Voyez l'article de la Tortue franche
dire que la conformation de la plupart de ces animaux pe leur perniet pas de transporter et de mettre en œuvre des matériaux nécessaires pour construire une espèce de nid plus parfait que les trous qu’ils creusent, elc. Les cinq doigts longs et séparés qu'ont la plupart des quadrupèdes ovipares, leurs quatre pieds, leur gueule et leur queue , ne leur donneroient-ils pas en effet plus de moyens pour y parvenir, que deux pattes et un bec n’en donnent aux oiseaux?
La grosseur de leurs œufs varie, suivant les espèces, beaucoup plus que dans ces derniers animanx ; ceux des très petits quadrupèdes ovipares ont à peine une demi-ligne de diamètre, tandis que les œufs des plus grands ont de deux à trois pouces de longueur. Les embryons qu’ils contiennent se réunissent quelquefois avant d’y être renfermés, de manière à produire des monstruosités, ainsi que dans les oiseaux. On trouve dans Séba la figure d’une petite tortue à deux têtes, et l’on conserve au Cabinet du Roi un très petit lézard vert qui a deux têtes et deux cous bien distincts 1.
L’enveloppe des œufs des quadrupèdes ovipares n’est pas la même dans toutes les espèces; dans presque toutes, et particulièrement dans plusieurs tortues, elle est souple, molle, et semblable à du parchemin mouillé; mais, dans les crocodiles et dans quelques grands lézards, elle est d’une substance dure et crétacée comme les œufs des oiseaux, plus mince cependant, et par conséquent plus fragile.
1. Il a été envoyé par M. le duc de La Rochefoucault, qui ne cesse de douner des preuves de ses lumières et de son zèle pour l’avance-
ment des sciences. à
Les œufs des quadrupèdes ovipares ne sont done pas couvés par la femelle. L’ardeur du soleil et de l'atmosphère les fait éclore, et l'on doit remarquer que tandis que ces quadrupèdes ont besoin pour subsister d’une plus grande chaleur que les oiseaux, leurs œufs cependant éclosent à une température plus froide que ceux de ces derniers animaux. Îl semble que les machines animales les plus composées, et, par exemple, celle des oiseaux, ne peuvent être mises en mouvement que par une chaleur extérieure très active ; mais que lorsqu'elles jouent, les frottements de leurs diverses parties produisent une chaleur interne, qui rend celle de l'atmosphère moins nécessaire pour la conservation de leur mouvement.
Les petits des quadrupèdes ovipares ne connoissent donc jamais leur mère ; ils n'en reçoivent jamais ni nourriture, ni soins, ni secours, ni éducation ; ils ne voient, ils n'entendent rien qu'ils puissent imiter ; le besoin ne leur arrache pas long-temps des cris, qui n’étant point entendus de leur mère, se perdroient dans les airs, et ne leur procureroient ni assistance ni nourriture; jamais la tendresse ne répond à ces cris; et jamais il ne s'établit parmi les quadrupèdes ovipares ce commencement d’une sorte de langage si bien senti dans plusieurs autres animaux ; ils sont donc privés du plus grand moyen de s’avertir de leurs différentes sensations, et d’exercer une sensibilité qui auroit pu s'accroître par une plus grande communication de leurs affections mutuelles.
Mais si leur sensibilité ne peut être augmentée, leur naturel est souvent modifié: On est parvenu à
apprivoiser les crocodiles, qui cependant sont les plus grands, les plus forts, et les plus dangereux de ces animaux; ét à l'égard des petits quadrupèdes ovipares, la plupart cherchent une retraite autour de nos habitations; certains de ces animaux partagent même nos demeures, où ils trouvent en plus grande abondance les insectes dont ils font leur proie; et tandis que nous recherchons les uns, tels que les petites espèces de tortues, tandis que nous les apportons dans nos jardins, où ils sont soignés, protégés et nourris, d'autres, tels que les lézards gris, présentent quelquefois une sorte de domesticité, moins parfaite, mais plus libre, puisqu'elle est entièrement de leur choix; plus utile, parce qu'ils détruisent plus d’insectes nuisibles; et, pour ainsi dire, plus noble, puisqu'ils ne reçoivent de l’homme ni nourriture préparée, ni retraite particulière.
Presque tous les quadrupèdes ovipares répandent une odeur forte, qui ne diffère pas beaucoup de celle du musc, mais qui est moins agréable, et qui par conséquent ressemble un peu à celle qu'exhalent des animaux d'ordres bien différents, tels que les serpents, les fouines, les belettes , les putois, les mouffetes d'Amérique , plusieurs oiseaux, tels que la huppe, etc.; cette odeur plus ou moins vive est le produit de sécrétions particulières, dont l'organe est très apparent dans quelques quadrupèdes ovipares, et particulièrement dans le crocodile, ainsi que nous le verrons dans les détails de cette histoire.
Les quadrupèdes ovipares vivent en général très long-temps. On ne peut guère douter, par exemple,
que les grandes tortues de mer ne parviennent, ainsi que celles d’eau douce et de terre, à un âge très avancé; et une très longue vie ne doit pas étonner dans ces animaux, dont le sang est peu échauffé, qui transpirent à peine, qui peuvent se passer de nourriture pendant plusieurs mois, qui ont si peu d'accidents à craindre, et qui réparent si aisément les pertes qu’ils éprouvent. D'ailleurs ils vivent pendant un bien plus grand nombre d'années que les quadrupèdes vivipares, si l’on ne calcule l'existence que par la durée. Mais si l’on veut compter les vrais moments de leur vie, les seuls que l’on doive estimer, ceux où ils usent de leur force et font usage de leurs facultés, on verra que lorsqu'ils habitent un payséloigné de la ligne, leur vie est bien courte, quoiqu'elle paroisse renfermer un grand espace de temps. Engourdis pendant près de six mois, il faut d’abord retrancher la moitié de ieurs nombreuses années; et pendant le reste de ces ans, qui paroissent leur avoir été prodigués, combien ne faut-il pas ôter de jours pour ce temps de maladie , où, dépouillés de leur première peau, ils sont obligés d'attendre dans nne retraite qu’une nouvelle couverture les mette à labri des dangers! Combien ne faut-il pas ôter d’instants pour ce sommeil Journalier, auquel ils sont plus sujets que plusieurs autres animaux, parce qu’ils recoivent moins de sensations qui les réveillent, et surtout parce qu'ils sont moins pressés par l’aiguillon de Ja faim! [1 ne restera donc qu'un très petit nombre d'années où les quadrupèdes oviparés soient réellement sensibles et actifs, où ils emploient leurs forces,
où ils usent leur machine, où ils tendent avec rapidité vers leur dépérissement. Pendant tout le temps de leur sopeur, inaccessibles à toute impression, froids, immobiles, et presque inanimés, ils sont en quelque sorte réduits à l’état des matières brutes, dont la durée est très longue parce que le temps n’est pour ces substances qu'une succession d'états passifs et de positions inertes sans effets productifs, et par conséquent sans causes intérieures de destruction , bien loin de pouvoir être compté par de vives jouissances, et par les effets féconds qui déploient mais usent tous les ressorts des êtres animés.
Plusieurs voyageurs ont écrit que quelques lézards et quelques quadrupèdes ovipares sans queue renferment un poison plus ou moins actif. Nous verrons dans les articles particuliers de cette histoire, que l’on ne peut regarder comme venimeux qu'un très petit nombre de ces quadrupèdes. D'un autre côté, l’on sait qu'aucun quadrupède vivipare et qu'aucun oiseau ne sont infectés de venin; ce n’est que parmi les serpents, les poissons, les vers, les insectes et les végélaux que l’on rencontre plusieurs espèces plus ou moins venimeuses. Il sembleroit donc que l’abondance des sucs mortels est d'autant plus grande dans les êtres vivants, que leurs humeurs sont moins échauffées, et que leur organisation intérieure est plus simple.
Maintenant nous allons examiner de plus près les divers quadrupèdes ovipares dont nous avons remarqué les qualités communes et observé les attributs généraux. Nous commencerons par les diverses
DES QUADRUPÈDES O VIPARES. 55 espèces de tortues de mer, d’eau douce et de terre; nous considérerons ensuite les crocodiles et les différents lézards, dont les espèces les plus petites , et particulièrement celles des salamandres, ont tant de rapports avec les grenouilles et les autres familles de quadrupèdes ovipares qui n’ont pas de queue, et par l'histoire desquels nous terminerons celle de tous ces animaux. Nous ne nous arrêterons cependant beaucoup qu’à ceux qui, par la singularité de leur conformation , l'étendue de leur volume, la grandeur de leur puissance, la prééminence de leurs qualités, mérileront un plus grand intérêt et une attention plus marquée ; pour parvenir à peindre la nature, tâchons de l’imiter; et de même que les espèces distinguées paroissent avoir été les objets de sa prédilection, qu'elles soient ceux de notre attention particulière , comme réfléchissant vers nous plus de lumière, et comme en répandant davantage sur tout ce qui les environne. Et lorsqu'il s'agira de tracer les limites qui séparent les espèces les unes des autres, lorsque nous serons indécis sur la valeur des caractères qui se présenteront, nous aimerons mieux ne compter qu'une espèce que d'en admettre deux, bien assurés que les individus ne coûtent rien à la nature, mais que, malgré son immense fécondité, elle n’a point prodigué inutilement les espèces. Ses effets sont sans nombre, mais non pas les causes qu'elle fait agir. Nous croirons donc mal représenter l’auguste simplicité de son plan , et mal parler de sa force, en lui rapportant sans raison une vaine multiplication d'espèces ; nous pensons, au contraire, mieux révéler
sa puissance, en disant que toutes ces différences qui LACÉPEDE, II, 4