‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 2)Chapitre 3 sur 188 · Voyez Muschenbroëck. Essais de physique · texte numérisé non relu

Voyez Muschenbroëck. Essais de physique

petit nombre de rayons sonores. On peut donc imaciner que l'organe de l’ouie est moins actif dans ces quadrupèdes que dans les vivipares : d’ailleurs la plupart de ces animaux sont presque toujours muets , ou ne font entendre que des sons rauques, désagréables et confus; il est donc à présumer qu'ils ne recoivent pas d'impressions bien nettes des divers corps sonores; car l'habitude d'entendre distinctement donne bientôt celle de s'exprimer de même.

On ne doit pas non plus regarder leur odorat comme très fin. Les animaux dans lesquels il est le plus fort, ont en général le plus de peine à supporter les odeurs très vives; et lorsqu'ils demeurent trop long-temps exposés aux impressions de ces odeurs exaltées, leur organe s’endurcit, pour ainsi dire, et perd de sa sensibilité. Or, le plus grand nombre de quadrupèdes ovipares vivent au milieu de l’odeur infecte des rivages vaseux , et des marais remplis de corps organisés en putréfaction ; quelques-uns de ces quadrupèdes répandent même une odeur, qui devient très forte lorsqu'ils sont rassemblés en troupes. Le siége de l’odorat est aussi très peur apparent dans ces animaux, excepté dans le crocodile ; leurs narines sont très peu ouvertes; cependant , comme elles sont les

1. On objectera peut-étre que dans le plus grand nombre de ces animaux, l'organe de la voix n'est point composé des parties qui paroisssent les plus nécessaires pour former des sons, et qu’il se refuse entièrement à des tons distincts el à une sorte de langage nettement prononcé; mais c’est une preuve de plus de la foiblesse de leur ouïe ; quelque sensible qu'elle pût être par elle-même, elle se ressentiroit de l'imperfection de l'organe de leur voix. Voyez à ce sujet un Mémoire de M. Vicq-d'Azyr sur la voix des animaux , inséré dans ceux de l'Aca-

démie de 1779.

DES QUADRUPÈDES OVIPARES. 25 parties extérieures les plus sensibles de ces animaux, et comme les nerfs qui y aboutissent sont d’une grandeur extraordinaire dans plusieurs de ces quadrupèdes!, nous regardons l'odorat comme le second de leurs sens. Celui du goût doit en effet être bien plus foible daus ces animaux : il est en raison de la sensibilité de l'organe qui en est le siége; et nous verrons daus les détails relatifs aux divers quadrupèdes ovipares, qu'en général leur langue est pelite ou enduite d'une humeur visqueuse, et conformée de manière à ne transmettre que difficilement les impressions des corps savoureux.

À l'égard du toucher, on doit le regarder comme bien obtus dans ces animaux. Presque tous recouverts d’écailles dures, enveloppés dans une couverture osseuse , ou cachés sous des boucliers solides ils doivent recevoir bien peu d'impressions distinctes par le toucher. Plusieurs ont les doigts réunis de manière à ne pouvoir être appliqués qu'avec peine à la surface des corps, et si quelques lézards ont des doigts très longs et très séparés les uns des autres, le dessous même de ces doigts est le plus souvent garni d’écailles assez épaisses pour Ôôler presque toute sensibilité à celte partie.

Les quadrupèdes ovipares présentent donc, à la vérité, un aussi grand nombre de sens que les animaux les mieux conformés. Mais, à l'exception de celui de la vue, tous leurs sens sont si foibles, en comparaison de ceux des vivipares, qu'ils doivent recevoir un bien plus petit nombre de sensations,

1. Mémoires pour servir à l'Histoire naturelle des animaux, article de la Tortue de terre de Coromandel,

communiquer moins souvent et moins parfaitement avec les objets extérieurs, être intérieurement émus avec moins de force et de fréquence; et c’est ce qui produit cette froideur d’affections, cette espèce d’apathie, cet instinct confus, ces intentions peu décidées, que l’on remarque souvent dans plusieurs de ces animaux.

La foiblesse de leurs sens suffit peut-être pour modifier leur organisation intérieure , pour v modérer la rapidité des mouvements, pour y ralentir le cours des humeurs, pour y diminuer la force des frottements, et par conséquent pour faire décroître cette chaleur interne, qui, née du mouvement et de fa vie, les entretient à son tour; peut-être au contraire cette foiblesse de leurs sens est-elle un effet du peu de chaleur qui anime ces animaux : quoi qu'il en soit, leur sang est moins chaud que celui des vivipares : on n'a pas encore fait, à la vérité, d'observations exactes sur la chaleur naturelle des crocodiles, des grandes tortues, et des autres quadrupèdes ovipares des pays éloignés ; le degré de cette chaleur doit d’ailleurs varier suivant les espèces, puisqu'elles subsistent à différentes latitudes; mais on est bien assuré qu’elle est dans tous les quadrupèdes ovipares inférieure de beaucoup à celle des autres quadrupèdes, et surtout à celle des oiseaux; sans celails ne tomberoient point dans un état de torpeur à un degré de froid qui n'engourdit ni les oiseaux, ni les vivipares. Leur sang est d’ailleurs bien moins abondant, Il peut cir-

1. Hasselquist, qui a disséqué un crocodile au Caire en 1751, rapporte que le sang fleuri et appauvri, ne coula pas en grande quantité de la grande artère, lorsqu'elle fut coupée. D'ailleurs, continue ca

DES QUADRUPEDES OVIPARES. D} culer long-temps sans passer par les poumons, puisqu'on a vu une tortue vivre pendant quatre jours, quoique ses poumons fussent ouverts et coupés en plusieurs endroits, et qu'on eût lié l'artère qui va du cœur à cet organe. Ces poumons paroissent d’ailleurs ne recevoir jamais d'autre sang que celui qui est nécessaire à leur nourriture 1. Aussi celui des quadrupèdes ovipares étant moins souvent animé, renouvelé, revivilié, pour ainsi dire, par l'air atmosphérique qui pénètre dans les poumons, il est plus épais; il ne reçcoit et ne communique que des mouvements plus lents, et souvent presque insensibles ; et il y a longtemps qu'on a reconnu que le sangne coule pas aussi vite dans certains quadrupèdes ovipares, et par exemple dans les grenouilles, que dans les autres quadrupèdes et dans les oiseaux. Les causes internes se réunissent donc aux causes externes pour diminuer l'activité intérieure des quadrupèdes ovipares.

Si l’on considère d’ailleurs leur charpente osseuse, on verra qu'elle est plus simple que celle des vivipares; plusieurs familles de ces animaux, tels que la plupart des salamandres, ies grenouilles, les crapauds el les raines, sont dépourvues de côtes; les tortues ont, à la vérité, huit vertèbres du cou ; mais, excepté

voyageur naturaliste, « les vaisscaux des poumens, ceux des muscles, x el les autres vaisseaux étoient presque vides de sang. La quantité de > ce fluide n'est donc pas en proportion aussi grande dans ie crocodile >» que danslesquadrupèdes : il en est de même dans tous les amphibies. » { Hasselquist comprend tous les quadrupèdes ovipares sous cette dénomination.) Voyage en Palestine de Frédéric Hasseiquist, de l'Académie des Sciences de Stockholm, page 546.

1. Mémoires pour servir à l'Histoire naturelle des animaux, artiele de la Tortuc de terre de Coromandel.

20 HISTOIRE NATURELLE les crocodiles qui en ont sept, presque tous les lézards n’en ont jamais au dessus de quatre , et tous les quadrupèdes ovipares sans queue en sont privés , tandis que parmi les oiseaux on en compte toujours au moins one, el que l’on en trouve sept dans toutes les espèces des quadrupèdes vivipares!. Leur conduit intestinal est bien moins long, bien plus uniforme dans sa grosseur, bien moins replié sur lui-même ; leurs excréments, tant liquides que solides, aboutissent à une espèce de cloaque commun? ; et il est assez remarquable de trouver dans ces quadrupèdes ce nouveau rapport, non seulement avec les castors, qui passent une très grande partie de leur vie dans l’eau, mais encore avec les oiseaux qui s'élancent dans les airs et s'élèvent jusqu’au dessus des nuées. Le cœur est petit dans tous les quadrupèdes ovipares, et n'a qu'un seul ventricule, tandis que dans l'homme, dans les quadrupèdes vivipares, dans les cétacés et dans les oiseaux, il est formé de deux. Leur cerveau est très peu étendu, en comparaison de celui des vivipares : leurs mouvements d'inspiration et d'expiration, bien loin d’être fréquents et réguliers , sont souvent suspendus pendant très longtemps, et par des intervalles très inégaux*. Si l’on observe donc les divers principes de leur mouvement

1. Les observations que j'ai faites à ce sujet sur les squelettes de quadrupèdes ovipares , du Cabinet du Roï , s'accordent avec celles que M. Camper a bien voulu me communiquer par une lettre que ce célèbre anatomiste m'a écrile le 29 août 1786.

2. Les lézards , les grenouilles, les crapauds, ni les raines, n’ont point de vessie proprement dite.

3. Mémoires pour servir à l'Histoire naturelle des animaux, article de la Tortue de terre de Coromandel.

DES QUADRUPÈDES OVIPARES. 2ÿ vital, on trouvera une plus grande simplicité, tant dans ces premiers moteurs, que dans les effets qu'ils font naître : on verra les différents ressorts moins multipliés!; on remarquera même, à certains égards, moins de dépendance entre les différentes parties : aussi l’action desunes sur les autres est-elle moindre ; les communications sont-elles moins parfaites ; les mouvements plus lents, les frottements moins forts. Et voilà un bien grand nombre de causes pour rendre ces machines plus uniformes et moins sujettes à se déranger, c'est-à-dire pour qu'il soit plus difhicile d'arrêter dans ces animaux le mouvement vital, dont le principe répandu, en quelque sorte, dans un espace plus étendu , ne peut être détruit que lorsqu'il est attaqué dans plusieurs points à la fois.

Cette organisation particulière des quadrupèdes ovipares, doit encore être comptée parmi les causes de leur peu de sensibilité; et cette espèce de froideur de tempérament n'est-elle pas augmentée par le rapport de leur substance avec l’eau? Non seulement, en effet, ils recherchent la lumière active du soleil, par défaut de chaleur intérieure, mais encore ils se plaisent au milieu des terrains fangeux et d’une humidité chaude par analogie de nature. Bien loin de leur être contraire, cette humidité, aidée de la chaleur, sert à leur développement; elle ajoute à leur

1. « Dans plusieurs quadrupèdes ovipares, il paroît qu’il manque » quelques parties dans les organes destinés aux sécrétions , et que ces » dernières doïvent y être opérées d’une manière plus simple. » Observations anatomiques de Gérard Blasius, page 65. Voyez d’ailleurs les Mémoires pour servir à l'Histoire naturelle des animaux, articles de

la Tortue de terre, au Crocodiie, du Caméléon, du Tokai (Gecko), et de la Salamandre.

20 HISTOIRE NATURELLE volume, en s'introduisant dans leur organisation, et en devenant portion de leur substance; et ce qui prouve que cette humeur aqueuse, dont ils sont pénétrés, n'est pas une vaine bouflissure, un gonflement nuisible, et une cause de dépérissement plutôt que d’un accroissement vérilable , c'est que bien loin de perdre quelqu'une de leurs propriétés, lorsque leur substance est, pour ainsi dire, imbibée de l’humidité abondante dans laquelle ils sont plongés , la faculté de se reproduire paroît s’accroître dans ces animaux à mesure qu'ils sont remplis de cetié humidité chaude, si analogue à la nature de leur corps. Cette convenance de leur nature avec l'humidité, montre combien leur mouvement vital tient, pour ainsi dire, à plusieurs ressorts assez indépendants les uns des autres : en effet, cette surabondance d’eau est avantageuse aux êtres dans lesquels les mouvements intérieurs peuvent être ralentis sans être arrêtés, dans lesquels la mollesse des substances peut diminuer sans inconvénient la communication des forces, et dont les divers membres ont plus besoin de parties grossières et de molécules qui occupent une place, que de principes actifs et de portions délicatement organisées. Elle cause, au contraire, le dépérissement des êtres pleinement doués de vie, qui existent par une grande rapidité des mouvements intérieurs, par une grande élasticité des diverses parties, par une communicalion prompte de toutes les impressions, et qui ont moins besoin, en quelque sorte, d’être nourris que mis en mouvement, d'être remplis que d’être animés. Voilà pourquoi les espèces des animaux les plus nobies dégénèrent bientôt sur ces ri-

DES QUADRUPÈDES OVIPARES. 1 vages nouveaux , où d'immenses forêts arrêtent et condensent les vapeurs de l’air, où des amas énormes de plantes basses et rampantes retiennent sur une vase bourbeuse une humidité que les vents ne peuvent dissiper, et où le soleil n’élève par sa chaleur une partie de ces vapeurs humides, que pour en imprégner davantage l'atmosphère, la répandre au loin, et en multiplier les pernicieux effets. Les insectes, au contraire, craignent si peu l’humidité, que c’est précisément sur les bords fangeux, à peine abandonnés par la mer et toujours plongés dans les flots de vapeurs et de brouillards épais, qu'ils acquierent le plus grand volume, et sont parés des couleurs les plus vives.

Mais, quoique les quadrupèdes ovipares paroissent être peu favorisés à certains égards, ils sont cependant bien supérieurs à de grands ordres d'animaux; et nous devons les considérer avec d'autant plus d’attention, que leur nature, pour ainsi dire, mi-partie entre celle des plus hautes et des plus basses classes des êtres vivants et organisés, montre les relations d’un srand nombre de faits importants qui ne paroissoient pas analogues, et dont on pourra entrevoir la cause par cela seul qu'on rapprochera ces faits, et qu’on découvrira les rapports qui les lient.

Le séjour de tous ces quadrupèdes n’est pas fixé au milieu des eaux. Plusieurs de ces animaux préfèrent les terrains secs et élevés; d’autres habitent dans des creux de rochers; ceux-ci vivent au milieu des bois et grimpent avec vitesse jusqu’à l'extrémité des branches les plus hautes : mais presque tous nageut el plongent avec facilité, et c’est en partie ce

qui les a fait comprendre par plusieurs naturalistes sous la dénomination générale d’Amphibies. 11 n’est cependant aucun de ces quadrupèdes qui n’ait besoin «de venir de temps en temps à la surface de l’eau, dans laquelle il aime à se tenir plongé. Tous les animaux qui ont du sang doivent respirer l'air de l’âätmosphère, et si les poissons peuvent demeurer très long-temps au fond des mers et des rivières, c’est qu'ils ont un organe particulier qui sépare de l’eau tout l'air qu’elle peut contenir. et le fait parvenir jusqu'à leurs vaisseaux sanguins. Les quadrupèdes ovipares sont donc forcés de respirer de temps en temps; l'air pénètre ainsi Jusque dans leurs poumons; il parvient jusqu’à leur sang; if le revivifie, quoique woins fréqueu:ment que celui des quadrupèdes vivipares, ainsi que nous l'avons dit ; il diminue la trop grande épaisseur de ce fluide et entretient sa circulation. Les quadrupèdes ovipares périssent donc faute d'air, lorsqu'ils demeurent trop de lemps sous l’eau; ce n’est que dans leur état de torpeur qu'ils paroissent pouvoir se passer pendant très long-temps de respirer, une crande fluidité n'étant pas nécessaire pour le foible mouvement que leur sang doit conserver pendant leur engourdissement.

Les quadrupèdes ovipares, moins sensibles que les autres, moins animés par des passions vives, moins agités au dedans, moins agissants à l'extérieur, sont en général beaucoup plus à l’abri des dangers ; ils s’y exposent moins, parce qu'ils ont moins d’appétits violents; et d’ailleurs les accidents sont pour eux moins à craindre. [ls peuvent être privés de parties assez considérables, telles que leur queue et leurs

DES QUADRUPÈDES OVIPARES. 59 pattes, sans cependant perdre la vie? ; quelques uns d'eux les recouvrent?. surtout lorsque la chaleur de l'atmosphère en favorise la reproduction; et ce qui paroîtra plus surprenant à ceux qui ne jugent que d'après ce qu'ils ont communément sous les yeux, il est des quadrupèdes ovipares qui peuvent se mouvoir long-temps après qu'on leur a enlevé la partie de leur corps qui paroît la plus nécessaire à la vie; les tortues vivent plusieurs jours après qu’on leur a coupé la tête; les grenouilles ne meurent pas tout de suite, quoiqu’on leur ait arraché le cœur; et, dès le temps d’Aristote, on savoit que quelques moments après qu'on avoit disséqué un caméléon, son cœur palpitoit encore #. Ce grand phénomène ne suffroitil pas pour démontrer combien les différentes parties des quadrupèdes ovipares dépendent peu les unes des autres? Il prouve non seulement que leur sysième nerveux n’est pas aussi lié que celui des autres

1. Pline, livre [E, chap. 5. — Voyez aussi l'article des Salamandres à queue plate.

L'on conserve au Cabinet du Roï un grand lézard , de l'espèce appelée Dragonne, auquel il manque une patte ; il paroît qu'il l’avoit perdue par quelque accident, lorsqu'il étoit déjà assez gros; car la cicatrice qui s'est formée est considérable. C’est M. de la Borde , médecin du roi à Cayenne, et correspondant du Cabinet du Roi, qui l'a envoyé. Il a rencontré , dans l'Amérique méridionale, un lézard d’une autre espèce, et n'ayant également que trois pattes. Il en fait mention dans un recueil d'observations nouvelles et très intéressantes, qu'il se propose de publier sur l'Histoire naturelle de l'Amérique méridionale.

2. Voyez deux mémoires de M. Bonnet, publiés dans le Journal de Physique, l'un en novembre 1777, et l’autre en janvier 1779.

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