‹ Œuvres du comte de Lacèpède ... dirigéeChapitre 68 sur 180 · FER-DE-LANCE · texte numérisé non relu

FER-DE-LANCE

Cop/uas lancenlatu* , Merr:; Colubrr Inrtceohitus , Lacep.; Viprrt! tameultita , Lalr. , l)aud. ; Cotuber Mrgtera , Sliaw ; Thiconückphalk iaune, Cuv,; CraspcdiXrphatus tancco' latus , Fitz.

Le fer-de-lance parvient ordinairement à la longueur de cinq ou six pieds; c’est un des plus grands serpents venimeux, et un de ceux dont le poison est le plus actif. Il n’ëst encore que trèspeu connu des naturalistes; M. Linnée même n’en a point parlé : on ne l’a observé , jusqu’à présent , qu’à la Martinique, et peut-être à la. Dominique et à Cayenne (a); et c’est de la première de ces îles qu’est arrivé l’individu conservé au Cabinet du Roi, et que nous allons décrire : aussi les voyageurs l’ont -ils appelé, jusqua présent, Vipère jaune cle ht Martinique. Nous n’avons pas cru devoir employer cette dénomination, parce que

(t) Vipère jaune de La Martinique.

Couleuvre jaune on rousse. Roche fort , hist. natur. des Antilles , Lyon, 1667, tom. f, pag. 194.

(a) "M. Badier , très-bon observateur, qui a passé plusieurs années k la Guadeloupe, m'a montré deux serpenta de l'espèce de U vipère (er -delance , et qu’il croyait de Cayenne ou de la Dominique. . ’

aa4 histoire n aï u kïllk

la couleur de cette espèce n’est pas constante, et que la moitié à-peu-près des individus qui ta composent, présentent une couleur différente de la jaune. Nous avons préféré de tirer son nom de la conformation particulière et très-constante de sa tète.

La vipère fer-dc-lance a cette partie plus grosse que Je corps, et remarquable par un espace presque triangulaire, dont les trois angles sont occupés par le museau et les deux yeux. Cet espace * relevé par ses bords antérieurs, représente un fer de lance large à sa base et un peu arrondi à sud sommet. . . t

Les trous des narines sont très-près du bout du museau; les yeux sont gros, ovales,' et placés obliquement. Lorsque le fer-de-lauce a acquis une certaine grosseur, on remarque de chaque côté de sa tête, entre ses .nariucs et ses yeux, une ouverture qui est très-sensible dans les individus conservés au Cabinet du Roi, et que l’on a regardée comme les trous auditifs de ce serpent (i). Chacun décès trous est, en effet, l’extrémité d’uu petit canal qui passe au-dessous de l’œil, et qui nous a paru aboutir à l’organe de l’ouïe. Comme nous n’avons examiné que des fers'-de-lance Conservés depuis long-temps dans l’esprit-de-vin, nous n'avons -pu nous assurer de ce fait, qu’il serait

(l) Mémoires sur la Vipère jaune de la Martinique, publiés dans ic.s Nouvelles de la Kcpirtdiqtie dés Lettres et dea Arts. . . . t •

, * des ^ErpeSitI? aa5*

d’autant plus intéressant de vérifier, que ton n’a encore observé, dans aucune antre espèce de serpent, des ouvertures extérieures pour les oreilles. S’il était bien constaté, on ne pourrait plus douter que le serpent fer-de- lance n’eût des ouvertures extérieures pour l’organe de l'ouïe, -de même que les lézards, avec cette différence cependant que y dans ces dernière; animaux y ces. ouveifurés sont situées derrière les yeux , ainsi que dans les oiseaux. et les quadrupèdes vivipares, an lieu que lé fer-de-Tancé les ain-ait entre les yeux et le nutseaui • ' ‘ .

De chaque côté de la mâchoire supérieure , oii aperçoïjt un et quelquefois deux on même trois croçbets, dont l'animal se sert pour faire les blessures dans lesquelles il répand son ' venin. Ges crochets, d’une substàpcç ttès-dure, de 'la formé d’un hameçon , et communément de la grosseur d’une forte alêne, sont mobiles, çreux depuis' leur-Tacine jusqu'à leur bord corrvfexe, qui présente ime petite lente, et revêtus d’une membrane qui se retire et les laissé paraître lorsque l’animal ouvre la gueulé et les redresse -pour s!en. servir, Letrr racine est couverte par Un petit sac d’hne membrane très-forte qui renferme le venin de l’a-, nimal, et qui , suivant l’auteur d'un mémoire que nous venons de citer, peut contenir 'une demicuilterée. à café de liqueur. Ai» reste, ce sac ne npus a pas paru .le vrai réscrvQÎrdu poisOir,, que nous avons- cru voir dans des vésicules placées de

Lacktèdk. Tome FV.

.aa(> HISTGIUE NATUnFI.I.E

chaque çûtè à l’extrémité des .mâchoires, comme dans la vipère commune d’Europe, et qui, par un conduit particulier , parviendrait à la cavité de la dent , pour sortir par la feyte située dans la parüc convexe de ce crochet (i ).

Le venin de la vipère fer-de-lance est presque aussi liquide que de l’eau , et jaunâtre comme de l'huile d’olive qui commence à s’altérer, La douleur qu’excite. ce venin days les personnes blessées par la. vipère, e6t sem'hlahJe à celle qui provient d’une chaleûr brûlante ;,elle.eit*d ailleurs accompagnée d’un grand accablement. Mais ce poison, qui n’a ni goût ni odeur-, ne. parait. agir que lorsqu’il est un peu abondant pu qu'il se mêle avec lé sang, puisqu'on <v quelquefois sucé impunément les plaies produites le, plus récemment par la morsure du fer?de-lance; et il est aisé de voir* en comparant oes faits avec ceux que nous ayons rapportés à l’article de la vipèr.e commune d’Kurope, que les organes relatifs au venin, -la iiatura.de ce .\nc funeste, et la forme dés dents, sont à*peu-près' les médias dans la vipère européenne et dans celle de la Maétiuiqliç,

La langue est très-étroite, très-allongée, et se meut, avec -beaucoup . de vitesse; les écailles du dos sont ovales et relevées par une arête; la' cou.-

\i) Cotmpc nous n avons etc à de dissiper que d<wr vipères frr-

dc-labcc rouvrvêrs depuis Ion*; -temps dan* ]r*pjit-dr-\ in t cl dtjot le* |Wlics iii<dh‘S ainsi qae |cs bumrdrs curent tirs-J! terres , nous ne pou-

vait* rjeir assurer J* «e snjel.

des serheSTs. * aa7

leur générale du . corps est jaune dans certains individus, grisâtre dans d’autres et- ce qui prouve qu’on ne peut pas régarder les individus jaunes et les individus gris 'comme formant deux espèces distinctes, ni .meme deux variétés constantes, c’est qu’on trouve souvent dans la même portée , autant de vipereaux gris que de vipereaux jaunes (a). Nous avons; vu dans la Collection «le M. Radier, très-bpn observateur, que noi»s venons de citer dans une note de cet article, une variété dit fer-de-lance , qui, au lieu de présenter la couleur jaune, avait le dos marbré de plusieurs couleurs plus on moins livides ou plus ou moins brunes, et était d'ailleurs 'distingué» par une tache très-brune placée en long derrière les yeux et de chaque côté de la tète. ’ . 1

• liefer-de-lance a communément deux cent vingthuit grandes plaques sous le corps, et soixan'teune paires de petites plaques sous la queue. Nous

avons trouvé ces deux nombres sur un individu

dont la longueur totale était d’nii pièd detix poh* ces deux lignes , et Ja^ longueur «le la queue de deux pouces une ligne» Nous n’avons compte que deux-cent vingt-cinq grandes plaqués, etcinqnaut«^ •neuf paires de petites, sur un antre individu, qui cependant était plus .grand et avait ^leux pieds six lignes de longueur totale. * ' ■- ’

(17 Rochcfoit , à l'pndçbft cité, (a) MétnOirr déjà . Vite. - * .

aa8 HISTÜIHE N ATlIBr.LLE

lorsque {e. fer-de-lauce se jette sur l’animal qu’il veut mordre., il, se replie en spirale, et, Se servant de sa queue comme d’un point d’appui, il s’élance avec la vitesse d’une flèche; mais l’espace qu’il parcourt est ordinairement peu étendu. Ne jouissant pas de l’agilité des autres serpents, presque toujours assoupi, surtout lorsque la température devient' un peu fraîche, il se tient caché sous «1rs tas de feuilles, dans des troncs d’àrhres pourris, et même dans des trous creusés en terre. Il est très-rare qu’il pénétra dans les maisons de la campagne, K oh ne le trouve jamais dans celles des villes; mais il se retire souvent dans les’plantations de cannes à. sucre, où il est attiré .par les rats, dont il se nourrit. Il ne blesse ordinairement que lorsqu’on le tondre et qu’on l’irrite, mais il ne mord jamais qn’avee une sorte de rage. .Ou peut è|jre averti de son approche par l’odeor fétide qu’il répand , et par le cri de certains oiseaux , tel» que la gorge-blanche, ‘' qui, troublés apparemment par sa ressemblance avec lés serpents qui lus poursuivent sur les arbres et. les y dévêtent, se rassemblent et voltigent sans cesse autour de lui. Lorsqu'on çst surpris par ce serpent, on peut lui présenter une branche d'arbre, -un paquet de feujlks, 6u tout autre objet qui captive son attention <!t donne le teirips de (Canner;- un coup suffit quelquefois pour hii donner la mort. Quand on lui a coupé la tète, le coeps conserve, pendant quelque temps, un mouvement vermiculaire. ..

DBS 8KHPEWTS. ÎÜC)

C’est dans le mois de ma fs ou d’avril que ce dangereux reptile s’accouple avec sa femelle; ils s’unissent si intimement , et se,serrent dans un si grand nombre de contours, qu’ils représentent, suivant un bon observateur, deux grosses cordes tressées ensemble^ f).v Ils demeurent ainsi réunis pendant plusieurs jours, et on doit éviter avec un très-grand soin, de les troubler dans ce temps d’amour et-de jouissance, où de nonvellès forces remlent leurs mouvements plus prompts et leurvenin plus actif. La' mère porte ses petits pendant plus de six mois, suivant l’auteur du mémoire déjà cité, et Ce tetnps, beaucoup plus long que celui de la gestation de la vipère commune, qui nfest que de deux ou trois, mois,' serait cependant proportionné à la différence de la longueur du corps de ces deux serpents , le fer-de-lance parvenant à une longueur double dç celle de la vipère commune d’Europe. 1 * . .

Suivant certains voyageurs, ses petits sortent

tout formés du ventre de leur mérè, qui ne cesSe . . • * . . ' „ , • de raifcper pendant qu'ils viennent, à ladupaiere;

mais, suivant un autre observateur (a), ils se «hî-

barrassent de leur enveloppe au moment mène •

où la femelle les dépose à terre. Chaque, portée

comprend depuis vingt jusqu’à soixante petits, et

{() Lettre .su» la vipère jtntif d« U. Martinique , par M. Bonoclct de FoU4 avocat au conaeil supérieur de la Martinique . ipaèree dans Ica Nouvelles de la République de» lettres et des Art», année x^^6.

(a) Lettre déjà cirée. ** .

a3o - ' msTiHR'f. hrtuiule il parait que le nombçe en est toujours pair. Ils ont, en naissant, la grosseur d’un ver de terre; et sept ou huit pouces de long; lorsqu’ils sont adultes, ils parviennent jusqu’à la longueur de six pieds, ainsi que nous l’avons dit, et ont alors, dans le milieu du corps, trois pouces de diamètre; on en voit de plus gros et de plus longs, mais ces individus sont rares.

Le fer-de-lance se nourrit de lézards améiva, et même de rats, de volaille, de gibier et de chats. Sa gueule peut s’ouvrir. d’ytie manière démesurée, et se dilater si considérablement, qu’on lui a vu avaler un cochon de lait; niais un sferpent de cette espèce ayant un jour dévoré ifti gros sarigue, enfla beaucoup et mourut. lorsque la proie qu’il a saisie lui échappe, il en suit les traces en se traînant avec peine-; cependant comme il a les yeux et l’odorat excellents, -il parvient d’autant plus aisément à l’atteindre, qu’elle est bientôt abattue par la force du poison qu’îl a distillé dans sa plàie. Il l’avale toujours -en côniihençant par la tète r et lorsque cette proie est considérable., il r<;sté souvent comme tendu et dans fin état d'engourdissement qui le rend- immobile jusqu’à ce que sa digestion soit avancée.

. 11 ne digère que lentement, et lorsqù’ort'a tué un fer-de-lance quelque temps après qu’il a pris de la nopériture , . il s’exhale de' son Corps une odeur fetide et insupportable. Quelque dégoût <|iie doive inspirer ce serpent, dès nègres et

Digitizod by

DES S-F.RPENTS. »3t

même «les blancs, ont osé en manger, et ont trouvé que sa chair était un mets agréable (i). Cependant la mauvaise odeur dont elle est imprégnée Lorsque l’animal est vivant , doit se conserver après la mort de ,1a vipère, de manière à rendre cette chair un aliment aussi rebutant que le venin du seïpent est dangereux.

On a écrit que ce poison était si funeste, qy’onne connaissait pérsonne qui eût été guéri de la iporsure du.fer-de-lance; que ceux qui avaient été blessés par ses crochets envenimés, mouraient quelquefois dans l’espace de six heures, et toujours daüs dés douletyrs aigues; que le venin des jeunes serpent* de cette espèce donnait aussi la mort, mais qtie la partie mordue par ces jeunes reptiles n’enflait puin^ que le blessé n’éprouvait que des douleurs légères, ou mèmè ne souffrait pas, et qu’il 'se déclarait souvent une paralysie Suc des parties différentes de qeüe qui avait été mordue (*). Nous avons lu en frémissant qu'un grand nombre de remèdes ont été employés en. vain pour sauver les jours des infortuné* blessés par 1© fer-de-lance, et que l’on était seulement parvenu à diminuer les douleurs de ceux qui expirent quelques heures après par l’effet funeste de ce’ poison terrible (3). L’auteur de la lettre que

(l) Lettre déjà citée, (a) Mémoire déjà cité.

(3) Ibid.

'ilia HISTOIRE. N ATOR ÈLI.K •

nous avons citée, croit devoir affirmer, au con- . traire, qu’excepté certaines circonstances particulière^, ou le remède est même toujours efficace, la guérison est aussi prompte qu’assurée ; que les moyens de l’obtenir sont aussi simples que multipliés; que la manière de les employer est connue des nègres et des mulâtres; que plusieurs traitements ont été suivis du plus heureux succès, quoiqu’ils n’eussent été commencés que douze ou même quinze heures après Accident’; que la situation du malade n’est point douloureuse, et qu'il périssait sans -Sortir de l’assoupissement profond dans lequel il était toujours plongé dès le moment de sa blessure. L’activité -du venin du fer-dc-lance doit varier ayèc l’âge de l'animal , la saison et la température; mais, quoi qu’il en soit, pourquoi un être aussi funeste existe-t-il encore dans des îles, où il serait passible d'éteindre son odieuse race: 1 Pourquoi laisser, vivre une espèce que l|un ne doit voir qu’avec horreur? Et pourquoi çhcrcber (iniquement des remèdes trop souvent impuissants contre les maux qu’elle jfroduit, lorsque, par une recherche obstinée et, une guerre à toute outrance, l’on peut parvenir à purger cfe ce venimeux reptile, les diverses contrées où' il a été observé?

DJBS SERVENT S. J* a33

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