‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 2)Chapitre 146 sur 188 · LACÉPÈDE. IL · texte numérisé non relu

LACÉPÈDE. IL

imagination vive, les diverses comparaisons tirées d’un animal qu'ils ont regardé comme faisant par crainte, ce que l’on dit que tant de courtisans font par goût. Ges images agréables ont été copiées, multipliées, animées par les beaux génies des siècles les plus éclairés. Aucun animal ne réunit, sans doute, les propriétés imaginaires auxquelles nous devons tant d'idées riantes. Mais une fiction spirituelle ne peut qu'ajouler au charme des ouvrages où sont répandues ces peintures gracieuses. Le caméléon des poëtes n’a point existé pour la nature; mais il pourra exister à jamais pour le génie et pour limagination.

Lorsque cependant nous aurons écarté les qualités fabuleuses attribuées au caméléon, et lorsque nous l’aurons peint tel qu'il est, on devra le regarder encore comme un des animaux les plus intéressants aux yeux des naturalistes, par la singulière conformation de ses diverses parties , par les habitudes remarquables qui en dépendent, et même par des propriétés qui ne sont pas très différentes de celles qu'on lui a faussement attribuées 1,

On trouve des caméléons de plusieurs tailles assez différentes les unes des autres. Les plus grands n'ont guère plus de quatorze pouces de longueur totale. L'individu que nous avons décrit, et qui est conservé avec beaucoup d’autres au Cabinet du Roi, à un pied deux pouces trois lignes, depuis le bout du museau

1. On peut voir dans Pline , livre XXVIIT, chapitre 29, les vertus chimériques que les anciens attribuoient au caméléon. On trouvera aussi dans Gesner, livre IL, tous les contes ridicules qu'ils ont pu.

bliés au sujet de cet animal.

DU CAMÉLEÉON. 511 jusqu’à l'extrémité de la queue, dont la longueur est de sept pouces. Celle des pattes, y compris les doigts, est de trois pouces.

La iête aplatie par dessus, l’est aussi par les côtés ; deux arêtes élevées partent du museau, passent presque immédiatement au dessus des yeux, en suivent à peu près la courbure , et vont se réunir en pointe derrière la tête ; elles y rencontrent une troisième saillie qui part du sommet de la tête, et deux autres qui viennent des coins de la gueule; elles forment, toutes cinq ensemble, une sorte de capuchon, ou, pour mieux dire, de pyramide à cinq faces, dont la pointe est tournée en arrière. Le cou est très court. Le dessous de la tête et la gorge sont comme gonflés, et représentent une espèce de poche, mais moins grande de beaucoup que celle de l’iguane.

La peau du caméléon est parsemée de petites éminences comme le chagrin : elles sont très lisses, plus marquées sur la tête, et environnées de grains presque imperceptibles : un rang de petites pointes coniques règne en forme de dentelure sur les saillies de la tête, sur le dos, sur une partie de la queue et au dessous du corps, depuis le museau jusqu’à l'anus.

Sur le bout du museau, qui est un peu arrondi, sont placées les narines qui doivent servir beaucoup à la respiration de l'animal; car il a souvent la bouche fermée si exactement, qu’on a peine à distinguer la séparation des deux lèvres. Le cerveau est très petit, et n’a qu'une ligne ou deux de diamètre. La tête du caméléon ne présente aucune ouverture particulière pour les oreilles, et MM. de l’Académie des

Sciences, qui disséquèrent cet animal, crurent qu'il étoit privé de l'organe de l’ouie, qu’ils n’aperçurent point dans ce lézard, mais que M. Camper vienit d'y découvrir ?. C’est une nouvelle preuve de la foiblesse de l’ouie dans les quadrupèdes ovipares, et vraisemblablement c’est une des causes qui concourent à produire l'espèce de stupidité que l’on a attribuée au caméléon.

Les deux mâchoires sont composées d’un os dentelé qui tient lieu de véritables dentsÿ. Presque tout est particulier dans le caméléon : les lèvres sont fendues même au delà des mâchoires, où leur ouverture se prolonge en bas : les yeux sont gros et très saillants; et ce qui les distingue de ceux des autres quadrupèdes, c’est qu’au lieu d’une paupière qui puisse être levée et baissée à volonté, ils sont recouverts par une membrane chagrinée, attachée à l'œil, et qui en suit tous les mouvements. Cette membrane est divisée par une fente horizontale, au travers de laquelle on aperçoit une prunelle vive, brillante , et comme bordée de couleur d’or.

Les lézards, et tous les quadrupèdes ovipares en général, ont les yeux très bons. Le sens de la vue, ainsi que nous l'avons dit, paroît être le premier de tous dans ces animaux, de même que dans les oi-

1. Mémoires pour servir à l'Histoire naturelle des animaux, article du Caméléon.

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