‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 3)Chapitre 1 sur 113 · SUR LA NATURE DES POISSONS · texte numérisé non relu

SUR LA NATURE DES POISSONS

Le génie de Buffon, planant au dessus du globe, a compté, décrit, nommé les quadrupèdes vivipares et les oiseaux; il a laissé de leurs mœurs d’admirables images Choisi par lui pour placer quelques nouveaux dessins à la suite de ses grands tableaux de la nature, j'ai tâché d'exposer le nombre, les formes et les habitudes des quadrupèdes ovipares et des serpents. Essayons maintenant de terminer l’histoire des êtres vivants et sensibles connus sous le nom d’animaux à sang rouge, en présentant celle de l'immense classe des poissons.

Nous allons avoir sous les yeux les êtres les plus dignes de l’attention du physicien. Que l'imagination, éclairée par le flambeau de la science, rassemble en

le) SUR LA NATURE

effet tous les produits organisés de la puissance créatrice; qu'elle les réunisse suivant l’ordre de leurs ressemblances; qu'elle en compose cet ensemble si vaste , dans lequel, depuis l’homme jusqu’à la plante la plus voisine de la matière brute, toutes les diversités de forme, tous les degrés de composition, toutes les combinaisons de force, toutes les nuances de la vie, se succèdent dans un si grand nombre de directions diférentes et par des décroissements si insensibles. C’est vers le milieu de ce système merveilleux d'innombrables dégradations, que se trouvent réunies les différentes familles de poissons dont nous allons nous occuper; elles sont les liens remarquables par lesquels les animaux les plus parfaits ne forment qu’un tout avec ces légions si multipliées d'insectes, de vers, et d’autres animaux peu composés, et avec ces tribus non moins nombreuses de végétaux plus simples encore. Elles participent de l’organisation, des propriétés, des facultés de tous; elles sont comme le centre où aboutissent tous les rayons de la sphère qui compose la nature vivante; et montrant, avec tout ce qui les entoure, des rapports plus marqués, plus distincts, plus éclatants, parce qu'elles en sont plus rapprochées, elles reçoivent et réfléchissent bien plus fortement vers le génie qui observe, cette vive lumière que la comparaison seule fait jaillir, et sans laquelle les objets seroient pour l'intelligence la plus active comme s'ils n’existoient pas.

Au sommet de cet assemblage admirable est placé l’homme, le chef-d'œuvre de Îa nature. Si la philosophie, toujours empressée de l’examiner et de le connoître, cherche les rapports les plus propres à

DES POISSONS. re) éclairer l’objet de sa constante prédilection, où devra-t-elle aller les étudier, sinon dans les êtres qui présentent assez de ressemblances et assez de différences pour faire naître, sur un grand nombre de points, des comparaisons utiles? On ne peut comparer ni ce qui est semblable en tout, ni ce qui diffère en tout; c'est donc lorsque la somme des ressemblances est égale à celle des différences, que l’examen des rapports est le plus fécond en vérités, C’est donc vers le centre de cet ensemble d'espèces organisées, et dont l'espèce humaine occupe le faite, qu'il faut chercher les êtres avec lesquels on peut la comparer avec le plus d'avantages ; et c’est vers ce même centre que sont groupés les êtres sensibles dont nous allons donner l’histoire.

Mais de cette hauteur d’où nous venons de considérer l’ordre dans lequel la nature elle-même a, pour ainsi dire, distribué tous les êtres auxquels elle a accordé la vie, portons-nous un instant nos regards vers le grand et heureux produit de l'intelligence humaine; jetons-nous les yeux sur l’homme réuni en société ; : cherchons-nous à connoître les nouveaux rapports que cet état de la plus noble des espèces lui donne avec les êtres vivants qui l’environnent ; voulons-nous savoir ce que l’art, qui n’est que la nature réagissant sur elle-même par la force du génie de son plus bel ouvrage, peut introduire de nouveau dans les relations qui lient l’homme civilisé avec tous les animaux : nous ne trouverons aucune classe de ces êtres vivants plus digne de nos soins et de notre examen que celle des poissons. Diversité de familles, grand nombre d'espèces, prodigieuse fécondité des individus, facile

10 SUR LA NATURE multiplication sous tous les climats, ntilité variée de toutes les parties, dans quelle classe rencontrerionsnous et tous ces titres à l’attention , et une nourriture plus abondante pour l’homme , et une ressource moins destructive des autres ressources, et une matière plus réclamée par l’industrie, et des préparations plus répandues par le commerce? Quels sont. les animaux dont la recherche peut employer tant de bras utiles, accoutumer de si bonne heure à braver la violence des tempêtes, produire tant d’habiles et d'intrépides navigateurs, et créer ainsi pour une grande nation les éléments de sa force pendant la guerre, et de sa prospérité pendant la paix ?

Quels motifs pour étudier l'histoire de ces remarquables et si nombreux habitants des eaux!

Transportons-nous donc sur les rivages des mers, sur les bords du principalempire de ces animaux trop peu connus encore. Choisissons, pour les mieux voir, pour mieux observer leurs mouvements, pour mieux juger de leurs habitudes, ces plages, pour ainsi dire, privilégiées, où une température plus douce, où la réunion de plusieurs mers, où le voisinage des grands fleuves, où une sorte de mélange des eaux douces et des eaux salées, où des abris plus commodes, où des aliments plus convenables ou plus multipliés attirent un plus grand nombre de poissons : mais plutôt ne nous contentons pas de considérations trop limitées, d’un spectacle trop resserré; n’eublions pas que nous devons présenter les résultats généraux nés.de la réunion de toutes les observations particulières ; élevonsnous par la pensée, et assez haut au dessus de toutes les mers, pour en saisir plus facilement l’ensemble,

pour en: apercevoir à la fois un plus grand nombre d'habitants; voyons le globe , tournant sous nos pieds, nous présenter successivement toute sa surface inondée, nous montrer les êtres à sang rouge qui vivent au milien du fluide aqueux qui lenvironne; et pour qu'aucun de ces êtres n'échappe, en quelque sorte, à notre examen, pénétrons ensuite jusque dans les profondeurs de l'Océan, parcourons ses abîmes, et suivons, Jusque dans ses retraites les plus obscures, les animaux que nous voulons soumettre à notre examen.

Mais, si nous ne craignions pas de demander trop d’audace, nous dirions : Ce n'est pas assez de nous étendre dans l’espace, il faut encore remonter dans le temps; il faut encore nous transporter à l’origine des êtres; il faut voir ce qu'ont été dans les âges antérieurs les espèces, les familles que nous allons décrire; il faut juger de cet état primordial par les vestiges qui en restent, paries monuments contemporains qui sont encore debout; il faut montrer les changements successifs par lesquels ont passé toutes les formes, tous les organes, toutes les forces que nous allons comparer ; il faut annoncer ceux qui les attendent encore : la nature, en eflet, inimense dans sa durée comme dans son étendue, ne se compose-t-elle pas de tous les monuments de l’existence, comme de tous les points de l’espace qui renferme ses produits?

Dirigeons donc notre vue vers ce fluide qui couvre une si grande partie de la terre : il sera, si je puis parler ainsi, nouveau pour le naturaliste qui n'aura encore choisi pour objet de ses méditations que les animaux qui vivent sur la surface sèche du globe, ou s'élèvent dans l'atmosphère.

Deux fluides sont les seuls dans le sein desquels il ait été permis aux êtres-organisés de vivre , de croître et de se reproduire ; celui qui compose l'atmosphère, et celui qui remplit les mers et les rivières. Les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles, ne peuvent conserver leur vie que par le moyen du premier; le second est nécessaire à tous les genres de poissons. Mais il y a bien plus d’analogie, bien plus de rapports conservateurs entre l’eau et les poissons, qu'entre J'air et les oiseaux ou les quadrüpèdes. Combien de fois, dans le cours de cette histoire, ne serons-nous pas convaincus de cette vérité let voilà pourquoi, indépendamment de toute autre cause, les poissons sont de tous les animaux à sang rouge ceux qui présentent dans leurs espèces le plus grand nombre d'individus, dans leurs couleurs l’éclat le plus vif, et dans leur vie la plus longue durée:

Fécondité, beauté, existence très prolongée, tels sont les trois attributs remarquables des principaux habitants des eaux : aussi l’ancienne mythologie grecque, peut-être plus éclairée qu'on ne l’a pensé sur les principes de ses inventions, et toujours si riante dans ses images, a-t-elle placé au milieu des eaux le berceau de ja déesse des amours, et représenté Vénus sortant du sein des ondes au milieu de poissons resplendissants d’or et d'azur, et qu'elle lui avoit consacrés 1, Et que l’on ne soit pas étonné de cette aliégorie instructive autant que gracieuse : il paroît que les anciens Grecs avoient observé les poissons beaucoup plus qu'ils n’avoient étudié les autres animaux ;

1, Voyez particulièrement l’article du Coryphène doradon.

ils les connoïssoient mieux; ils les préféroient, pour leur table, mème à la plupart des oiseaux les plus recherchés. Ils ont transmis cet examen de choix, cette connoissance particulière, et cette sorte de prédilection, non seulement aux Grecs modernes qui les ont conservés long-temps !, mais encore aux Recmains, chez lesquels on les remarquoit, lors même que la servitude la plus dure, la corruption la plus vile, et le luxe le plus insensé, pesoient sur la tête dégradée du peuple qui avoit conquis le monde ?; ils devoient les avoir reçus des antiques nations de l'Orient, parmi lesquelles ils subsistent encore $ : la proximité de plusieurs côtes et la nature des mers qui baignoient leurs rivages les leur auroient d’ailleurs inspirés; et on diroit que ces goûts, plus liés qu’on ne le croiroit avec les progrès de la civilisation , n’ont entièrement disparu en Europe et en Asie que dans ces contrées malheureuses où les hordes barbares de sauvages chasseurs sortis de forêts septentrionales, purent dompter par le nombre, en même temps que par la force, les habitudes, les idées et les affections des vaincus.

Mais, en contemplant {out l’espace occupé par ce fluide, au milieu duquel se meuvent les poissons, quelle étendue nos regards n’ont-ils pas à parcourir! Quelle immensité, depuis l'équateur jusqu'aux deux pôles de la terre, depuis la surface de l'Océan jusqu’à ses plus grandes profondeurs! Et indépendamment

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