‹ Œuvres du Comte de Lacépède: comprenant l'histoire naturelle des ..., Volume 2Chapitre 76 sur 658 · LE GYMNOTE ELECTRIQUE · texte numérisé non relu

LE GYMNOTE ELECTRIQUE

Jl est bien peu d'animaux que le physicien doive observer avec plus d'attention que le gymnote auquel on a donné jusqu'à présentie nom d'électrique. L'explication des effets remarquable^ qu'il produit dans un grand nombre de circonstances se lie nécessairement avec la solution de plusieurs questions des plus importantes pour le progrés de la physiologie et de la physique proprement dite. Tâchons donc , en rapprochant quelques vérités éparses, de jeter un nouveau jour sur ce sujet ; mais pour suivre avec exactitude le plan que no us nous sommes vracé , et pour ordonner nos idées

de la manière la plus convenable, commençons par exposer les caractères véritablement distinctifs du genre auquel appartient le poisson dont nous allons écrire 1 histoire. Les eécjlies ne présentent aucune sorte de nageoires; les monoptères n'en ont qu'une , qui est située à l'extrémité de là queue; on n'en voit que sur le dos et auprès de l'anus des leptocéphales. Les trois genres d'osseux que nous venons de considérer , sont donc dénués de nageoires pectorales. En jetant les yeux sur les gymnotes, j nous apercevons ces nageoires latérales pour la première fois , depuis que nous avons passé à la considération de la seconde sousclasse de poissons. Les gymnotes n'ont ce-

igitizedby VjOGQI

LE GYMNOTE

pendant pas autant de différentes*sortes de nageoires que le phi» grand nombre des antre» poissons osseux qu'il nous reste à examiner. En effet, ils n'en ont ni sur le dos , ni an bout de la queue ; et c'est ce dénuement , cette espèce de nudité de leur dos , qui leur a fait donner le nom qu'ils portent, et qui vient du mot grec yw/Avarp* , dos nu. L'ensemble du corps et de la queue des gymnotes est , comme dans les poissons osseux que nous avons déjà fait coonoître , très-allongé , presque cylindrique , et serpenuîorme. Les yeux sont voilés par une membrane qui n'est qu'une continuation du tégument le plus extérieur de la tête. Les opercules des branchies sont très grands ; on compte ordinairement cinq rayons à la membrane branchiale. Le corps proprement dit est très-court , souvent un peu comprimé , et quelquefois terminé pardessous en forme de carène : l'anus est par conséquent très-prés de la tête ; et comme cependant , ainsi que nous venons de le dire , l'ensemble de l'animal, dans le genre des gymnotes, forme une sorte do long cylindre , on voit facilement que la queue proprement dite de tous ces poissons doit être extrêmement longue relativement aux autres parties du corps. Le dessous de cette portion est ordinairement garni, presque dans la totalité de sa longueur , d'une nageoire d'autant plus remarquable, que nonseulement elle s'étend sur une ligne trèsétendue , mais qu'elle offre môme une largeur assez considérable. De plus, les muscles dans lesquels s'insèrent les ailerons osseux auxquels sont attachés les nombreux rayons qui la composent, et les autres muscles très-multipliés qui sont destinés à mouvoir ces rayons , sont conformés et disposés de manière qu'ils représentent comme une seconde nageoire de l'anus , placée entre la véritable et la queue très prolongée du poisson , ou , pour mieux dire , qu'ils par oissent augmenter de beaucoup , et souvent même du double , la largeur de la nageoire de l'anus.

Tels sont les traits généraux de tous les vrais gymnotes : quelles sont les formes qui distinguent celui que l'on a nommé élecirimte ?

Cette épithète d'électrique a déjà été donnée à cinq poissons d'espèces très-différentes; à deux cartilagineux et à trois osseux , a la raie torpille , ainsi qu'à un tétrodon dont nous avons déjà parlé, à un trichiure , à un silure , et au gymnote que nous décrivons. Mois c'est celui dont nous

nous occupons dans cet article , qui a le plus frappé l'imagination du vulgaire , excité l'admiration des voyageurs, et étonné le physicien. Quelle a dû être en effet la surprise des premiers observateurs, lorsqu'ils outvu un poisson en apparence assez foihle , assez semblable , d'après le premier coup d'oeil , à une anguille ou à un congre, arrêter soudain , et malgré d'assez grandes distances , la poursuite de son ennemi ou la fuite de sa proie , suspendre à l'ins'ant tous les mouvemens de sa victime . la dompter par un pouvoir aussi invisible qu'irrésistible, l'immoler avec la rapidité de l'éclair au travers d'un très-large intervalle , les frapper eux-mêmes comme par enchantement, les engourdir, et les enchaîner, pour ainsi dire , dans le moment où ils se croy oient garantis, par l'éloignement , de tout danger et même de toute atteinte 1 Le merveilleux a disparu même pour les yeux les moins éclairés; mais l'intérêt s'est accru et l'attention a redoublé , lorsqu'on a rapproché de ces effets remarquables les phénomènes de l'électricité , que chaque jour l'on étudioit avec plus de succès. Peut-être cependant croira-t-on, en lisant la suite de cette histoire , que cette puissance invisible et soudaine du gymnote ne peut être considérée que comme une modification de cette force redoutable et en même temps si féconde, qui brille dans l'éclair, retentit dans le tonnerre, renverse, détruit, disperse dans les foudres , et qui, moins resserrée dans ses canaux , moins précipitée dans ses mouvemens, plus douce dans son action, se répand sur tous les points des êtres organisés, en pénétre toute la profondeur, en parcourt toutes les sinuosités , en vivifie tous lesélémens. Peut-être faudroit-il , eu suivant ce principe et pour éviter toute erreur , ne donner , avec quelques naturalistes, au poisson que nous examinons, que le nom de gymnote engourdissant, de gymnote torporifique , oui désigne un fait bien prouvé et indépendant de toute théorie, f Néanmoins, comme la puissance qu'il exerce devra être rapportée , dans toutes les hypothèses , à une espèce d'électricité; comme ce mot électricité peut être pris pour un mot générique , commun à plusieurs forces

{dus ou moins voisines et plus ou moins anaogues; comme les phénomènes les plus imposans de l'électricité proprement dite sont tous produits par le gymnote qui fait l'objet de cet article, et enfin comme le plus grand nombre de physiciens lui ont donné depuis long -temps cette épithète tfèleç-

LE GYMNOTE

trique, nous avons cru devoir, avec ces derniers savans, la préférer à toute autre dénomination.

Mais avant de montrer en détail ces différons effels, de les comparer, et d'indiquer quelques-unes des causes auxquelles il faut les rapporter, achevons le portrait du gymnote électrique : voyons quelles formes particulières lui ont été départies, comment et par quels organes il naît, croît, se meut, voyage et se multiplie au milieu des grands fleuves qui arrosent les bords orientaux de l'Amérique méridionale , de ces contrées ardentes et humides, où le feu de l'atmosphère et l'eau des mers et des rivières se disputent l'empire, où tous les élémens de la reproduction ont été prodigués , où une surabondance de force vitale fait naître les végétaux et les animaux vénéneux ; où, si je puis employer cette expression, les excès de Ja Nature, indépendamment de ceux de l'homme , sacrifient chaque jour tant d'individus aux espèces ; où tous les degrés du développement , entassés, pour ainsi dire, les uns contre les autres, produisent nécessairement toutes les nuances du dépérissement ; où des arbres immenses étendent leurs branches innombrables, pressées, garnies des fleurs les plus suaves, et chargées d'essaims d'oiseaux resplcndissans des couleurs de l'iris, au-dessus des savanes noyées , ou d'une vase impure que parcourent de très-grands quadrupèdes ovipares, et que sillonnent d'énormes serpens aux écailles dorées; où les eaux douces et salées montrent des légions de poissons dont les rayons du soleil, réfléchis avec vivacité , changent , en quelque sorte, les lames luisantes endiamans, en saphirs, en rubis ; où l'air, la terre, les mers, et les êtres vivans , et les corps inanimés, tout attire les regards du peintre, enflamme l'imagination du poète , élève le génie du philosophe.

C'est , en effet , auprès de Surinam qu'habite le gymnote électrique ; et il paroît môme qu'on n'a encore observé de véritable gymnote que dans l'Amérique méridionale , dans quelques parties de l'Afrique occidentale , et dans la Méditerranée , ainsi que nous le ferons remarquer de nouveau en traitant des notoptères.

Le gymnote électrique parvient ordinairement jusqu'à la longueur d'un mètre un ou deux décimètres, et la circonférence de son corps, dans l'endroit le plus gros, est alors de trois à quatre décimètres : il a donc onze ou douze fois plus de longueur

que de largeur. Sa tète est percée de petits trous ou pores très-sensibles, qui sont les orifices des vaisseaux destinés à répandre sur sa surface une liqueur visqueuse ; des ouvertures plus petites, mais analogues, sont disséminées en très-grand nombre sur son corps et sur sa queue : il n'est donc pas surprenant qu'il soit enduit d'une matière gluante très-abondante. Sa peau ne présente d'ailleurs aucune écaille facilement visible. Son museau est arrondi ; sa macheoire inférieure est plus avancée que la supérieure , ainsi qu'on a pu le voir sur le tableau du genre des gymnotes ; ses dents sont nombreuses et acérées, et on voit des verrues sur son palais, ainsi que sur sa langue , qui est large.

Les nageoires pectorales sont très-petites et ovales; celle de l'anus s'étend jusqu'à l'extrémité de la queue, dont le bout, au lieu de se terminer en pointe , paroi t comme tronqué.

La couleur de l'animal est noirâtre, et relevée par quelques raies étroites et longitudinales d'une nuance plus foncée.

Quoique la cavilé du ventre s'étende audelà de l'endroit où est située l'ouverture de l'anus , elle est cependant assez courte relativement aux principales dimensions du poisson ; mais les effets de cette brièveté sont compensés gar les replis du canal intestinal , qui se recourbe plusieurs fois.

Je n'ai pas encore pu me procurer des observations bien sûres et bien précise sur la manière dont le gymnote électrique vient à la lumière: il paroît cependant qu'au moins le plus souvent la femelle pond ses œufs, et qu'ils n'éclosent pas dans le ventre de la mère, comme ceux de la torpille , de plusieurs autres cartilagineux, et même de quelques individus de l'espèce de l'anguille et d'autres osseux , avec lesquels le gymnote que nous examinons a de très-grands rapports.

On ignore également le temps qui est nécessaire à ce même gymnote pour parvenir à son entier développement; mais comme il n'a pas fallu une aussi longue suite d'observations pour s'assurer de la manière dont il exécute ses différons mouvemens, on connoît bien les divers phénomènes relatifs à sa natation, phénomènes qu'il étoit d'ailleurs aisé d'annoncer devance , d'après une inspection attentive de sa conformation extérieure et intérieure.

Nous avons déjà fait voir 4 que la queue des poissons étoit le principal instrument de

i . Discours sur la nature des poissons.

LE GYALNOTE

leur natation. Plus cette partie est étendue, et pins, tout égal d'ailleurs , le poisson doit se mouvoir avec facilité. Mais le gymnote électrique, ainsi que les autres osseux de son genre , a une queue beaucoup plus longue que l'ensemble de la tête et du corps proprement dit ; la hauteur de cette partie est assez considérable; cette hauteur est augmentée par la nageoire de l'anus, qui en garnit la partie inférieure: l'animal a donc à sa disposition, une rame beaucoup plus longue et beaucoup plus haute à proportion de celle de presque tous les autres poissons ; cette rame peut donc agir à la fois sur de grandes lames d'eau. Les muscles destinés à la mouvoir sont Irès-puissans ; le gymnote la remue avec une agilité très-remarquable : les deux élémcns de la force, la masse et la vitesse , sont donc ici réunis; et en effet, l'animal nage avec vigueur et rapidité.

Gomme tous les poissons très-allongés, plus ou moins cylindriques, et dont le corps est entretenu dans une grande souplesse par une viscosité copieuse et souvent renouvelée, il agit successivement sur l'eau qui l'environne par diverses portions de son corps ou de sa queue, qu'il met en mouvement les unes après les autres, dans l'ordre de leur moindre éloignement de la tête ; il ondule ; il partage son action en plusieurs actions particulières, dont il combine les degrés de force et les directions de la manière la plus convenable pour vaincre les obstacles et parvenir à son but ; il commence à recourber les parties antérieures de sa queue, lorsqu'il veut aller en avant ; il tourne, au contraire, avant toutes les autres, les parties postérieures de cette même queue, lorsqu'il désire d'aller en arrière; et, ainsi que nous l'expliquerons un peu plus en détail en traitant de l'anguille, il se meut de la même manière que les serpens qui rampent sur la terre ; il nage comme eux; il serpente véritablement au milieu des eaux. On a cru pendant quelque temps, et même quelques naturalistes très-habiles ont publié , que le gymnote électrique n'avoit pas de vessie aérienne ou natatoire. On a pu être induit en erreur par la position de cette vessie dans l'électrique , position sur laquelle nous allons revenir en décrivant l'organe torporifique de cet animal. Mais, quoi qu'il en soit de la cause de cette erreur, celte vessie est entourée de plusieurs rameaux de vaisseaux sanguins que Hunter a fait connoître , et qui partent de la grande •rtère qui passe au-dessous de l'épine dor-

sale du poisson ; et il nous parolt utile de faire observer que cette disposition devaisseaux sanguins favorise l'opinion du savant naturaliste Fischer, bibliothécaire de l'école centrale de Mayence , qui , dans un ouvrage très-intéressant sur la respiration des poissons, a montré comment il seroit possible que la vessie aérienne de ces animaux servît non-seulement à faciliter leur natation, mais encore à suppléer à leur respiration et à maintenir leur sang dans l'état le plus propre à conserver leur vie.

Il ne manque donc rien au gymnote électrique de ce qui peut donner des mouvemens prompts et long-temps soutenus; et, comme parmi les causes de la rapidité avec laquelle il nage , nous avons compté la facilité avec laquelle il peut se lier en différens sens, et par conséquent appliquer des parties plus ou moins grandes de son corps aux divers objets qu'il rencontre, il doit jouir d'un toucher plus délicat et présenter un instinct plus relevé que ceux d'un trèsgrand nombre de poissons.

Cette intelligence particulière lui fait distinguer aisément les moyens d'atteindre les animaux marins dont il a fait sa nourriture , et ceux dont il doit éviter l'approche dangereuse. La vitesse de sa natation le transporte dans des temps très-courts auprès de sa proie , ou loin de ses ennemis ; et lorsqu'il n'a plus qu'à immoler des victimes dont il s'est assez approché, ou à repousser ceux des poissons supérieurs en force auxquels il n'a point échappé par la fuite , il déploie la puissance redoutable qui lui a été accordée , il met en jeu sa vertu engourdissante, il frappe à grands coups , et répand autour de lui la mort ou la stupeur* Cette qualité torporifique du gymnote électrique découvert, dit -on, auprès de Cayenne , par Van-Berkel , a été observée dans le même pays par le naturaliste Bicber, dés 1671. Mais ce n'est que quatrevingts ans, ou environ, après cette époque, que ce même gymnote a été de nouveau examiné avec attention par la Condamine , Ingram, Gravesand, Allamand, Muschenbroeck , Gronou , Vander-Lolt , Fermin , Bankroft, et d'autres habiles physiciens qui l'ont vu dans l'Amérique méridionale , ou l'ont fait apporter avec soin en Europe. Ce n'est que vers 1773 que Williamson à Philadelphie, Garden dans la Caroline, Walsh , Pringle, Magellan, etc., à Londres, ont aperçu les phénomènes les plus propres à dévoiler le principe de la force torporifique de ce poisson. L'organe particulier dam

fl* LE GYMNOTE

lequel réâde "fcette vertu , et que Hunter a si bien décrit, n'a été connu qu'à peu prés dans le même temps» pendant que l'organe électrique de la torpille a été vu par Stenon dès avant 1673 , et peut-être vers la même année par Lorenzini. Et Ton ne doit pas être étonné de cette différence entre un gymnote que Ton n'a rencontré, en quelque sorte , que dans une partie de l'Amérique méridionale ou de l'Afrique , et une raie qui habite sur les côtes de la mer d'Europe. D'un autre côté, le gymnote torporifique n'ayant été fréquemment observé que depuis le commencement de l'époque brillante de la physique moderne , il 11 a point été l'objet d'autant de théories plus ou moins ingénieuses, et cependant plus ou moins dénuées de preuves, que la torpille. On n'a eu, dans le fond, qu'une même manière de considérer la nature des divers phénomènes présentés par le gymnote : on les a rapportés ou a l'électricité proprement dite, ou à une force dirivée de cette puissance. Et comment des physiciens instruits des effets de l'électricité n'auroient-ils pas été entraînés à ne voir que des faits analogues dans les produits dm pouvoir du gymnote engourdissant ?

Lorsqu'on touche cet animal avec une seule main, on n'éprouve pas de commotion , ou on n'en ressent qu'une extrêmement foible : mais la secousse est trés-forte lorsqu'on applique les deux mains sur le poisson , et qu'elles sont séparées Tune de l'autre par une distance assez grande.

N'a-t-on pas ici une image de ce qui se passe lorsqu'on cherche à recevoir un coup électrique par le moyen d'un plateau de verre garni convenablement de plaques métalliques, et connu sous le nom de. carreau fulminant ? Si l'on n'approche qu'une main et (Ju'on ne touche qu'une surface , à peine est-on frappé ; mais on reçoit une commotion violente si on emploie les deux mains, et si en s'appliquant aux deux surfaces , elles les déchargent à la fois.

Gomme dans lesexpériences électriques, le coup reçu par le moyen des deux mains a pu être assez fort pour donner aux deux bras une paralysie de plusieurs années.

Les métaux , l'eau , les corps mouillés , et toutes les autres substances conductrices de l'électricité , transmettent la vertu engourdissante du gymnote ; et voilà pourquoi on est frappé au milieu des fleuves , quoiqu'on soit encore à une assez grande distance de l'animal; et voilà pourquoi entore les nette poissons , pour lesquels cette

secousse est beaucoup plus dangereuse, éprouvent une commotion dont ils meurent à l'instant, quoiqu'ils soient éloignés de plus de cinq mètres de l'animal torporifique.

Ainsi qu avec l'électricité , l'espèce d'arc de cercle que forment les deux mains et que parcourt la force engourdissante, peut être trés-agraocti, sans que la commotion soit sensiblement diminuée ; et vingt-sept personnes se tenant par la main et composant une chaîne dont les deux bouts aboutissaient à deux points de la sut face du gymnote, séparés par un assez grand intervalle, ont ressenti , pour ainsi dire, à la fois , une secousse très-vive. Les difféieus observateurs, ou les diverses substances facilement perméables à l'électricité , qui sont comme les anneaux de cette chaîne, peuvent même être éloignés l'un de l'autre de prés d'un décimètre , sans que cette interi uption apparente dans la route préparée arrête la vertu torporifique qui en parcourt également tous les points.

Mais pour que le gymnote jouisse de tout son pouvoir, il faut souvent qu'ij se soit , pour ainsi dire, progressivement animé.

Ordinairement les premières commotions qu'il fait éprouver ne sont pas les plus fortes ; elles deviennent plus vives à mesure qu'il s'évertue , s'agite , s'irrite ; elles sont terribles , lorsque , si je puis employer les expressions deplusieùrs observateurs, il est livré à une sorte de rage.

Quand il a ainsi frappé à coups redoublés autour de lui, il s'écoule fréquemment un intervalle assez marqué avant qn'il ne fasse ressentir de secousse , soit qu'il ait besoin de donner quelques momens de repos à des orgai>es qui viennent d'être violemment exercés, ou soit qu'il emploie ce temps plus ou moins court à ramasser dans ces mêmes organes une nouvelle quantité d'un fluide foudroyant ou torporifique.

Cependant il paroK qu'il peut produire non-seulement une commotion, mais même plusieurs sceousses successives, quoiqu'il soit plongé dans l'eau d'un vase isolé , c'est-à-dive d'un vase entouré de matières qui ne laissent passer dans l'intérieur de ce récipient aucune quantité de fluide propre à remplacer celle qu'on pourroit supposer dissipée dans l'acte qui frappe et engourdit.

Quoi qu'il en soit, on a assuré qu'en serrant fortement le gymnote pur le dos , on lui ôtoit le libre exercice de ses organes extérieurs , et on suspendott les effets* de k vertu dite électrique qu'il possède. Ce fait est bien, plus d'accord avec les résultats du

LE GYMNOTE

plus grand nombre d'expériences faites sur le gymnote, que l'opinion d'un savant physicien qui a écrit que l'aimant attiroit ce poisson, et que par son contact cette substance lui enlévoit sa propriété torporifique. Mais, s'il esl vrai que des nègres sont parvenus à manier et à retenir impunément hors de l'eau le gymnote électrique, on pourroît croire , avec plusieurs naturalistes, qu'ils emploient, pour se délivrer ainsi d'une commotion dangereuse, des morceaux de bois qui , par leur nature , ne peuvent pas transmettre la vertu électrique 011 engourdissante , .qu'ils évitent tout contact immédiat avec l'animal , et qu'ils ne le touchent que par l'intermédiaire de ces bois non conducteurs de l'électricité.

Au reste, le gymnote torporiûque présente un autre phénomène bien digne d'attention, que nous tâcherons d'expliquer avant la fin de cet article, et qui ne surprendra pas les physiciens instruits des belles expériences relatives aux divers mouvemens musculaires que l'on peut exciter dans les animaux pendant leur vie ou après leur mort , et que l'on a nommées galvaniaues, à cause de leur premier auteur, m. Galvani. 11 est arrivé plusieurs fois qu'après \a mort du gymnote, il étoit encore, pendant quelque temps, impossible de le toucher sans éprouver de secousse.

Mais nous avons à exposer encore de plus grands rapports entre les effets de l'électricité et ceux de la vertu du gymnote engourdissant. Le premier de ces rapports très-remarquables est l'analogie des instrumens dont on se sert dans les laboratoires de physique pour obtenir de fortes commotions électriques, avec les organes particuliers que le gymnote emploie pour faire naître des ébranlemens plus ou moins violens. Voici en quoi consistent ces organes, que Hunter a très-bien décrits.

L'animal renferme quatre organes torporifiques, deux grands et deux petits. L'ensemble de ces quatre organes est si étendu , qu'il compose environ la moitié des parties mosculeuses et des autres parties molles du gymnote, et peut-être le tiers de la totalité du poisson.

Chacun des deux grands organes engourdssans occupe un des côtés du gymnote, depuis l'abdomen jusqu'à l'extrémité de la queue ; et comme nous avons déjà vu que cet abdomen étoit très-court, et qu'on pourroit croire, au premier coup d'oeil, que 'l'animal u'a qu'une tête et une queue trèsproloDgées, on peut juger aisément de la

longueur très • considérable de cet detgut

grands organes. Ils se terminent vers le bout de la queue comme par un point ; et ils sont assez larges pour n'être séparés l'un de l'autre que \er$ le haut par les muscles dorsaux, vers le milieu du corps par la vessie natatoire , et vers le bas par une cloison particulière avec laquelle ils s'unissent intimement, pendant qu'ils sont attachés par une membrane cellulaire , lâche , mais très-forte, aux autres parties- qu'ils touchent.

De chaque côté du gymnote , un petit or. gane torporiûque , situé au-dessous du grand, commence et finit à peu prés aux mêmes points que ce dernier, se termine de même par une sorte de pointe . présente par conséquent la figure d'un long triangle ou, pour mieux dire, d'une longue pyramide triangulaire, et s'élargit néanmoins un peu vers le milieu de la queue.

Entre le petit organe de droite et le petit organe de gauche , s'étendent longitudinalement les muscles sous-caudaux, et la longue série d'ailerons ou soutiens osseux des rayons très-nombreux de la nageoire de l'anus.

Ces deux petits oiganes sont d'ailleurs séparés des deux grands organes supéi leurs par une membrane longitudinale et presque horizontale, qui s'attache d'un côté à la cloison verticale par laquelle les deux grands organes sont écartés l'un de l'autre dans leur partie inféiieure , et qui tient, par le côté opposé, à la peau de l'animal.

De plus, cette disposition générale est teWe , que lorsqu'on enlève la peau de l'une des faces latérales de la queue du gymnote, on voit facilement le grand organe , tandis que, pour apercevoir le petit qui est audessous , il faut ôter les muscles latéraux qui accompagnent la longue nagooii^ de* l'anus.

Mais quelle est la composition intérieure de chacun de ces quatre organes grands ou petits ?

L'intérieur de chacun de cesinstrumens, en quelque sorte électriques, présente un grand nombre de séparations horizontales, coupées presque à angles droits par d'autres séparations à peu près verticales.

Les premières séparations sont non'setr»

lement horizontales, mais situées dans le sens de la longueur du poisson, et parai» léles les unes aux autres. Leur largeur est égale à celle de l'organe, et «par conséquent» dans beaucoup d'endroits, à la moitié idè la largeur de l'animal,, ou enrironrfiltoi

LE GYMNOTE

sut des longueurs inégales. Les plus voi- Bines du bord supérieur sont aussi longues ou presque aussi longues que l'orgaue ; les inférieures se terminent plus prés de leur origine ; et l'organe finit, vers l'extrémité de la queue, par un bout trop aminci pour qu'on puisse voir s'il y est encore composé de plus d'une de ces séparations longitudinales.

Ces membranes horizontales sont éloignées Tune de l'autre , du côté de la peau , par un intervalle qui est ordinairement de près d'un millimètre ; du côté de l'intérieur du corps , on les voit plus rapprochées , et même , dans plusieurs points , réunies deux à deux; et elles sont comme onduleuses dans les petits organes. Hunter en a compté trente -quatre dans un des deux grands organes d'un gymnote de sept décimètres, ou à peu prés, de longueur, et quatorze dans un des petits organesdu même individu.

Les séparations verticales qui coupent à angles droits les membranes longitudinales sont membraneuses, unies, minces, et si serrées l'une contre l'autre , qu'elles paroissent se toucher. Hunier en a vu environ deux cent quarante dans une longueur de vingt-cinq millimètres, ou à peu près.

C'est avec ce quadruple et très-grand appareil dans lequel les surfaces ont été multipliées avec tant de profusion , que le gymnote parvient à donner dés ébranleinens violens , et à produire le phénomène qui établit le second des deux principaux rapports par lesquels sa vertu engourdissante se rapproche de la force électrique. Ce phénomène consiste en des étincelles entièrement semblables à celles que l'on doit à l'électricité. On les voit, comme dans un grand nombre d'expériences électriques proprement dites, paraître dans les petits intervalles qui séparent les diverses portions de la chaîne le long de laquelle on fait circuler la force engourdissante. Ces étincelles ont été vues pour la première fois à Londres par Walsh , Pringle et Magellan. Il a suffi* Walsh , pour les obtenir, de composer une partie de la chaîne destinée à être parcourue par la force torporifique, de deux lames de métal, isolées sur un carreau de verre , et assez rapprochées pour ne laisser entre elles qu'un trèspetit intervalle ; et on a distingué avec facilité ces lueurs, lorsque l'ensemble de l'appareil s'est trouvé placé dans une chambre entièrement dénuée de toute autre lumière. On obtient une lueur semblable , lorsqu'on substitue une grande torpille à m gymnote électrique , ainsi que l'a appris

Galvaui dans un mémoire que nous avons déjà cité1; mais elle est plus foible que le petit éclair dû à la puissance du gymnote, et l'on doit presque toujours, avoir besoin d'un microscope dirigé vers le petit intervalle dans lequel on l'attend , pour la distinguer sans erreur

Au reste , pour voir bien nettement comment le gymnote électrique donne naissance et à de petites étincelles et à de vives commotions , formons-nous de ses organes engourdissans la véritable idée que nous devons en avoir.

On peut supposer qu'un grand assemblage de membranes horizontales ou verticales est un composé de substances presque aussi peu capables de transmettre la force électrique que le verre et les autres matières auxquelles on a donné le nom d'trfioélectnquesj ou de non conductrices , et dont ou se sert pour former ces vases foudroyans appelés bouteilles de Leydc , ou ces carreaux aussi fulminans, dont nous avons déjà parlé plus d'une fois. 11 faut considérer les quatre organes du gymuote comme nous avons considéré les deux organes de la torpille ; il faut voir clans ces instrumens une suite nombreuse de petits carreaux de la nature des carreaux foudroyans, une batterie composée d'une quantité extrêmement considérable de pièces en quelque sorte électriques. Et comme la force d'une batterie de ceUe sorte doit s'évaluer par l'étendue plus ou moins grande de la surface des carreaux ou des vases qui la forment , j'ai calculé quelle pourroit être la grandeur d'un ensemble que l'on supposeroit produit par les surfaces réunies de toutes les membranes verticales et horizontales que renferment les quatre organes torporifiques d'un gymnote long de treize décimètres , en ne comptant cependant pour chaque membrane que la surface d'un des grands côtés de cette cloison : j'ai trouvé que cet ensemble présenteroït une étendue au moins de treize mètres carrés, c'est-à-dire , à très-peu prés , de cent vingttrois pieds également carrés. Si l'on se rappelle maintenant que nous avons cru expliquer d'une manière trés-satisfaisante la puissance de faire éprouver de fortes commotions qu'a reçue la torpille , en montrant que les surfaces des diverses portions de ses deux organes électriques pou voient égaler par leur réunion cinquante - huit

Page 1