Pline, livre IX, chap
2. Nous avons pesé avec soin Îa carapace d’une petite tortue fränche : nous l’avons ensuite mise dans un grand vase rempli d’eau, où nous l'avons laissée un mois et demi; nous l'avons pesée de nouveau en la tirant de l'eau , et avant qu’elle eût perdu celle dont elle étoit pénétrée. Son poids a été augmenté par l'imbibition de -! 375: : la dessiccation que la chaleur du soleil produit dans la couverture supérieure d'une tortue franche, qui flotte à la surface de Îa mer, ne peut donc la rendre plus légère que de : la carapace des plus grandes tortues
ne pesant guère que 278 livres ou environ, l’ardeur du soleil ne doit la rendre plus légère que de 45 livres, qui sont au dessous du seizième
de 800 livres, poids total des très grandes tortues;
DE LA TORTUE FRANCHE. 02 du rivage où l’on veut les entraîner, elles se cramponnent avec tant de force, que quatre hommes ont quelquefois bien de la peine à les arracher du terrain qu’elles saisissent : et comme tous leurs doigls ne sont pas pourvus d'ongles, et que n'étant point séparés les uns des autres, ils ne peuvent pas embrasexr les corps, on doit supposer, dans les tortues, une force très grande, qui d’ailleurs est prouvée par la vigueur de leurs mâchoires, et par la facilité avec laquelle elles portent sur leur dos autant d'hommes qu’il peut y en tenir!. On a même prétendu, que dans l'Océan indien, il y avoit des tortues assez fortes et assez grandes pour transporter qualorze homimes?: quelque exagéré que puisse être ce nombre, l'on doit admettre, dans la tortue franche , une puissance d'autant plus remarquable que, malgré sa force, ses habitudes sont paisibles.
Lorsque au lieu de faire saler les tortues franches on veut ies manger fraiches. et ne rien perdre du bon goût de leur chair ni de leurs propriétés bienfaisantes, on leur enlève le plastron, la tête, les pattes et la queue, et on fait ensuite cuire leur chair dans la carapace, qui sert de plat. La portion la plus estimée est celle qui touche de plus près cette couverture supérieure ou le plastron. Cette chair, ainsi que es œufs de la tortue franche, sont principalement très salutaires dans les maladies auxquelles les gens de wer sont le plus sujets : on prétend même que leurs sucs ont une assez grande activité, au moins
1. Linnæus, Systema Naturæ, amphibia reptilia. Testudo Mydas, 2. Voyez ce que dit à ce sujet Raï. dans son ouvrage intitulé : Synopsts animalium, page 255.
dans les pays les plus chauds, pour être des remèdes très puissants dans toutes les maladies qui demandent que le sang soit épuré.
Il paroît que c'est la tortue franche que quelques peuples américains regardent comme un objet sacré, et comme un présent parliculier de la Divinité; ils la nomment Poisson de Dieu , à cause de l’eflet merveilleux que sa chair produit, disent-ils, lorsqu'on a avalé quelque breuvage empoisonné.
La chair des tortues franches est quelquefois d’un vert plus ou moins foncé ; et c'est ce qui les a fait appeler, par quelques voyageurs, Tortues vertes ; mais ce nom a été aussi donné à une seconde espèce de tortue marine; et d’ailleurs nous avons cru devoir d'autant moins l’adopter, que cette couleur verdâtre de la chair n'est qu'accidentelle ; elle dépend de la différence des plages fréquentées par les tortues ; elle peut provenir aussi de la diversité de la nourriture de ces animaux, et elle n'appartient pas dans les mèmes endroits à tous les individus. On trouve en effet sur les rivages des petites îles voisines du continent de la Nouvelle-Espagne, et situées au midi de Cuba, des tortues franches, dont les unes ont la chair verte, d'autres noire, d’autres jaune.
Séba avoit dans sa collection plusieurs concrétions semblables à des bézoards, d’un gris plus ou moins mêlé de jaune , et dont la surface étoit hérissée de petits tubercules. Il en avoit reçu une partie des grandes Indes, et l’autre d'Amérique. On les lui avoit envoyées comme des concrétions très précieuses ,
1. Barrère, Essai sur l'Histoire naturelle de la France équinoxiale.
trouvées dans le corps de grandes tortues de mer. Les Indiens y attachoïent encore plus de vertu qu'aux bézoards orientaux, à cause de leur variété, et ils les employoient particulièrement contre la petite-vérole, peut-être parce que les tubercules, que leur surface présentoit, ressembloient aux boutons de la petitevérole!, La vertu de ces concrétions étoit certainement aussi imaginaire que celle des bézoards, tant orientaux qu'occidentaux; maïs elles auroient pu être formées dans le corps de grandes torlues marines, d’autres concrétions de même uature ayantété incon-: testablement produites dans des quadrupèdes ovipares, ainsi que nous le vérrons dans la suite de cette histoire. Mais si les bézoards des tortuës marines ne doivent être que des productions inutiles, il n’en est pas de même de tout ce que ces animaux peuvent fournir : non seulement on recherche leür chair et leurs œufs, mais encore leur carapace a été employée par les Indiens pour couvrir leurs maisons?; et Dio< dore de Sicile, ainsi que Pline, ont écrit que des peuples voisins de | Éthiopie et de la mer Rouge s’en servoient comme de nacelles pour naviguer près du continent ?.
Dans les temps anciens, lors de l'enfance des sociétés, ces grandes carapaces d’une substance très compacte, et d'un diamètre de plusieurs pieds, étoient les boucliers de peuples qui n’avoient pas encore découvert l’art funeste d’armer leurs flèches d'un acier trempé plus dur que ces enveloppes os-