour vaincre des résistances violentes. Le genre des balistes va maintenant déployer devant nous des moyens multipliés de défense : mais nous chercherons en vain dans cette famille tranquille cette conformation intérieure qui donne le besoin d'assaillir des adversaires dangereux, et ces formes extérieures qui assurent le succès. En répandant dans le sein des mers les lophies et les squales , la Nature y a semé et des périls cachés , et des dangers évidens, souvent inévitables : on diroit que, suspendant son souffle créateur, et réagissant en quelque sorte contre elle-même , elle a eu la destruction pour but, lorsqu'elle a produit les squales et les lophies. En plaçant au contraire les balistes au milieu de ces mêmes mers , elle paroSt avoir repris plus que jamais l'exercice de sa puissance vivifiante, et ne l'avoir dirigée que vers la conservation. Ce ne sont pas des animaux impétueux qu'elle a armés pour les combats , mais des êtres paisibles qu'elle a munis pour, leur sûreté. Aussi, lorsque nous retirons nos regards de dessus les genres que nous venons d'examiner, lorsque nous cessons d'observer et leurs diverses embuscades et leurs attaques à force ouverte, lorsque surtout, nous dé- . gageant du milieu des requins et des autres squales très-grands et très-voraces , nous ne voyons plus les flots de la mer rougis par le sang de .nombreuses victimes , ou des gouffres animés et insatiables engloutissant à chaque instant une nouvelle proie , et que nous arrêtons notre vue sur cette famille des balistes, que la Nature a si favorablement traitée, puisqu'elle a été destinée à ne faire ni recevoir aucune offense, à n'inspirer ni éprouver aucune crainte, nous

i. Bourse, à la Martinique ; old wife, en anglais.

E VIEILLE, ressentons une affection un peu voisin*1 du sentiment auquel se livrent avec tant d'attraits ceux qui, parcourant l'histoire des actes de l'espèce humaine , soulagent , par la douce contemplation des époques de vertu et de bonheur, leur cœur tourmenté par le spectacle des temps d'infortunes et de crimes.

Le contraste offert par les genres que nous venons d'examiner, et par celui qui se présente à nous , est d'autant plus marqué , et la sensation qu'il fait naître est d'autant plus vive, que rien ne répugne ni à l'œil ni à l'esprit dans la considération de cette intéressante famille des balistes. Si elle ne recherche pas les combats, elle ne fuit pas lâchement , même devant des ennemis très-supérieurs en force ; elle se défend avec courage ; elle use de toutes ses ressources avec adresse ; et elle a reçu Isl plus brillante des parures. -Nous ferons voir, en décrivant les différentes espèces qui la composent , qu'elle présente les couleurs les plus vives, les plus agréables, et les mieux opposées. En observant même les balistes les mieux traités à cet égard , on diroit que la distribution, la nuance et l'opposition de leurs couleurs ont souvent servi de modèle au goût délicat, préparant pour la beauté les ornemens les plus propres à augmenter le don de plaire.

Et que l'on ne soit pas étonné de cette empreinte de la magnificence de la Nature, que l'on voit sur les différentes espèces de balistes : c'est dans les climats les plus chauds qu'elles habitent. Excepté une seule de ces espèces, que l'on trouve dans le bassin de la Méditerranée, elles n'ont été encore vues que dans ces contrées équatoriales , où des flots de lumière et toutes les influences d'une chaleur productive pénétrent, pour ainsi dire , et l'air, et la terre , et les eaux; où volent dans l'atmosphère les oiseaux-mouches, ceux de paradis, les colibris , les perroquets et tant d'autres oiseaux richement décorés ; où bourdonnent au milieu des plus belles fleurs tant d'insectes resplendissans d'or, de vert et d'azur ; où les teintes de l'arc-en-ciel se* déploient avec tant d'éclat sur les écailles luisantes des serpens et des quadrupèdes ovipares , et où , jusqu'au sein de la terre , se forment ces diamans et ces pierres précieuses, que l'art sait faire briller de tant de feux diver- . sèment colorés. Les balistes ont aussi reçu une part distinguée des dons de la chaleur et de la lumière répandues dans les mers équatoriales, aussi bien que sur les conti-

LE BALISTB VIEILLE.

net» dont ces mers arrosent les bords. Ils ajoutent d'autant plus, sur ces plages échauffées par un soleil toujours voisin , à la pompe du spectacle qu'y présentent les eaux et tout ce qu'elles recèlent, qu'ils forment des troupes très - nombreuses.

Chaque espèce de baliste renferme en effet beaucoup d'individus ; et le genre entier de ces beaux poissons contient tant d'espèces, qu'un des naturalistes les plus habiles et les plus exercés à ordonner avec convenance et à observer avec fruit des légions d'animaux, le célèbre G ommerson, s'écrie dans son ouvrage *, en traitant des balistes : Quelle vie pourrait suffire pour décrire , pour comparer, pour bien connottre tous ceux que l'on a déjà vus ?

Mais sachons quelles sont les formes sur lesquelles la Nature a disposé les couleurs diversifiées dont nous venons de parler. Examinons en quoi consistent les moyens de défense dont les balistes sont pourvus.

Leur corps est très-comprimé par les côtés, et se termine le plus souvent, le long du dos et sous le ventre , par un bord aigu que Ton a comparé à une carène. Il est tout couvert de petits tubercules ou d'écaillés très -dures, réunis par groupes, distribués par compartimens plus ou moins réguliers, et fortement attachés à un cuir épais. Ce tégument particulier revêt non-seulement le corps proprement dit des balistes , mais encore leur tête , qui parott le plus souvent peu distincte du corps ; et il cache ainsi tout l'animal sous une sorte de cuirasse et de casque, que des dents très-acérées ont beaucoup de peine à percer. Mais, indépendamment de cette espèce d'armure défensive et complète, ils ont encore , pour protéger leur vie , des moyens puissans de faire lâcher prise aux ennemis qui les attaquent.

Des aiguillons, à la vérité très-petits, mais très- durs, hérissent souvent une partie de leur queue ; et comme ils sont recourbés vers la tête , ils auroient bientôt ensanglanté la gueule des gros poissons qui voudroient saisir et retenir un batiste par la queue. -

Les cartilagineux du genre dont nous traitons ont d'ailleurs deux nageoires dorsales ; et la première de ces nageoires présente toujours un rayon très-fort, très-gros, très-long, et souvent garni de pointes, qui , couché dans une fossette placée sur le dos, et se relevant avec vitesse à la volonté de

i* Manuscrits déjà cités.

l'animal , pénétre très-avant dans le palais de ceux de leurs ennemis qui les attaquent par la partie supérieure de leur corps, et les contraint bientôt a s'enfuir, ou leur donne quelquefois la mort par une suite de blessures multipliées qu'il peut faire en s'a baissant et se redressant plusieurs fois \

Les nageoires inférieures , ou , pour mieux dire, la nageoire thorachique, et improprement appelée ventrale, présente dans les balistes une conformation que l'on n'a encore observée dans aucun genre de poissons. Non-seulement les nageoires dites ventrales sont ici rapprochées de très-près, comme sur le mâle du squale roussette; non-seulement elles sont réunies , comme nous le verrons, sur les cycloptéres parmi les cartilagineux, et sur les gobies parmi les poissons osseux , mais encore elles sont confondues l'une dans l'autre, réduites à une seule , et même quelquefois composées d'un seul rayon.

Ce rayon, soit isolé, soit accompagné d'autres rayons plus ou moins nombreux, est presque toujours caché en grande partie sous la peau ; et cependant il est assez gros, assez fort, et souvent assez hérissé de petites aiguilles, pour faire de la nageoire thorachique une arme presque aussi redoutable que la première nageoire dorsale, et mettre le dessous du corps de l'animal à couvert d'une dent ennemie.

Cet isolement, dans certains balistes, du rayon très-allongé que l'on voit à la première nageoire dorsale et à l'inférieure , et sa réunion avec d'autres rayons moins puissans, dans d'autres animaux de la même famille , sont les caractères dont nous nous sommes servi pour répandre quelque clarté dans la description des diverses espèces de ce genre , et pour en faire retenir les attributs avec plus de facilité. C'est par le moyen de ces caractères que nous avons établi quatre sous -genres, dans lesquels nous avons distribué les balistes connus.

Nous avons placé dans le premier ceux de ces poissons qui ont plus d'un rayon à la première nageoire du dos et à la nageoire dite ventrale ; nous avons mis dans le second les balistes qui, n'ayant qu'un rayon à la première nageoire du dos, en ont ce-

i. La manière rapide dont les balistes redressent le rayon long et épineux de leur première nageoire dorsale a été comparée a celle avec laquelle se débandoient autrefois certaines partis* d'instrumens de gueire propres a lancer de» dards; et voilt d'où vient le nom de ces «ni* maux.

LE ÔALISTE VIEILLI.

it plusieurs à la thoraehique ; nous avons compris dans le troisième ceux qui , an contraire , n'ayant qu'an rayon à la nageoire inférieure , en ont plus d'un à la première du dos ; et enfin nous avons composé le quatrième sous-genre des ballstes qui ne présentent qu'un seul rayon tant à la nageoire inférieure qu'à la première dorsale.

L'ouverture des branchies est étroite , si • tuée au-dessus et très-près des nageoires pectorales, et garnie d'une membrane qui est ordinairement soutenue par deux rayons.

L'ouverture de la bouche est aussi trèspeu large; et l'on compte à chaque mâchoire au moins huit dents , dont les deux antérieures sont les plus longues, qui, étant larges et aplaties de devant en arriére, ne se terminant pas en pointe , ressemblent beaucoup à celles que l'on a nommées incisives dans l'homme et dans les quadrupèdes vivipares. Elles sont , pour ainsi dire, fortifiées, au moins le plus souvent , par des dents à peu près semblables, placées à l'intérieur, et appliquées contre les intervalles des dents extérieures. Ces dents auxiliaires sont quelquefois au nombi e de six de chaaue côté ; et comme les extérieures et les intérieures sont toutes d'ailleurs assez grandes et assez fortes par elles-mêmes , il n'est pas surprenant que les batistes s'en servent avec avantage pour briser des corps très-durs, et pour écraser non-seulement les coraux dont ils recherchent les polypes, et l'enveloppe solide qui revêt les crustacées , dont ils sont plus ou moins avides, mais encore les coquilles épaisses qui recèlent les animaux marins dont ils aiment

se nourrir.

Des canes, de petits mollusques, des polypes bien plus petits encore , tels sont en effpt les alimens qui conviennent aux balistes ; et s'il leur arrive d'employer à attaquer une proie d'une autre nature des armes dont ils se servent pour se défendre avec courage et avec succès , ce n'est que lorsqu'une faim cruelle les presse, et que la nécessité les y contraint.

Au reste, nous avons ici un exemple de ce que nous avons fait remarquer dans notre Discours sur la nature des poissons. Nous avons dit que ceux qui se nourrissent de coquillages présentent ordinairement les plus belles couleurs : les balistes , qui préfèrent les animaux des coquilles presque à tout autri* aliment, n'offrent ils pas en effet des couleurs aussi vives qu'agréables?

Il est des saisons et des rivages où ceux

qui se sont nourris de balistes en ont été H gravement incommodés, que l'on a regardé ces poissons comme renfermant un poison plus ou moins actif. Que l'on rappelle ce que nous avons dit, au sujet des animant venimeux, dans le discours que nous venons de citer. 11 n'est pas surprenant que , dans certaines circonstances de temps on de lieu, des balistes nourris de molL.sques et de polypes dont les siîcs peuvent être mortels pour l'homme et pour quelques animaux , aient eu dans leurs intestins quelques restes de ees vers malfaisans qu'on n'aura pas eu le soin d'en ôter, et, par le moyen de ce poison étranger, aient causé des accidens plus ou moins funestes à l'homme ou aux animaux qui en auront mangé. Il peut même se faire qu'une longue habitude de ces alimens nuisibles ait détérioré les sucs et altéré les chairs de quelques balistes, au point de leur donner des qualités presque aussi délétères que celles que possèdent ces vers marins : mais les balistes n'en sont pas moins par eux-mêmes dénués de tout venin proprement dit; et les effets qu'éprouvent ceux qui s'en nourrissent ne peuvent ressembler aux suites d'un poison réel que lorsque ces cartilagineux ont perdu la véritable nature de leur chair et de leurs sucs , ou qu'ils contiennent une substance étrangère et dangereuse. t>n ne doit donc manger de balistes qu'après les plus grandes précautions, mais il ne faut pas moins retrancher le terrible pouvoir d'empoisonner, des qualités propres à ces animaux.

Les balistes s'aident, en nageant, d'une vessie à air qu'ils ont auprès du dos ; ils ont cependant reçu un autre moyen d'augmenter la facilité avec laquelle ils peuvent s'élever ou s'abaisser au milieu des eaux de la mer. Les tégumens qui recouvrent leur ventre sont susceptibles d'une grande extension; et l'animal peut, quand il le veut, introduire dans cette cavité une quantité de gaz assez considérable pour y produire un gonflement très -marqué. En accroissant ainsi son volume par l'admission d'un fluide plus léger que l'eau , il dintinue sa pesanteur spécifique , et s'élève au sein des mers. Il s'enfonce dans leurs profondeurs, en faisant sortir de l'intérieur de son corps le gaz qu'il y a voit fait pénétrer ; et, lorsque la crainte produite par quelque attouchement soudain, ou quelque autre circonstance, font naître dans le baliste une compression subite , le gaz qui s'échappe avec vitesse passe avec assez de rapidité et de

tE BAtlSTC TIBIttE.

face m «rater» des intestins, du gosier, de l'ouverture de la bouche, et de celle des branchies , pour foire entendre mie sorte de sifflement. Nous Avons déjà vu des effets très-analogues dans les tortues; et nous en trouverons de presque semblables dans plusieurs genres de poissons osseni , teis que les zées, les trigles et les cobites.

Malgré le double secours d'une vessie aérienne , et de la dilatation du ventre , les batistes parôisscnt nager avec difficulté : c'est que la peau épaisse , dure et tuberculeuse qui enveloppe la queue, ôte à cette partie la liberté de se mouvoir avec assez de rapidité pour donner a ranimai «né grande force progressive ; et ceci confirme ce que nous avons déjà dit sur la véritablexause de la vitesse de la natation des poissons.

Tels sont les caractères généraux qui appartiennent à tous les balistes. Chaque espèce en présente d'ailleurs de particuliers que nous allons indiquer, en commençant par celle à laquelle nous avons conservé le nom de vieille , et que nous devons faire connoitre la première.

Cette dénomination de vieille vient de la hature du sifflement qu'elle produit, et dans lequel on a voulu trouver des rapports a?ec les sons d'une voix affaiblie par l'âge, et de la forme de ses dents de devant que Ton a considérées comme un peu semblables à des dents décharnées.

Le batiste vieille parvient quelquefois jusqu'à la longueur de trois pieds, ou de près d'un mètre. L'ouverture des branchies est plus gntndè que sur là plupart des autres balistes < ; trois rangs d'aiguillon* sont ordinairement placés au-devant de U nageoire thoraehicjue , <ra inférieure , qtii est très-ionpie , et ne contribue ttffl péif à défendre le dessbus du corps. La nageoire de (a queue est en forme de croissant * les deux rayons qui en Composent lès pointes se prolongent en très-longs filamens. De semblables prolongations terminent les rayons antérieurs dé la seconde nageoire dn dos ;

i. HyaecmiminéMentalamera-

brane des branchies. ,- lMtônf.

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Ce cartilagineux, décrit par Commerson, et vu par lui dans la mer oui entoure, l'île dé France , ne présenté paâ dés couleurs aussi variées tri aussi vives que celles de la plupart des autres balistes ; mais celles qu'il montre sont agréables à l'esil, distribuées avec ordre, et d'une manière qui non» a

à celle del 'anus,

et à celle de la queue*

U Oà compte dans une de clés variétés, à la première tiageôAre

du dos Srayons.

fia f seconde. . ..27 aux pectorales^ . .14 à la tbdrachiqtté.

à celle del'iot».

à celle dé 1* queue.

2. Balistes griseus, dorso maculiS Iei feus il eialbîdîs cdnsperstf, v^nHWî

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