‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 2)Chapitre 87 sur 188 · Labat, vol. II, page · texte numérisé non relu

Labat, vol. II, page

« Un de mes Nègres tua un crocodile de sept pieds delong :il l’avoit » aperçu endormi dans les broussailles, au pied d’un arbre, sur le bord » d’une rivière, Il s’en approcha assez doucement pour ne le pas éveil- » ler, et lui porta fort adroïitement un coup de couteau dans le côté » du cou , au défaut des os de la tête et des écailles, et le perça, à peu » de chose près, de part en part. L'animal , blessé à mort, se repliant » sur lui-même , quoique avec peine , frappa les jambes du Nègre d’un » coup de sa queue, qui fut si violent, qu'il le renversa par terre. » Celui-ci, sans lâcher prise, se releva dans l'instant , et, afin de n’a- » voir rien à craindre de la gueule meurtrière du crocodile, il l’enve- » loppa d’une pagne, pendant que son camarade lui retenoit la queue : » je lui montai aussi sur le corps pour l’assujettir, Alors le Nègre retira » son couteau, et Jui coupa la tête, qu'il sépara du tronc. » Voyage

de M. Adanson au Sénégal, page 148.

démesuré un fossé profond , que l’on couvre de branchages el de terre ; on effraie ensuite à grands cris le crocodile qui, reprenant pour aller à la mer le chemin qu'il avoit suivi pour s’écarter de ses bords, passe sur la fosse, y tombe, et y est assommé ou pris dans des filets. D’autres attachent une forte corde par une extrémité à un gros arbre ; ils lient à l’autre bout un crochet et un agneau, dont les cris attirent le crocodile, qui, en voulant enlever cet appât, se prend au crochet par la gueule. À mesure qu'il s’agite, le crochet pénètre plus avant dans la chair : on suit tous ses mouvements en lâchant la corde, et on attend qu'il soit mort, pour le tirer du fond de l'eau.

Les sauvages de la Floride ont une autre manière de le prendre; ils se réunissent au nombre de dix ou douze ; ils s’avancent au-devant du crocodile, qui cherche une proie sur le rivage ; ils portent un arbre qu'ils ont coupé par le pied; le crocodile va à eux la gueule béante ; mais en enfonçant leur arbre dans celte large gueule, ils l'ont bientôt renversé et mis à mort.

On dit aussi qu'il y a des gens assez hardis pour aller en nageant jusque sous le crocodile, lui percer la peau du ventre, qui est presque le seul endroit où le fer puisse pénétrer.

Mais l’homme n'est pas le seul ennemi que le crocodile ait à craindre : les tigres en font leur proie : l'hippopotame le poursuit , et il est pour lui d’autant plus dangereux, qu'il peut le suivre avec acharnement jusqu’au fond de la mer. Les couguars, quoique plus foibles que les tigres, détruisent aussi un grand nombre de crocodiles ; ils attaquent les jeunes cay-

DU CROCODIEE. 211

mans s ils les attendent en embuscade sur le bord des grands fleuves, les saisissent au moment qu'ils montrent la tête hors de l’eau, et les dévorent. Mais lorsqu'ils en rencontrent de gros et de forts, ils sont attaqués à leur tour ; en vain ils enfoncent leurs grifles dans les yeux du crocodile, cet énorme lézard, plus vigoureux qu'eux, les entraîne au fond de l’eau. Sans ce grand nombre d’ennemis, un animal aussi fécond que le crocodile seroit trop multiplié ; tous les rivages des grands fleuves des zones torrides seroient infestés par ces animaux monstrueux, qui deviendroient bientôt féroces et cruels par l'impossibilité où ils seroient de trouver aisément leur nourriture. Puissants par leurs armes, plus puissants par leur multitude, ils auroient bientôt éloigné l’homme de ces terres fécondes et nouvelles que ce roi de la nature a quelquefois bien de la peine à leur disputer : car, comment résister à tout ce qui donne le pouvoir, à la grandeur, aux armes, à la force et au nombre? Prosper Alpin dit qu’en Égypte, les plus grands crocodiles fuient le voisinage de l’homme , et se tiennent sur les rivages du Nil, au dessus de Memphis?. Mais, dans les pays moins peuplés, il ne doit pas en être de même ; ils sont si abondants dans les grandes rivières de l’Amazone et d'Oyapoc, dans la baie de Vincent Pinçon, et dans les lacs qui y communiquent, qu'ils y gênent, par leur multitude, la navigation des pirogues; ils suivent ces légers bâtiments, sans cepen-

1, Histoire générale des Voyages, tome LIIT, page 440, édit. in-12. 2. On y en rencontre, suivant cet auteur, de trente coudées de

long. Histcire naturelle: de l'Égypte , par Prosper Alpin, tome 1, chap. 5.

dant essayer de les renverser, et sans attaquer les hommes : il est quelquefois aisé de les écarter à coups de rames, lorsqu'ils ne sont pas très grands. Mais M. de La Borde raconte que naviguant dans un canot, le long des rivages orientaux de l'Amérique méridionale , il rencontra une douzaine de gros caymans à l'embouchure d’une petite rivière dans laquelle il vouloit entrer; il leur tira plusieurs coups de fusil, sans qu’ils changeassent de place; il fut tenté de faire passer son canot par dessus ces animaux ; il fut arrêté cependant per la crainte qu’ils ne fissent chavirer son petit bâtiment, et qu'ils ne le dévorassent lorsqu'il seroit tombé dans l’eau. Îl fut obligé d'attendre près de deux heures, après lesquels les caymans s’éloignèrent, et lui laissèrent le passage libre?.

Heureusement un grand nombre de crocodiles sont détruits avant d’éclore. Indépendamment des ennemis puissants dont nous avons déjà parlé, des animaux trop foibles pour ne pas fuir à l'aspect de ces grands lézards, cherchent leurs œufs sur les rivages où ils les déposent : la mangouste, les singes, Îles sagouins, les sapajous et plusieurs espèces d'oiseaux d’eau, s’en nourrissent avec avidité?, et en cassent même un très grand nombre, en quelque sorte, pour le plaisir de se jouer.

Ces mêmes œufs, ainsi que la chair du crocodile, surtout celle de la queue et du bas-ventre, servent de

1. Note communiquée par M. le chevalier de Widerspach , correspondant du Cabinet de Sa Majesté.

Page 1