I.À Nature comprend l'espace, le temps, et la matière
L'espace et le temps .sont deux immensités sans bornes , deux infinis que l'imagination la plus élevée ne peut entrevoir, parce qu'ils ne lui présentent ni commencement ni fin. La matière les soumet à l'empire de l'intelligence. Elle a une forme ; (HAc circonscrit donc l'espace. Elle se meut; elle limite donc le temps. La pensée mesure l'étendue ; l'attention compte les intervalles de la durée , et la science commence. -
Mais si la matière en mouvement nous apprend à connoître le temps, que la durée nous dévoile la suite des mouvemens de la matière; qu'elle nous révèle ses changemens; qu'elle nous montre surtout les modifications successives de la matière organisée, vivante, animée et sensible ^qu'elle en éclaire les admirables métamorphoses; (fie le passé nous serve à compléter l'idée du présent.
Tel étoit le noble objet de la méditation des sages, dans ces contrées fameuses dont le nom seul réveille tant de brillans souvenirs, dans cette Grèce poétique, l'heureuse paine de l'imagination , du talent et du génie. *
Lorsque l'automne n'exerçoit plus qu'une douce influence , que les zéphyrs légers balançoient seuls une atmosphère qui n'étoit plus embrasée par les feux dévorans du midi, et que les fleurs tardives n'embellissoient que pour peu de temps laverdure qui bientôt devoit aussi cesser de revêtir la terre , ils alloient , sur le sommet d'un promontoire écarté, jouir du calme de la solitude , du charme de la contemplation, et de l'heureuse et cependant mélancolique puissance d'une saison encore belle près de la fin de son règne enchanteur.
Le soleil étoit déjà descendu dans l'onde ; ses rayons ne doroient plus que le sommet des montagnes ; le jour alloit finir ; les vagues je là mer, mollement agitées, vendent expirer doucement sur la rive; les
dépouilles des forêts, paisiblement entraînées par un souffle presque insensible, tomboient silencieusement sur le sable du rivage ? au milieu d'une rêverie touchante et religieuse, l'image d'un grand homme que l'on avoit perdu , le souvenir d'un ami que l'on~ avoit chéri , vivifioient le sentiment , animoientla pensée, échauflbient l'imagination ; et la raison elle-même , cédant à ces inspirations célestes, se plonge oit dans le passé , et remontoit Ters l'origine des êtres.
Quelles lumières ils puisoient dans ces considérations sublimes 1
Quelles hautes conceptions peut nous donner une vue même rapide des grands objets qui enchaînoient leurs réflexions et charmoient leurs esprits !
A leur exemple , étendons nos regards sur le temps qui s'avance , aussi bien que sur le temps qui fuit. Sachons voir ce qui sera , dans ee qui a été; et, par une pensée hardie , créons, pour ainsi dire, l'avenir en portant le passé au-delà du point où noua sommes.
Dans cette admirable et immense suite d'événemens, quelle considération générale nous frappe la première ?
Les êtres commencent, s'accroissent, décroissent et finissent. L'augmentation et la diminution de leur masse, de leurs formes, de leurs qualités , composent seules leur durée particulière. Elles se succèdent sans intervalle. Autant la Nature est constante dans ses lois , autant elle est variable dans les effets qui en découlent. L'instabilité est de l'essence de la durée particulière des êtres ; et le néant en est le terme, comme il en a été le principe.
Le néant! C'est donc à cet abîme qu'aboutissent et ce que nos sens nous découvrent dans le présent, et ce que la mémoire nous montre dans le passé, et ce que la pensée nous indique dans l'avenir. Tout s'efface, tout s'évanouit. Et ces dons si recherchés y la santé , la beauté , la force ; et ces produits de l'industrie humaine, dont
DISCOURS
se composent les richesses, la supériorité, la puissance ; et ces chefs-d'œuvre de l'art, que l'admiration reconnoissante a, pour ainsi dire , divinisés ; et ces monumens superbes que le génie a voulu élever contre les efforts des siècles sur l'Asie, l'Afrique et l'Europe étonnées ; et ce* pyramides que nous nommons antiques . parce que nous ignorons combien de millions de générations ont disparu depuis que leur hauteur rival se avec celle des montagnes; et ces résultats du besoin ou de la prévoyance du philosophe, les lois qui constituent les peufiles, les institutions qui les protègent , les usages qui les régissent, les mœurs qui les défendent , la langue qui les distingue ; et les nations elles-mêmes se répandant audessus des vastes ruines des empires écroulés les uns sur les autres; et les ouvrages en apparence si durables de la nature, les forêts touffues, les Andes sourcilleuses, les fleuves rapides , les îles nombreuses , les continens, les more , bie * plus prés de cesser d'être que la gloire du grand homme qui les illustre ; et cette gloite elle-même ; et le théât e de toute renommée , le globe que nous habitons; et les sphères qui se meuvent dans les espaces célestes; et les soleils qui iesplendissent dans l'immensité; tout passe, tout disparoit, tout cesse d'exister.
Maïs tout s'efface par des nuances variées comme les différons êtres ; tout tombe dans le gouffre de la non existence , mais par des degiés très-inégaux ; et les divers êtres ne s'y engloutissent qu'après des durées inégales.
Ce sont ces durées particulières, si diversifiées et par leur étendue et par leur graduation , que l'on doit chercher à connoître,
Qu'il est important d'essayer d'en déterminer les époques 1
Cousacrons donc maintenant nos efforts à nous former quelque idée de celle des espèces qui vivent sur le globe. ,
Quelle lumière plus propre à nous montrer leurs véritables traits , que celle que nous pourrions faire briller en traçant leurs annales !
Mais pour que nos tentatives puissent engager les amis de la science à conquérir cette belle partie de l'empire de la Nature, non-seulement n'étendons d'abord nos recherches que vers la durée des espèces qui ont reçu le sentiment avec la vie, mais ne considérons en quelque sorte aujourd'hui que celle des espèces d'animaux
pour lesquelles nous sommes aides par le plus grand nombre de monumens déposes
f>ar ie temps dans les premières couches de a terre , et faciles à découvrir, à décrire et à comparer.
Que l'objet principal de notre examen loit doue , dans ce moment , la durée de quelques-unes des espèces dont nous avons entrepris d'écrire. l'histoire : en rapprochant les uns des autres les résultats de nos effoits particuliers, en découvrant les rcsscmb'ances de ces résultats, en tenant compte de leurs différences, en reunissant les produits de ces diverses comparaisons , en soumettant ces produits généraux à de nouveaux rapprochemens, et en parcourant ainsi successivement différens ordres d'idées , nous tâcherons de parvenir à quelques points de vue élevés d'où nous pourrons indiquer, avec un peu de précision , les différentes routes qui conduisent aux divers côtés du grand objet dont nous allons essayer de contempler une des faces* Le temps nous échappe plus facilement encore que l'espace. L'optique nous a soumis l'univers : nous ne pouvons saisir le temps qu'en réunissant par la pensée les traces de ses produits et de ses ravages, en découvrant l'ordre dans lequel ils se sont succédé , en comptant les mouvemens semblables par lesquels ou pendant lesquels ils ont été opérés.
Mais pour employer avec plus d'avantage ce moyen de le conquérir, méditons un instant sur les deux grandes idées dont se compose notre sujet , durée des espèces ; tâchons de ne pas laisser de voile au-devant de ces deux objets de notre réflexion ; déterminons avec précision notre pensée ; et d'abord distinguons avec soin la durée de l'espèce d'avec celle des individus que l'espèce renferme.
C'est un beau point de vue que celui d'où l'on compareront la rapidité des dégradations d'une espèce qui s*avance vers la fin de son existence , avec la brievetç des instans qui séparent la naissance des individus du terme de leur vie. Nous le recommandons, ce nouveau point de vue, à l'attention des naturalistes. En effet, ni les raisonnemens d'une théorie éclairée , ni les conséquences de l'examen des monumens, ne laissent encore entrevoir aucun rapport nécessaire entre la longueur delà vie des indh idus et la permanence de l'espèce. Lesgénérations des individus paroissent pouvoir être moissonnées avec plus ou moins de vitesse, sans que l'espèce ait reçu plusou moins
SUR LA DURSB DES ESPECES
de forée pour résister aux Causes qui l*ahércot, aux puissances qui l'entraînent vers le dernier moment de sa durée. Un individu cesse de vivre quand ses organes perdent leurs formes, leurs qualités, ou leurs liaisons; une espèce cesse d'exister lorsque l'effet de ses modifications successives fait en* Douir ses attributs distiuctifs t mais les fermes et les propriétés dont l'ensemble constitue la vie d'un individu peuvent être détruites ou séparées dans cet être considéré comme isolé, sans que les causes qui les désunissent ou les anéantissent agissent sur les autres individus, qui dès-lors prolongent l'espèce jusqu'au moment où ils sont frappés à leur tour. D'ailleurs ces mêmes causes peuvent diminuer l'intensité de ces qualités, et altérer les effets de ces formes , sans les modifier dans ce qui corn* pose l'essence de l'espèce ; et ces modifie** tions qui dénaturent l'espèce peuvent aussi s# succéder, sans que les organes cessent de jouer avec assez de liberté et de force pour conserver le feu de la vie des individus.
Quels sont donc les caractères distiuctifs des espèces ? ou pour mieux dire, qu est-ce qu'une espèce?
Tous ceux qui cultivent la science de la Nature emploient à chaque instant ce mot espèce, comme une expression très-précise. Ils disent que tel animal appartient à telle espèce , ou qu'il en est une variété passa* gère ou constante , ou qu'il ne peut pas en faire partie ; cependant combien peu de naturalistes ont une notion distincte du sens qu'ils attachent à ce mot , même lorsqu'ils ont donné des règles pour parvenir à l'ap* pliquer! Quelques auteurs l'ont défini; mais si on déterminait les limites des. espèces d'après leurs principes, combien ne rcuniroit-on pas d'êtres plus différons les nns des autres que ceux que l'on tie adroit séparés l
Que la lumière du métaphysicien conduise donc ici l'ami de la Nature.
Les individus composent l'espèce; les espèces, le genre ; les genres, l'ordre ; les ordres , la classe ; les classes , le règne ; les règnes, la Nature.
Nous aurons fait un grand pas vers la détermination de ce mot espèce, si nous indiquons les différences qui se trouvent entre les rapports des individus avec l'espèce, et ceux des espèces avec le genre.
Tous les individus d'une espèce peuvent se ressembler dans toutes leurs parties , et de manière qu'on ne puisse les distinguer
les uns des antres qu'en les voyant à la /ois : les espèces d'un genre doivent différer les unes des autres par un trait assez marqué pour que chacune de ces espèces, considérée même séparément , ne puisse être confondue avec une des autres dans aucune circonstance.
L'idée de l'Individu amène nécessairement l'idée de l'espèce : on ne peut pas concevoir l'un sans l'autre. Une espèce existerait donc , quoiqu'elle ne présentât qu'un seul individu , et quand bien même en la supposeroit seule. On ne peut imaginer un genre avee une seule espèce , qu'autant qu'on le fait contraster avec un autre genre.
On doit donc rapporter à la même espèce deux individus qui se ressemblent en tout. Mais, lorsque deux individus présentent des différences qui les distinguent , d'après quel principe faudra-t-il se diriger pour les comprendre ou ne pas les renfermer dans la même espèce ? De quelle nature doivent être ces dissemblances offertes par deux êtres organisés , du même âge et du même sexe , pour qu'on le considère comme de deux espèces différentes? Quel doit être le nombre de ces différences ? Quelle doit être la constance de ces signes distinclifs ? ou , pour mieux dire , quelles doivent être la combinaison ou la compensation de la nature , du nombre et de la permanence de ces marques caractéristiques? En un mot, de quelle manière en doit-on tracer l'échelle ? Et lorsque cette mesure générale aura été graduée, par combien de degrés faudra-t-il que deux êtres. soient séparés , pour n'être pas regardés comme de la même espèce ?
Il y a long-temps que nous avons tâché de faire sentir la nécessité de la solution de ces problèmes. Plusieurs habiles naturalistes partagent maintenant notre opinion à ce sujet. Nous pouvons donc concevoir l'espérance de voir réaliser le grand travail que nous désirons à cet égard.
Les principes généraux , fondés sur l'observation , dirigeront la composition et la graduation de l'échelle que nous proposons , et dont il faudra peut-être autant de modifications qu'il y a de grandes classes d'être organisés.. Mais, nous sommes obligés de l'avouer, la détermination du nombre de degrés qui constituera la diversité d'espèce ne pourra être constante et régulière qu'autant qu'elle sera l'effet d'une sorte de convention entre ceux qui culti» vent la science. Et pourquoi a» peepi»*
DISCOURS
clamer une vérité importante ? 11 en est de l'espèce comme du genre , de l'ordre et de la classe ; elle n'est au fond qu'une abstraction de l'esprit , qu'une idée colleor tive, nécessaire pour concevoir, pour comparer, pour connoitre, pour instruire. La Nature n'a créé que des êtres qui se ressemblent, et des êtres qui diffèrent. Si nous ne voulions inscrire dans une espèce que les individus qui se ressemblent en tout, nous pourrions dire que l'espèce existe véritablement dans la Nature et par la Nature. Mais les produits de la même portée ou de la même ponte sont évidemment de la même espèce ; et cependant combien de différences au moins superficielles ne présentent-ils pas très-fréquemment! Dés l'instant que nous sommes obligés d'appliquer ce mot espèce à des individus qui ne se ressemblent pas dans toutes leurs parties, nous ne nous arrêtons à un nombre de dissemblances plutôt qu'à un autre , que par une vue de l'esprit fondée sur des probabilités plus ou moins grandes ; nous sommes dirigés par des observations comparées plus ou moins convenablement : mais nous ne trouvons dans la Nature aucune base de notre choix , solide, immuable , indépendante de toute volonté arbitraire.
En attendant que les naturalistes aient établi sur la détermination de l'espèce la convention la plus raisonnable , nous suivrons cette sorte de définition vague , ce résultat tacite d'une longue habitude d'observer, ce tact particulier, fruit de nombreuses expériences, qui a guidé jusqu'ici les naturalistes les plus recommandantes par la variété de leurs connoissances et la rectitude de leur esprit. Et afin que cet emploi forcé d'une méthode imparfaite à quelques égards ne puisse jeter aucune défaveur sur les conséquences que nous allons présenter, nous restreindrons toujours dans des limites si étroites l'étendue de l'espèce, qu'aucune manière plus parfaite de la considérer ne pourra à l'avenir nous obliger à rapprocher davantage ces bornes, ni par conséquent à nous faire regarder comme appartenant à deux espèces distinctes, deux individus que nous aurons considérés comme faisant partie de la même.
Une espèce peut s'éteindre de deux manières.
Elle peut périr tout entière, et dans un temps très-court , lorsqu'une catastrophe violente bouleverse la portion de la
surface du globe sur Jaquelle ellcvivoît , et que l'étendue ainsi que la rapidité du mouvement qui soulève , renverse , transporte , brise et écrase , ne permettent à aucun individu d'échapper à la destruction. Ces phénomènes funestes sont des événemens que l'on peut considérer, relativement à la durée ordinaire des individus , et même des espèces , comme extraordinaires dans leurs effets, et irréguliers dans leurs époques. Nous ne devons donc pas nous servir de la comparaison de leurs résultats pour tâcher de parcourir la route que nous nous sommes tracée.
Mais, indépendamment de ces grands coups que la Nature frappe rarement et avec éclat ,* une espèce disparoît par une longue suite de nuances insensibles et d'altérations successives. Trois causes principales peuvent l'entraîner ainsi de dégradation en dégradation.
Premièrement , les organes qu'elle présente peuvent perdre de leur figure , de leur volume , de leur souplesse , de leur élasticité , de leur irritabilité , au point de ne pouvoir plus produire , transmettre ou faciliter les mouvemens nécessaires ik l'existence.
Secondement, l'activité de ces mêmes organes peut s'accroître à un si haut degré , que tous les ressorts tendus avec trop de force , ou mis en jeu avec trop de rapidité, et ne pouvant pas résister à une action trop vive ni à des efforts trop fréquens, soient dérangés , réformés et brisés.
Troisièmement, l'espèce peut subir un si grand nombre de modifications dans ses formes et dans ses qualités , que, sans rien perdre de son aptitude au mouvement vital , el1^ se trouve , par sa dernière conformation et par ses dernières propriétés , plus éloignée de son premier état que d'une espèce étrangère : elle est alors métamorphosée en une espèce nouvelle. Les élcmens dont elle est composée dans sa seconde manière d'être sont de même nature qu'auparavant ; mais leur combinaison a changé : c'est véritablement une seconde espèce qui succède à l'ancienne ; une nouvelle époque commence : la première durée a cessé pour être remplacée par une autre ; et il faut compter les instans d'une seconde existence.
Maintenant si nous voulons savoir dans quel ordre s'opèrent ces diminutions , ces accroissemens, ces changemens de la conformation de l'espèce , de ses propriétés, de ses attributs; si nous voulons chercher
SUR LA DURÉE DES ESPÈCES
quelle est la série naturelle de ses altérations, et reconnoître la succession dans laquelle ces dégradations paroissent le plus liées les unes aux autres , nous trouverons que respèce descend vers la fin de sa durée par une échelle composée de douze degrés principaux.
Nous verrons au premier de ces degrés les modifications qu'éprouvent les tégumens dans leur contexture et dans les ramifications des vaisseaux qui les arrosent, au point d'influer sur la faculté de réfléchir ou d'absorber la lumière , et de changer par conséquent le ton ou la disposition des couleurs.
Ces modifications peuvent être plus grandes; et alors les tégumens, variant nonseulement dans les nuances dont ils sont peints , mais encore dans leur nature , offrent le second degré de la dégénération de Fespèce.
Le changement de la grandeur et celui des proportions offertes par les dimensions constituent le troisième et le quatrième degré de l'échelle.
Au cinquième degré, nous plaçons les altérations des formes extérieures; au. sixième , celles des organes intérieurs ; et nous trouvons au septième 1'affoiblisscment ou l'exaltation de la sensibilité dans les êtres gai en sont doués. Nous y découvrons par conséquent toutes les nuances de perfection ou d'hébêtation que peuvent montrer le tact et le goût , ces deux sens nécessaires à tout être animé ; et nous y voyons de plus toutes les variétés qui résultent de la présence ou de l'absence de l'odorat, de la vue et de l'ouïe , et de toutes les' diversités d'intensité que peuvent offrir ces trois sens moins essentiels à l'existence de l'animal.
Les qualités qui proviennent de ces grandeurs, de ces dimensions, de ces formes, de ces combinaisons de sens plus ou moins actifs et plus ou moins nombreux # appartiennent au huitième degré ; la force et la puissance que ces qualités font naître constituent par leurs variations le neuvième degré de l'échelle des altérations que nous voulons étudier; et lorsque l'espèce parcourt , pour ainsi dire , le dixième , le onzième et le douzième degré de sa durée , elle offre des modifications successives , d'abord dans ses habitudes, ensuite dans' les mœurs , qui se composent de l'influence des habitudes les unes sur les autres, et enfin dans l'étendue et la nature de son séjour sur le globe.
Lorsque les causes qui produisent cette
série naturelle de pas faits par l'espèce vers sa disparition agissent dans un ordre différent de celui qu'eiies observent ordinairement, elles dérangent la succession que nous venons d'exposer : les change mens subis par l'espèce sont les mêmes; mais les époques où ils se manifestent ne sont plus coordonnées de la même manière.
La dépendance mutuelle de ces époques est encore plus troublée , lorsque l'art se joint à la Nature pour altérer une espèce et en abréger la durée.
L'art , en effet , dont un des caractères distinctifs est d'avoir un but limité , pendant que la Nature a toujours des points de vue immenses, franchit tout intervalle inutile au succès particulier qu'il désire, et auquel il sacrifie tout autre avantage. Jl est , pour ainsi dire , de l'essence de l'art , de tyranniser par des efforts violens les êtres que la Nature régit par des forces insensibles : et l'on s'en convaincra d'autant plus qu'on réfléchira avec quelque constance sur les différences que nous allons faire remarquer entre la manière dont la Nature fait succéder une espèce à une autre , et les moyens que l'art emploie pour altérer celle sur laquelle il agit ; ce qu'il appelle la perfectionner, et ce qui ne consiste cependant qu'à la rendre plus propre à satisfaire ses besoins.
Lorsque la Nature crée dans les espèces des rouages trop compliqués qui s'arrêtent, ou trop simples qui se dérangent; des ressorts trop foibles qui se débandent , ou trop tendus qui se rompent ; des organes extérieurs trop disproportionnés par leur nombre , leur division , ou leur étendue , aux fonctions qu'ils doivent remplir; des muscles trop inertes, ou trop irritables: des nerfs trop peu sensibles , ou trop faciles à émouvoir; des sens soustraits par leur place et par leurs dimensions à une assez grande quantité d'impressions, ou' trop exposés par leur épanouissement à des ébranlemens violens et fréquemment répétés ; et enfin , des mouvemens trop lents ou trop rapides ; elle agit par des forces foiblement graduées , par des opérations trèsprolongées, par des changemens insensibles.
L'art, au contraire, lorsqu'il parvient à faire naître des altérations analogues , les produit avec rapidité , et par une suite d'actions très-distinctes et peu nombreuses.
La Nature étend son pouvoir sur tous les individus; elle les modifie en mêiae
DISCOURS
temps et de la même manière ; elle change
véritablement l'espèce,
L'art ne pouvant soumet tre à ses procédés qu'une partie de ces individus, donne le jour à une espèce nouvelle , sans détruire l'ancienne : il n'altère ras, a proprement parler, l'espèce ; il la double.
11 ne dispose pas , comme la Nature , de l'influence du climat, 11 ne détermine ni les élémens du fluide dans lequel l'espèce est destinée à vivre, ni sa densité ', ni sa profondeur1, ni la chaleur dont les rayons solaires ou les émanations terrestres peuvent le pénétrer, ni son humidité ou sa sécheresse ; en un mot , aucune des qualités qui, augmentant ou diminuant l'analogie de ce fluide avec les organes de la respiration, le rendent plus ou moins propre à dtnner aux sucs nourriciers le mouvement vivifiant et réparateur 8.
Lorsque la Nature fixe le séjour d'une espèce auprès d'un aliment particulier^ la quantité que les individus en consomment
t . Tout fçpH d'ailleurs , un fluide reçoilçt p^rd la elialeut avec d'autant plus de facilité que sa densité est moindre.
9. Le savant et habile physicien baron de ni*n*bo)|K a prouvé que l'eau de la mer a, sur ions les lu**- fond» , une température plm froid* de deux , trais ou quatre degrés . qu'au-dea* sus des profondeurs voisine* Cçtle observation est consignée dans, une lettre adressée par ce célèbre voyageur , de Garaccas en Amérique , à mon confrère Lalande, et que cet astronome a biiHI voulu me communiquer.
3, Mous avons déjà montré » dans le premier Discours et dans plusieurs articles particulière ne celte Histoire, comment un fonde trèa» chaud, trfs-see , nu compoaé de tel ou tel prin* cipe » pouvait donner la mort aux animaux for* ces de le respirer par «n organe peu approprié , et par conséquent comment, lorsque l'action de ce. fhiide n Vtoit pas encore aussi funeste , elle pou-, voit cependant altérer les facultés , diminuer les farces, vicier les formes des individus, modifier l'eapèee, en change* les caractères, en abréger ia durée* Au reste, nous sommes bien aise de faire remarque* que 1'opiaioo que «oui avona émise eu appliquant ce* principe* * la mort des poissons retenus bers de l'eau . est conforme aux idées de physique adoptées dans la €rrèce et dans l'Asie mineure dès le temps d'Homère, et recueillies dans l'un des deU* immortels ouvrages de ce beau génie. Ce père de la ptMfcje européen ue compara an effet , dons le vingf-deui^me livre de son Otfyétée, les panrsuivaus 4e Pwe'lapo, défait» par Ulyaa*, à de» poissons entassés sur un sable »ride /regrettant les ondesqu*ils viennent de qu Uer , et palpitant par l'effet de la chaleur et de ta seche- ***** de Vttir, qui bientôt leur Ati*ntla vie.
n'est déterminée que par les besoins qu'ils éprouvent*
L'ai t., en altérant les individus par 11 nourriture , contraint leur appétit , les soumet à des prêtions ,J>o les force à s'ass» miler une trop grande quantité de *ubslan« ces alimentaires. La Nature ne commande que la qualité de ces mêmes ahjnens ; l'art en ordonne jusqu'à la masse.
Ce n'est qu'à des époques incertaine» et éloignées, et par l'effet de circonstance! que le hasard seul paioît réunir, que la Nature rapproche des êtres qui, remarquables par un commencement d'altération dans leur couleur, dans leurs formes ou dans leurs qualités , se perpétuent par de» générations , dans la suite desquelles ces traits particuliers, gue de nouveaux hasards maintiennent , fortifient et accroissent, peuvent constituer une espèce nouvelle.
La réunion des individus dans lesquels on aperçoit les premiers linéamens de la, nouvelle espèce que l'on désire de voûr pa* roltre , leur reproduction forcée , et le rap» prochement des produits de leur mélange, qui offrent le plus nettement les caractères de cette même espèce , sont au contraire un moyen puissant, prompt et assuré, que l'art emploie fréquemment pour altérer les espèces, et par conséquent pour en diminuer la durée. -
La Nature change ou détruit les espèces en multipliant au-delà des premières proportions d'autres espèces prépondérantes t en propageant, par exemple, l'espèce humaine, qui donne la mort aux êtres qu'elle redoute et ne peut asservir, et relègue dtt moins dans le fond des déserts, dans les profondeurs dés forêts ou dans les abîmes des mers , les animaux dangereux qu'elle ne peut ni enchaîner ni immoler.
L'art seconde sans doute cet acte terri» ble de la Nature en armant la main de l'homme de traits plus meurtriers ou de rets plus inévitables : mais d'ailleurs il attire, au lieu de repousser; il séduit, au lieu d'effrayer; il trompe , au lieu de combattre ; il hâte par la ruse les effets d'une force qui n'acquerroit toute sa supérionti» que par une longue suite de générations trop lentes à son gré ; il s'adresse aux besoins des espèces sur lesquelles il veut régner ; il achète leur indépendance en salis-. faisant leurs appétits; il affecte leur sensij bilité; il en fait des voisins constans, ot" des cohabitans assidus, ou des serviteurs affectionnés et volontaires. Ou des esclaves Contraints et relent» par des fers, et dans .
SUR £A DUREE DES ESPECES
tous les degré* de son empire , il modifie avec promptitude les formes par l'aliment, et les qualités par l'imitation, par rattachement ou par la crainte.
Mais pour mieux juger de tons les objets que nous venons d'exposer, pour mieux déterminer les changeraens dans les qualités qui entraînent des modifications dans les habitudes, pour mieux reconnoître les variétés successives que peuvent présenter les formes , pour mieux voir la dépendance mutuelle des formes, des qualités et des mœurs , il faut considérer avec soin la nature de l'influence des diverses conformations.
Premièrement , il faut rechercher si la nouvelle conformation que Ton reconnoit peut accroître ou diminuer d*unc manière un peu remarquable les facultés de l'animal . si elle peut modifier sensiblement ses instrumens , ses armes , sa vitesse , ses vaisseaux, ses sucs digestifs, ses alimens, sa respiration , sa sensibilité , etc. Par exemple, un de nos plus habiles anatomistes modernes, mon confrère M. Cuvier, a démontré qu'il existoit entre les éléphans d'Asie, ceux d'Afrique, et ceux dont les ossemens fossiles ont été entassés en tant d'endroits de l'Asie ou de l'Europe boréale , des différences de conformation asset grandes pour qu'ils doivent être considérés comme appartenant à trois espèces distinctes ; et cependant des naturalistes ne pourroient pas se servir de Cette belle observation pour contester à des géologues la ressemblance des habitudes et des besoins de l'éléphant d'Asie avec ceux que devoit offrir l'éléphant de Sibérie , puisque ce même éléphant d*Asie et l'éléphant d'Afrique présentent les mêmes facultés et les mêmes mœurs, quoique leurs formes soient pour le moins aussi dissemblables que celles des éléphans asiatiques et des éléphans sibériens.
Secondement , une forme particulière qui donne à un être une faculté nouvelle doit être soigneusement distinguée d'une forme qui retrancheroit au contraire une ancienne faculté. La première peut n'interrompre aucune habitude ; la seconde altère nécessairement la manière de vivre de l'animal. On sera convaincu de cette vérité, r l'on réfléchit que , par exemple . la conformation qui doue i oit une espèce du pouvoir de nager ne la confine roit pas au milieu des eaux , tandis que celle qui' la pri- ▼eroit de cere faculté lui interdiroit un grand nombre de ses actes antérieurs.
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Ajoutons à cette considération importante, que la même conformation qui accroît une qualité essentielle dans certaines circonstances peut l'afibiblir dans d'autres; et pour préférer de citer les faits les plus analogues à l'objet général de cet ouvrage, ne verroit-on pas aisément que les espèces aquatiques peuvent recevoir d'une tète allongée , d'un museau pointu , d'un appendice antérieur très-délié , en un mot d'un avant de très-peu de résistance , une natation plus rapide , lorsque l'animal ne s'en sert qu'au milieu de lacs paisibles, de fleuves peu impétueux, de mers peu agitées; mais que cette même conformation, en surchargeant leur partie antérieure, en gênant leurs mouvemeos, en éloignant du centre de leurs forces le bout du levier qui doit contre -balancer l'action des flots, .peut diminuer beaucoup la célérité de leur pour* suite, ainsi que la promptitude de leurs évolutions, au milieu de l'oeéan bouleversé par la tempête F
Tâchons maintenant d'éclaircir ce que nous venons de dire, en particularisant nos idées, en appliquant quelques-uns des principes que nous avons posés, en réalisant quelques-unes des vues que nous avons proposées.
L'espèce humaine, ce grand et premier objet des recherches les plus importantes , ne doit cependant pas être dans ce moment celui de notre examen particulier.
L'homme a créé l'art par son intelligence, et, bravant avec succès, par lèse*» cours de son industrie , presque toutes les attaques de la Nature, contrebalançant sa puissance, combattant avec avantage le froid, le chaud, l'humidité, la sécheresse, tous ses agens les plus puissans, parvenu à se garantir des impressions physiques, en même temps qu'il s'est livré aux sensations morales, il a gagné autant de stabilité dans les attributs des êtres vivans et animés, que de mobilité dans ceux qui font naître le sentiment, l'imagination el la pensée.
D'ailleurs , que savons-nous de l'histoire de cette espèce privilégiée? Avons-nous découvert dans le sein de la terre quelques restes échappés aux ravages des siècles re-, culés, et qui puissent nous instruire de son état primitif ! ? La Nature nous a-t-elle laissé quelques monumèns qui nous révèlent les formes et les qualités qui distin-
I . Consulte? particulièrement » «e sujet un Mémoire très-judjcieux et très-important que 1* savant Fortis vieut de publier dans lf J0*n*4i de physique de floréal an 8.
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DISCOURS
guoicnt cette espèce supérieure dans les temps voisins de son origine ? A-t-elle transmis elle-même quelques documens de ces âges antiques témoins de sa première existence? A-t-elle pu élever quelque colonne milliaire sur la route du temps, avant que plusieurs siècles n'eussent déjà donné à son intelligence tout son développement, à ses attributs toute leur supériorité , à son pouvoir toute sa prééminence ?
Si nous jetons les yeux sur Tune ou l'autre des trois races principales que nous avons cru devoir admettre dans l'espèce humaine *, que dirons-nous d'abord des modifications successives de la race nègre , de cette race africaine dont nous connoissons à peine les traits actuels, les facultés, le génie, les habitudes, le séjour? Parlerons-nous de cette race mongole qui occupe, depuis le commencement des temps historiques, la plus belle et la plus étendue partie de l'Asie, mais qui, depuis des milliers d'années, constante dans ses affections, persévérante dans ses idées, immuable dans ses lois, dans son culte, dans ses sciences, dans ses arts, dans ses mœurs, ne nous montre l'espèce humaine que commestationnaire, et, ne nous présentant aucun changement actuel, ne nous laisse soupçonner aucune modification passée?
Si nous considérions enfin la race arabe ou européenne, celle que nous pouvons le mieux connoître, parce qu'elle a le plus exercé ses facultés, cultivé son talent, développé son génie, entrepris de travaux, transmis de pensées, tracé de récits, effacé les distances' des temps et des lieux par l'emploi des signes de la parole ou de l'expression du sentiment, parce qu'elle nous entoure de tous les côtés, parce que nous en faisons partie , quelle différence spécifique trouvons-nous , par exemple , entre les Grecs des siècles héroïques et les Européens modernes? L'homme d'aujourd'hui possède plus de connoissances que l'homme de ces siècles fameux : mais il raisonne comme celui des premiers jours de la Grèce; mais il sent comme l'homme du temps d'Homère ; et voilà pourquoi aucun poète ne surpassera jamais Homère, et voilà pourquoi aucun statuaire ne l'empor-
i. J'ai exposé mes idées sur le nombre et les caractères distinctifs des différentes rares et variétés de l'espèce bun^ine, dans le Discours d'ouverture du cours Ue zoologie que j'ai donné en l'an 6. Ce Discours a été imprimé chet M. Plassan.
tera sur l'auteur de l'Apollon Pylhien, pendant que , le trésor des sciences recevant à chaque instant des faits nouveaux , il n'est point de savant du jour qui ne puisse être plus instruit que le Newton de la veille , et voilà pourquoi encore les progrès des arts pouvant être renfermés dans des limites déterminées comme les combinaisons des sentimens *, les chefs-d'œuvre qu'ils produisent peuvent parvenir à la postérité avec la gloire de leurs auteurs, pen- . dant que , les progrès des sciences devant être sans limites, comme les combinaisons des faits et des pensées, les découvertes sont impérissables , ainsi que la renommée des hommes de génie auxquels on les doit : mais les ouvrages mêmes de ces hommes fameux passent presque tous , et sont remplacés par d'autres, à moins que le style qui les a tracés , et qui appartient à l'art , ne les sauve de cette destinée et ne leur donne l'immortalité.
Les animaux qui ressemblent le plus à l'homme , les mammifères, les oiseaux , les quadrupèdes ovipares et les serpens, ne seront pas non plus les sujets des réflexions par lesquelles nous terminerons ce Discours : nous préférerons d'appliquer les idées que nous venons d'émettre à ceux qui, dans la progression de simplicité des êtres, suivent ces animaux, lesquels, de même que l'homme , respirent par des poumons. En nous arrêtant aux poissons pour les considérations qu'il nous reste à présenter, nous attacherons notre attention à des animaux dont non-seulement cet ouvrage est destiné à faire connoître l'histoire, mais encore qui vivent dans un fluide particulier, où ils sont exposés à moins de circonstances perturbatrices, de variations su-
I . Il faut faire une exception relativement aux arts, tels que la peinture, la musique, etc., dont les procédés , en se perfectionnant "chaque jour , multiplient les moyens d'exécution , et par conséquent le nombre des créations pos- , sibles.
11 est d'ailleurs évident que cette détermination de limites n'a point lieu pour les arts, lorsqu\ n appliquant leur puissance à de nouveaux objets, en combinant leurs produits, et en leur donnant , pour ainsi dire , par ces opérations , la nature des sciences, le génie les rend propres à exprimer un plus grand nombre de sentimens, à peindre des sujets plus variés ou plus nombreux , à présenter de plus vastes tableaux, à toucher par conséquent avec plus de force , et à faire naître des impressions plus durables. Voyex ce que nous avons dit, à cet égard, dans la Poéti» que de la musique , imprimée en 1785,
SUR LA DURÉE DES ESPECES
biles et funestes, d'accidens extraordinaires, et qui d'ailleurs, par une suilc de Ja lalure de leur séjour, de la date de leur Irigine, de la contexture solide et résisbutc du plus grand nombre de leurs partes, et de la propriété qu'ont ces mêmes portions de se conserver dans le sein de la terre au moins pendant un temps assez long pour y former une empreinte durable, ont dû laisser, et ont laissé en effet, des monumens de leur existence passée , bien pins nombreux et bien plus faciles à reconnoître que presque toutes les autres classes des êties vivans et sensibles.
Nous avons compté douze modifications principales par lesquelles une espèce peut passer de dégradation en dégradation , jusqu'à la perte totale de ses caractères distinctifs, de son essence, et par conséquent de l'existence proprement dite. Parcourons ces modifications.
Nous avons chaque jour sous les yeux des exemples d'espèces de poissons qui, transportées dans des eaux plus troubles ou pins claires, plus lentes ou plus rapides, plus chaudes ou plus froides, non-seulemeni se montrent avec des couleurs non- Telles, mais, éprouvant encore des changemens plus marqués dans leurs tégumens, baignées, attaquées et pénétrées par un fluide diffèrent de celui qui les arrosoit, présentent des écailles, des verrues, des tubercules, des aiguillons très-peu semblantes par leur figure , leur dureté , leur nombre ou leur position , à ceux dont ils étoient revêtus. Il est évident que ces modifications produites dans le même temps et dans un lieu différent ont pu et dû naître dans un temps différent et dans le même lien , et contribuer par conséquent , dans la suite des siècles, à diminuer la durée de l'espèce , aussi bien qu'à restreindre les limites de son habitation lors d'une époque déterminée.
Si l'on c«». rappelle ce que nous avons dit dans les articles particuliers du requin et du squale roussette, sur la grandeur de ces espèces à une époque un peu reculée , on les verra nous offrir deux exemples bien frappans de la cinquième modification qu'une espèce peut subir, c'est-à-dire , de la diminution de grandeur qu'elle peut éprouver. En effet, 011 doit en conclure que les requins dont on a conservé des restes, et dont nous avons mesuré des dents trouvées dans lé sein de la terre , l'cmportoient sur les requins actuels par leur grandeur proprement dite, c'est-à-dire, par
leur masse , par l'ensemble de leurs dimensions , dans le rapport de 343 à 27. Leur grandeur a donc été réduite au douzième au moins de sou état primitif. Une réduction plus frappante encore a été opérée dans l'espèce de la roussette, puisque nous avons donné les moyens de voir que des dents de ce squale , découvertes dans des couches plus ou moins profondes du globe, dévoient avoir appartenu à des individus d'un volume dix-neuf cent cinquante- trois fois plus grand que celui des roussettes qui infestent maintenant les rivages de l'Europe. Et relativement à ces deux exemples des altérations dans les dimensions que peuvent offrir les espèces d'animaux , nous avons deux considérations à proposer. Premièrement , la diminution subie par la roussette a été à proportion cent soixantesix fois plus grande que celle du requin , et cependant , au point où cette dégradation a commencé, le volume du requin n'étoit pas trois fois plus considérable que celui de la roussette. Il est à présumer que si , à cette époque , il avoit été six ou huit fois supérieur, la modification imposée à la roussette auroit été plus grande encore , proportionnellement à celle du requin. En général , on ne sauroit faire trop d'attention à un principe très-important , que nous1 ne cesserons de rappeler : les forces de la Nature , celles qui détruisent comme celles qui produisent , celles qui troublent com< me celles qui maintiennent , agissent trèssouvent, et tout égal d'ailleurs, en raison des surfaces, soit extérieures, soit intérieures , des corps qu'elles attaquent ou régissent; mais tout le monde sait que plus les corps sont petits , et plus à proportion leurs surfaces sont étendues. Il ne faut donc pas être étonné de voir les grands volumes opposer une résistance bien plus longue proportionnellement que celle des petits , aux causes qui tendent à restreindre leurs dimensions dans des limites plus rapprochées. Secondement , il est curieux d'observer que les deux espèces qui ont perdu, l'une les onze douzièmes, et l'autre une portion bien plus étonnante encore de ces dimensions primitives, sont des espèces marines , et par conséquent ont dû être exposées à un nombre de causes altérantes d'autant moins grand , que la température et la nature des eaux des fleuves sont bien plus variables que celles de l'océan , et que, s'il faut admetire les conjectures les plus généralement adoptées, toutes les espèces de poissons a:ant commencé par apparie-
)Q-lC
DISCOIKS
nir à k mer, les fluviatlles ont été exposées à «ne sorte de crise assez forte et à des changemens très-marqués , lorsqu'elles ont abandonné les eaux salées pour aller séjourner au milieu des eaux douces.
Les exemples des proportions changées et des formes altérées , soustraites ou introduites dans une espèce , à mesure qu'elle se dégrade et s'avance vers le terme de sa durée , peuvent être saisis avec facilité dans les diverses empreintes qu'ont laissées des individus de différens genres , enfouis par des catastrophes subites.
11 n'en est pas de même de la sixième et de la septième modification générale : des hasards très-rares peuvent seuls conserver des individus dans un tel état d'intégrité, ou de destruction commencée et de dissection naturelle , qu'on puisse reconooître la forme de leurs organes intérieurs , et celle des parties de leur corps dans lesquelles résidoient les sens dont ils avoient été doués.
Il est encore plus difficile de remonter à la connaissance des qualités , de la force , des habitudes, des mœurs, qui distinguaient une espèce à une époque plus ou moins enfoncée «tons les Igcs écoulés. Ces propriétés ne- sont que des résuit ts dont l'existence peut sans doute être l'objet de conjectures
Fine cm moins vraisemblables , inspirées par inspection des formes qui les out produits, mais sur la nature desquels nous n'avons cependant de notions précises que lorsque des observateurs habiles ont recueilli ces notions et les ont transmises avec fidélité.
La détermination des endroits dans lesquels habitoit une espèce dans les temps anciens est au contraire plus facile que celle de toutes les modifications dont nous venons de parler. Les traces que des individus laissent de leur existence doivent être distinctes jusqu'à un certain degré , pour qu'on puisse , en les examinant , reconnoître dans leurs détails les dimensions et les formes de ces individus; mais un trèsfoiole vestige suffit pour constater la place où ils ont péri, et par conséquent celle où ils avoient vécu
Cette douzième modification des espèces, cette limitation de leur séjour à telle ou telle portion de h surface de la terre, peut être liée avec une ou plusieurs des autres altérations dont nous avons tâché d exposer l'ordre ; et elle peut en être indépendante. Il en résulte, premièrement, lies espèces altérées dans leurs qualités, dans leurs formes ou dans leurs dimensions . et relé- Çiéet tafteât on telle contrée seconde-
ment , des espèces modifiées trop peu profondément dans leur conformation pour que leuis propiiétés aient éprouvé un changement sensible , non altérées même dans leurs formes ou dans leurs dimensions , et cependant confinées sous tel ou tel climat; et troisièmement , des espèces dégradées dans leurs qualités, ou seulement dans leurs formes, mais habitant encore dans les mêmes parties du globe qu'avant le temps où leur métamorphose n'avoit pas commencé.
Nous avons assez parlé de ces dernières.
Quant aux antres espèces, combien ne pourrions-nous pas en citer ! Ici les exemples nous environnent. Le seul mont volcanique de Bolca, auprès de Vérone, a déjà montré sur tes couches entr'ouvertes desfrcgmens très-bien conservés et trés-reconnoissables d'une ou deux raies , de deux gobies , et de plusieurs antres poissons qui ne vivent aujourd'hui que dans les mers de l'Asie , de l'Afrique ; ou de l'Amérique méridionale , dont plusieurs traits sont altérés , et qui cependant offrent les caractères qui constituoient leur espèce , lorsque , réunis en troupes nombreuses vers le fond de la mer Adriatique , une grande catastrophe les surprit au milieu de leurs courses , de leurs poursuites , de leurs combats , et , leur donnant la mort la plus prompte, les ensevelit au • dessous de produits volcaniques, dé substances préservatrices, et de matières propres à les garantir des effets de l'humidité on de tout autre principe corrupteur '.
ï>e pins , parmi les espèces qui n'ont subi , au moins en apparence, aucune modification dans leurs formes, ni dans leurs proportion* , ni dans leur grandeur, ni dans leurs tégumens , nous comptons une firtulaire du Japon on de PAmérique éqnatoriale, enfouie sons des couches sehisteases
i. Nous avons dit plus d'une fois que M. le comte de Gazulaa commence de donner au public un grand ouvrage sur les poissons pétrifiés, conservés ou empreint» dans les çoucb<*s au mont Bolca. Si ce savant recommandable, auquel je suis heureux de pouvoir témoigner souvent mon estime, ne termine pas son importante entreprise , je tâcherai d'arranger m< s travaux de manière à le suppléer en partie , en publiant la figure, la description** la comparaison des poissons fossiles ! ou des empreinte* de poissons, trouves dans ce même inout Folca»recueulisà Vérone avec un soin très-eclairé, apportés au Wnséuni d'histoire naturelle de Paris, etioP* niant atiputrd'liui une des parties les JplusF?" cicuses 'de l'immeiioc et riche oottscUOB «la France-
SUR LA DURES DES ESPÈCES
lit
du centre de l'Europe , an pégase de l'Inde , deux ou trois chétodona de l'Iode on du Brésil , et des individus de plus de trente autres espèces de l'Asie , de l'Afrique , ou des rivages les plus chauds de l'Amérique, saisis entre les lits solidifiés de ce même mont Bolca , si digne d'attirer notre attention. *
Nous venons de porter rapidement nos regards, premièrement, sur les espèces altérées dans leurs organes, et repoussées loin du séjour qu'elles avoient autrefois préféré ; secondement, sur les espèces non altérées, mais reléguées; troisièmement, sur les espèces altérées, et non confinées dans une portion du globe différente de celle qu'elles avoient occupée : il nous reste à considérer un instant celles qui n' ont été ni dégradées , ni chassées de leur ancienne patrie , dont nous .trouvons des individus , ou des fragmens , ou des empreintes trèsreconnoissables , au - dessous des mêmes couches terrestres que l'une des dernières catastrophes du globe a étendues au-dessus des espèces que nous avons déjà indiquées, et qui, par coméquent , ont résisté, avec plus de facilité que ces dernières , aux diverses causes qui modifient les espèces et en précipitant la durée.
Contentons-nous cependant, pour ne pas entrer dans des discussions particulières que les bornes de ce Discours nous interdisent , et sur lesquelles nous reviendrons un jour, de jeter les yeux sur deux de ces endroits remarquables du globe qui ont fourni à l'étude du naturaliste les empreintes les plus nettes ou les restes les mieux conservés d'un grand nombre d'espèces de poissons. Ne citons que les environs du Bolca Véronais, et ceux d'/Eningen auprès du lac de Constance '.
I. Veycs ce que le célèbre Saussure a écrit an sujet de ia carrière d'JEningen ; et des poissons dont riméiieur de cette carrière renferme les restes ou les images, on trouvera la description qu'en donne cet habile naturaliste , au paragraphe 1533 du tome II! de sou Voyage dans tes sJtpes.Lc nom de ce grand géologue rappeJie à mon âme affligée lts travaux, la gloire et les «rallicurs de seu illustre ami, de son savant émule, mon collàgue Doiomrcn, qui, depuis dix-4iuit mtm, lotte avec une constance héroïque centre une affreuse captivité* que n'ont pu faire cesser encore tes pressantes réclamations de moire partie qu'il honore, de notre gouverne* metot qui l'esu-me, de plusieurs puissance* étrangères tjm partagent pour lui l'intérêt des fYfcsseais, du roi d'Espagne , qui manifeste ses senlunens à cet égard de la manière la olusdics*
Nous trouvons dans les carrières d*jfiningen ou de Bolca le pétromyzon pricka , le squale requin , la murène anguille , le scombre tbon , Je caranx tracbure , le cotte chabot, la trlgle malarraat, la trigle milan, le pleuronecte carrelet , le cobite loche , le cobite barbotte , le salinone fario , l'ésoce brochet, l'ésoce bélone, la dupée alose, la clupée hareng, le cyprin carpe, le cyprin gou-
Ion, le cyprin tanche, el douze au très cyprins, 'haroburge, le céphale , le vaudois, la do* bule, legrislagine, le spirlin, le bouvier, Table, la brème , le véron , le roux et le nez.
Tous ces poissons vivent encore dans les diverses mers européennes qui entourent . pour ainsi dire , et le lac de Constance et le territoire vénitien ; et la comparaison la plus exacte ne feroit remarquer entre le» individus que l'on pêcheroit dans ces mers européennes, et ceux qui sont encore gisans sous les couches d'^ningen ou du Bolca , aucune différence plus grande que celles qui séparent souvent des produits de la même ponte.
La limite de toutes les altérations que nous venons de décrire est l'anéantissement de l'espèce.
Pendant que nous avons sous les yeux un si grand nombre de poissons qui ont résisté aux causes perturbatrices de leurs formes , de leurs qualités et de leurs habitudes, n'avons-nous pas aussi à considérer des exempl es de leurs extrêmes, c'est-à-dire , d'espèces qui , par une suite de dégradations, se sont entièrement éteintes r
11 parolt qu'on peut citer quelques-unes de ces espèces perdue naturalistes, les pêch du moins dans aucune rivière , ni dans aucui sons dont le corps j frappé les regards des examiné avec attentio des environs du Bolca du globe. Il semble q rement indiquer demi le savant Gazola , dan a commencé de publii trifiés du Véronais, el eu occasion de faire x pèces sont , premfê nomme uranoacope râteau (uranoscôpus rastrum), et secondement, celle qu'il désigne par la dénomination de kurte parte-
de la Dation qu'il gouverne, et d'un si grand nombre de ceux qui , en Europe , chérissent et font vénérer l'antique loyauté, les vertus et les grands Ulens.
DISCOURS
voile (kurius celifer ). Après les avoir examinées avec beaucoup de soin, j'ai même cru qu'elles difTéroient assez des espèces connues et actuellement vivantes, pour qu'on ne dût les rapporter à aucun de leurs genres ; et en conséquence ce râteau et ce jwrtc-voile ae sont à mes yeux m' un véritable uranoscope, ni un vérilable kurte.
Je ne balancerois pas non plus à regarder comme espèce éteinte celle de quelques autres animaux conservés dans l'intérieur des pièces de la collection ichtyolithologique de Vérone qui ont été adressées au Muséum d'histoire naturelle de France , et notamment un chétodon (à filament dorsal , double et très-long) dont j'ai vu plusieurs exemplaires conservés d'une manière très-curieuse.
Cependant ce n'est qu'avec une grande réserve que nous devons dire qu'une espèce a terminé sa durée : nous ne connoissons pas assez la surface du globe , ni les mers qui l'environnent , pour prononcer formellement qu'on ne trouvera dans aucune eau douce , ni dans aucun parage, des analogues très - resscmblans des individus fossiles que nous n'avons pu encore inscrire dans aucune espèce décrite et vivante.
En effet, il nous reste à découvrir d'immenses contrées situées à des distances plus ou moins grandes de la ligne , dans l'un et l'autre hémisphère, et notamment l'intérieur de la Nouvelle - Hollande et de la terre de Diémen , celui de la Nouvelle- Guinée et de la Louisiane, le vaste plateau du milieu de l'Afrique , compris entre le tropique du capricorne et le dixième degré de latitude boréale, et cette longue bande qui s'étend dans la partie occidentale de l'Amérique septentrionale, au nord du Nouveau-Mexique , commence prés du quarantième degré de latitude , s'avance pendant un grand nombre de degrés vers le nord , et règne sur une largeur de plus de soixante-dix myriamétres entre la lisière encore très-peu Connue qui touche le rivage de la mer , et cette chaîne de montagnes trés-élevées , nommées maintenant stony mountains , dont nous avions conjecture l'existence , la position , la direction et la hauteur l , et qui vont depuis Cattana Ho-
ï\ Dans nit Mémoire sur les parties du globe encore inconnues , que je lus dans la séance publique de U société Philotcclinique, le 20 floréal ne fa même année , et que mon célèbre collègue, "M. Fourcroy , voulut bien lire quelques jours après dans la séance publique du L}cc'e de varis.
wes, où le voyageur anglais M. Fidler est parvenu er 1792 , jusqu'au bord occidental de l'embouchure dans l'Océan glacial arctique, de la rivière vue par M. Kensie, le 12 juillet 1789 f.
Mais n'avons -nous .pas encore à reconnoître presque toute la côte occidentale et une partie de la côte du nord de la Nouvelle-Hollande , plusieurs rivages du nordest de l'Asie et des îles qui eu sont voisines, presque tous les points de la côte orientale et de la côte occidentale de l'Afrique , depuis une distance assez petite du cap de Bonne-Espérance jusque auprès de la ligue équinoxiale, et par conséquent dans une étendue de plus ae sept cents myriamétres?
Combien de fleuves, combien de lacs, combien de parages inconnus ! Combjen ces habitations qui se sont jusqu'à présent dérobées à nos recherches, peuvent renfermer d'espèces plus ou moins analogues à celles dont les individus vivans , ou des restes fossiles , ont été l'objet de nos descriptions !
Cependant élevons-nous encore plus haut au-dessus des objets que nous venons de contempler.
Avons-nous quelque moyen de juger de l'ancienneté de ces modifications dont nous venons d'examiner les caractères et d'indiquer la succession? Ne pouvons -nous pas du moins déterminer quelques époques pendant lesquelles subsistaient encore ou existaient déjà une ou plusieurs de ces modifications? L'espèce humaine, trop récente sur le globe , n'a pas pu observer les durées des diverses nuances de ces altérations, et compter pendant le cours de ces durées le nombre des périodes lunaires ou solaires qui se sont succédé. Mais la Nature n'at-clle pas gravé sur le globe quelques èies auxquelles nous pourrions au moins rapporter une partie de ces manières d'être des espèces ?
Nous ne mesurerons pas le temps par le retour d'un corps céleste au même point .du ciel , mais par ces boulcversemcns terribles qui onfagi sur notre planète plus ou moins profondément.
Nous n'appliquerons pas l'existence des dégradations des espèces à des temps réguliers et déterminés comme les années ou les siècles ; mais nous venons leur concordance
i. Consultez une carte très-intéressante d'une grande parlie.de l'Amérique septentrionale, pre» scutéc à la compagnie anglaise d'Hudson 'par M. AivQwsimlU , et, dont la guerre nous a empêché d'avoir couuoissancc avant l'année dernière.
SUR LA DURÉE DES ESPÈCES
Ut
arec des événemens dont on reconnoit déjà les relations des époques , en attendant qu'on ait dévoilé leur ancienneté absolue.
Ici le flambeau de la géologie nous aide à répandre quelque clarté au milieu de la nuit des temps.
Elle nous montre comment, en pénétrant dans les couches du globe , et en examinant l'essence ainsi que le gisement des minéraux qui les., composent , nous pouvons savoir si nous avons sous les yeux des monumens de l'une ou de l'autre des trois époques que Ton doit distinguer dans la suite des catastrophes les moins anciennes de notre terre , les seules qu'il nous soit permis de reconnoître de loin.
La moins récente de ces révolutions est le dernier bouleversement général que notre globe a éprouvé , et qui a laissé de profondes empreintes sur l'universalité de la surface de la terre.
Après cette catastrophe universelle , il faut placer dans l'ordre <Jes temps les bouleversemens moins étendus , qui n'ont répandu leurs ravages que sur une grande partie du globe.
L'on ne peut pas, dans l'état actuel des connoSssances humaines , déterminer les rapports des dates de ces événemens particuliers : on ne peutque les rattacher tous à la seconde époque , sans leur assigner à chacun une place fixée avec précision sur la route du temps.
A la troisième époque , nous mettons les bouleversemens circonscrits comme les seconds , et qui de plus présentent les caractères distinctifs de l'action terrible et destructive des volcans , des feux souterrains, des foudres et des ébranle mens électriques de l'intérieur du globe.
Maintenant si nous voulons appliquer un moment ces principes , nous reconnoîtrons que nous ne pouvons encore rapporter à une de ces époques qu'un petit nombre des modifications par lesquelles les espèces tombent, dé dégradation en dégradation, jusqu'à la non-existence.
Nous pouvons dire que le temps où, par exemple, le genre des squales présentait une grandeur si supérieure à celle des squales observés de nos jours, et où le volume de l'une de leurs espèces l'emportoit prés de deux mille fois sur le volume qu'elle offre maintenant, appartient à la seconde des époques que nous venons d'indiquer , et a touebé celui où le globe a éprouvé le dernier des bouleversemens non universels et non volcaniques qui aient altéré sa tur-
LACipÈDE. II,
face auprès de la chaîne des Pyrénées, dont les environs nous ont montré les restes de ces grandes espèces marines, si réduites maintenant dans leurs dimensions.
Nous pouvons assurer. également que, lors des convulsions de la terre , des éruptions volcaniques, des vastes incendies et des orages souterrains , dont les effets redoutables se montrent encore si facilement à des yeux exercés et attentifs , auprès de Venise et de l'extrémité de la mer Adriatique , plusieurs espèces, dont les flancs du mont Bolca recèlent les empreintes ou la dépouille , n'avoient pas éprouvé les dégradations dont nous pouvons compter toutes les nuances , ou n'avoient pas encoie été reléguées dans les mers chaudes .e l'Asie, de l'Afrique ou de l'Amérique méridionale , où se montraient déjà avec tous les traits qu'elles présentent, ainsi que dans les contrées qu'elles habitent aujourd'hui ; et enfin , que celles que l'on soi oit tenté de considérer comme éteintes, et que du moins on n'a encore retrouvées dans aucun fleuve, dans aucun lac, dans aucune mer, figuroient encore dans l'ensemble de* «Hres sor« tis des mains de la puissance cicatrice.
Lorsque la science aura étendu son domaine, que de nouveaux observateurs auront parcouru dans tous les sens les terres et les mers , que le génie aura conquis le monde, qu'il aura découvert, compté, décrit et comparé et les êtres qui vivent et les fragmens de ceux dont il ne reste que des dépouilles , qu'il connoîtra et ce qui est et une partie de ce qui a été , qu'au milieu des monts escarpés , sur les rivages de l'Océan, dans le fond des mines et des cavernes souterraines, il interrogera la Nature, au nom du Temps , et le Temps au nom de la Nature , quelles comparaisons fécondes ne naîtront pas de toutes parts ! quels admirables résultats ! quelles vérités sublimes ! quels immenses jour se lèvera su:
sur les rapports si éloignés du m petit à cette è\ grandeurs plus r plus différens , s semblables, sui ciles, sur leurs d reuse postérité n'es-tu pas réseï tes, l'ambition d
dédain de la gloire , l'ignorance présomptueuse, et la fausse science, plus redoutable encore? n'enchaînent tes nobles destinées ! - • 8
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