‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 2)Chapitre 77 sur 188 · LACÉPÈDE. II · texte numérisé non relu

LACÉPÈDE. II

tenus par sa pesanteur. L'art de l’homme, qui n’est qu’une application des forces de la nature, a été contraint de suivre la même progression; il n’a pu faire rouler sur la terre que des masses peu considérables ; il n’en a élevé dans les airs que de moins grandes encore ; et ce n’est que sur la surface des ondes qu'il a pu diriger des machines énormes.

Mais cependant comme le crocodile ne peut vivre que dans les climats très chauds, et que les grandes baleines, etc., fréquentent de préférence , au contraire , les régions polaires, le crocodile ne le cède en grandeur qu’à un petit nombre des animaux qui habitent les mêmes pays que lui. C’est donc assez souvent sans trouble qu'il exerce son empire sur les quadrupèdes ovipares. Incapable de désirs très ardents, il ne ressent pas la férocité!. S'il se nourrit de proie, s’il dévore les autres animaux, s’il attaque même quelquefois l’homme, ce n'est pas comme on l’a dit du tigre, pour assouvir un appétit cruel, pour obéir à une soif de sang que rien ne peut étancher, mais uniquement pour satisfaire des besoins d'autant plus impérieux , qu'il doit entrelenir une masse plus considérable. Roi dans son domaine, comme l'aigle et le lion dans les leurs, il a, pour ainsi dire, leur noblesse, en même temps que leur puissance. Les baleines, les premiers des cétacés auxquels nous venons de le comparer, ne détruisent également que pour se conserver ou se reproduire ; et voilà donc les quatre grands dominateurs des eaux, des rivages, des déserts et de l'air, qui réunissent à la supériorité

1, Aristote est le premier naturaliste qui l'ait reconnu.

de la force , une certaine douceur dans l'instinct, et laissent à des espèces inférieures, à des tyrans subalternes, la cruauté sans besoin.

La forme générale du crocodile est assez semblable, en grand, à celle des autres lézards. Mais si nous voulons saisir les caractères qui lui sont particuliers, nous trouverons que sa tête est allongée , aplatie et fortement ridée ; le museau gros et un peu arrondi ; au dessus est un espace rond, rempli d’une substance noirâtre, molle et spongieuse, où sont placées les ouvertures des narines; leur forme est celle d’un croissant, et leurs pointes sont tournées en arrière. La gueule s'ouvre jusqu’au delà des oreilles ; les mâchoires ont quelquefois plusieurs pieds de longueur; l’inférieure est terminée de chaque côté par une ligne droite ; mais la supérieure est comme festonnée ; elle s’élargit vers le gosier, de manière à déborder de chaque côté la mâchoire de dessous ; elle se rétrécit ensuite , et la laisse dépasser jusqu’au museau, où elle s'élargit de nouveau, et enferme, pour ainsi dire, la mâchoire inférieure.

Il arrive de là que les dents placées aux endroits où une mâchoire déborde l’autre, paroissent à l’extérieur comme des crochets ou des espèces de dents canines : elles sont les dix dents qui garnissent le devant de la mâchoire supérieure. Au contraire, les deux dents les plus antérieures de la mâchoire inférieure , non seulement s’enfoncent dans la mâchoire de dessus lorsque la gueule est fermée, mais elles y pénètrent si avant, qu’elles la traversent en entier, et s'élèvent au dessus du museau, où leurs pointes

ont l’apparence de petites cornes; c'est ce que nous avons trouvé dans tous les individus d’une longueur un peu considérable que nous avons examinés. Cela est même très sensible dans un jeune crocodile du Sénégal, de quatre pieds trois ou quatre pouces de long , que l’on conserve au Cabinet du Roi. Ce caracière remarquable n’a cependant été indiqué par personne , excepté par les mathématiciens jésuites , que Louis XIV envoya dans l'Orient , et qui découvrirent un crocodile dans le royaume de Siam !.

Les dents sont quelquefois au nombre de trentesix dans la mâchoire supérieure , et de trente dans la mâchoire inférieure, mais ce nombre doit souvent varier. Elles sont fortes, un peu creuses, striées, coniques, pointues, inégales en longueur?, attachées par de grosses racines, placées de chaque côté sur un seul rang, et un peu courbées en arrière, principalement celles qui sont vers le bout du museau. Leur disposition est telle que, quand la gueule est fermée, elles passent les unes entre les autres : les pointes de plusieurs dents inférieures occupent alors des trous creusés dans les gencives de dessus, et réciproquement. MM. les académiciens, qui disséquèrent un très jeune crocodile amené en France en 1681, arrachèrent queiques dents, et en trouvèrent de très petites placées dans le fond des alvéoles ; ce qui prouve que les premières dents du crocodile tombent et sont remplacées par de nouvelles, comme

1. Mémoires pour servir à l'Histoire naturelle des animaux, t. Ill. >. Ge sont les plus longues que Pline appelle Canines Histoire naturelle , livre XT, chapitre 63.

les dents incisives de l’homme et de plusieurs quadrupèdes vivipares À.

La mâchoire inférieure est la seule mobile dans le crocodile , ainsi que dans les autres quadrupèdes. Ii suffit de jeter les yeux sur le squelette de ce grand lézard, pour en être convaincu , malgré tout ce qu'on a écrit à ce sujet ?.

Dans la plupart des vivipares, la mâchoire inférieure , indépendamment du mouvement de haut en bas, a un mouvement de droite à gauche et de gauche à droite, nécessaire pour la trituration de la nourriture. Ce mouvement a été refusé au crocodile, qui d’ailleurs ne peut mâcher que difficilement sa proie, parce que les dents d’une mâchoire ne sont pas placées de manière à rencontrer celles de l’autré : mais elles retiennent ou déchirent avec force les animaux qu'il saisit, et qu'il avale le plus souvent sans les broyer®: il a par là avec les poissons un trait de ressemblance auquel ajoutent la conformation et la position des dents de plusieurs chiens de mer, assez semblables à celles des dents du crocodile.

Les anciensf, et même quelques modernesÿ, ont

1. Mémoires pour servir à l'Histoire naturelle des animaux , t. II, article du Crocodile.

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