Séba, tome IT, page
2. Voyez Ælien ct Pline, Histoire naturelle, livre IX, chapitre 12,
3. Voyez Diodore de Sicile, et Pline à l'endroit deja cité. LACÉPEDE, IE 6
seuses; et les hordes à demi sauvages qui habitent de nos jours certaines contrées équatoriales, tant de l’ancien que du nouveau monde, n’ont pas imaginé de défenses plus solides.
Les diverses grandeurs des tortues franches sont renfermées dans des limites assez éloignées, puisque, de la longueur de deux ou trois pouces, elles parviennent quelquefois à celle de six ou sept pieds; et comme cet accroissement assez grand a lieu dans une couverture très osseuse, très compacte, très dure, et où par conséquent la matière doit être , pour ainsi dire, resserrée, pressée, et le développement plus lent , il n’est pas surprenant que ce ne soit qu'après plusieurs années que les tortues acquièrent tout leur volume.
Elles n’atteignent à peu près à leur entier développement qu’au bout de vingt ans ou environ; et l’on a pu en juger d’une manière certaine par des tortues élevées dans les espèces de parcs dont nous avons parlé. Si l’on devoit estimer la durée de la vie dans les tortues franches de ia même manière que dans les quadrupèdes vivipares, on trouveroit bientôt, d’après ces vingt ans employés à leur accroissement total, le nombre des années que la nature leur a destinées ; mais la même proportion ne peut pas être ici employée. Les tortues demeurent souvent au milieu d’un fluide dont la température est plus égale que celle de l'air; elles habitent presque toujours le mème élément que les poissons; elles doivent participer à leurs propriétés, et jouir de même d’une vie fort longue. Cependant, comme tous les animaux périssent lorsque leurs os sont devenus entièrement
DE LA TORTUE FRANCHE: 85 solides, et comme ceux des tortues sont bien plus durs que ceux des poissons, et par conséquent beaucoup plus près de l’état d’ossilication extrême, nous ne devons pas penser que la vie des tortues soit en proportion aussi longue que celle des poissons; mais elles ont avec ces animaux un assez grand nombre de rapports, pour que, d'après les vingt ans que leur entier développement exige , on pense qu'elles vivent un très grand nombre d'années, même plus d’un siècle, et dès lors on ne doit point être étonné que l’on manque d'observations sur un espace de temps qui surpassé beaucoup celui de la vie des observateurs.
Mais si l’on ne connoît pas de faits précis relativement à la longueur de la vie des tortues franches; on en à recueilli qui prouvent que la tortue d’eau deace, appelée la Bourbeuse, peut vivre au moins quatre-vingts ans, et qui confirment par conséquent notre opinion touchant l’âge auquel les tortues de mer peuvent parvenir. Gelie longue durée de la vie des tortues lés a fait regarder par les Japonois comme un emblème du bonheur; et c’est apparemment par une suite de cette idée, qu'ils ornent des images plus ou moins défigurées de ces quadrupèdes, les temples de leurs dieux et les palais de leurs princes!.
Une tortue franche peut, chaque été, donner l’existence à près de trois cents individus, dont chacun, au bout d’un assez Court espace de temps, pourroit faire naître à son tour trois cents petites tortues. On sera donc émerveillé, si l’on pense au nombre prodigieux de ces animaux, dont une seule tortue
1, Histoire générale des Voyages, tem. XL, pag. 581, édit. in-12.
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peut peupler une vaste plage pendant la durée totale de sa vie. Toutes les côtes des zones torrides devroient être couvertes de ces quadrupèdes, dont la multiplication, loin d’être nuisible, seroit certainement bien plus avantageuse que celle de tant d’autres espèces ; mais à peine un trentième de petites tortues écloses peuvent parvenir à un certain développement; un nombre immense d'œufs sont d’ailleurs enlevés, avant que les petits aient vu le jour; et parmi les tortues qui ont déjà acquis une grandeur un peu considérable, combien ne sont point la proie des ennemis de toute espèce qui en font la chasse, et de l’homme qui les poursuit sur la terre et sur les eaux? Malgré tous les dangers qui les environnent, les tortues franches sont répandues en assez grande quantité sur toutes les plages chaudes, tant de l’ancien que du nouveau continent!, où les côtes sont basses et sa-
1. Elles sont en si grand nombre aux îles du cap Vert, que plusieurs vaisseaux viennent s’en charger tous les ans, et les salent, pour les transporter aux colonies d'Amérique *. On dit qu’elles y mangent de l'ambre gris, que l'on y rencontre queiquefois sur les côtes. Voyage de Georges Robert au cap Vert et aux îles du même nom, en 1721, etc.
Auprès du cap Blanc. les tortues sont en grand nombre et d'une telle grosseur, qu’une seule suffit pour rassasier trente hommes ; leur carapace n’a pas moins de quinze pieds de circonférence. Voyage de Lemaire aux iles Canaries, etc.
Dampier a vu des tortues vertes (tortues franches) sur les côtes de l'ile de Timor. Voyage de Guillaume Dampier aux terres australes.
M. Cook les a trouvées en très grande quantité auprès des rivages. de la Nouvelle-Hollande.
À Cayenne, on en prend environ trois cents tous les ans, pendant les mois d'avril, de maï et de juin , où elles viennent faire leur ponte sur les amas de sable. Note communiquée par M. de La Borde.
* Description des îles du cap Vert, Hisioire générale des Voyages, liv. V.
DE LA TORTUE FRANCHE. 89 blonneuses : on les rencontre dans l’Amérique septentrionale, jusqu'aux îls de Bahama, et aux côtes voisines du cap de la Floridet. Dans toutes ces conirées des deux mondes, distantes de l'équateur de vingt-cinq ou trente degrés tant au nord qu'au sud, on retrouve la même espèce de tortues franches, un peu modifiée seulement par la différence de la température, et par la diversité des herbes qu'elles paissent, ou des coquillages dont elles se nourrissent ; et cette grande et précieuse espèce de tortue ne peutelle pas passer facilement d’une île à une autre? Les tortues franches ne sont-elles pas en effet des habitants de la mer, plutôt que de la terre? pouvant demeurer assez de temps sous l’eau, ayant plus de peine à s'enfoncer dans cet élément qu'à s’y élever, nageant avec la plus grande facilité à sa surface, ne jouissentelles pas dans leurs migrations de tout l'air qui leur est nécessaire ? Ne trouvent-elles pas sur tous les basfonds, l’herbe et les coquillages quileur conviennent? ne peuvent-elles pas d’ailleurs se passer de nourriture pendant plusieurs mois? et cette possibilité de faire de grands voyages n'est-elle pas prouvée par le fait, puisqu'elles traversent plus de cent lieues de mer, pour aller déposer leurs œufs sur les rivages qu’elles préfèrent , el puisque des navigateurs ont rencontré à plus de sept cents lieues de toute terre, des tortues de mer d'une espèce peu différente de la tortue franche?? ils les ont même trouvées dans des régions de