Transact. philosoph
Tout se réunit donc pour faire admettre dans les poissons , ainsi que dans les quadrupèdes ovipares et dans les serpents, une très grande vitalité ; et voilà pourquoi il n’est aucun de leurs muscles qui, de même que ceux de ces deux dernières classes d’animaux, ne soit encore irritable, quoique séparé de leur corps, et long-temps après qu'ils ont perdu la vie.
Que l’on rapproche maintenaut dans sa pensée les différents objets que nous venous de parcourir, el leur ensemble formera un tableau général de l'état actuel de la classe des poissons. Mais cet état a-t-il toujours été le même? C’est ce que nous examinerors dans un discours particulier, que nous consacrerons à de nouvelles recherches. Ne tendant point alors, pour ainsi dire, à pénétrer dans les abîmes des mers, nous nous enfoncerons dans les profondeurs de la terre ; nous irons fouiller dans les différentes couches du globe, et recueillir , au milieu des débris qui attestent les catastrophes qui l’ont bouleversé, les restes des poissons qui vivoient aux époques de ces grandes destructions. Nous examinerens, et les empreintes, et les portions conservées dans presque toute leur essence, ou converties en pierres , de diverses espèces de ces animaux; nous les comparerons avec ce que nous connoissons des poissons qui dans ce moment peuplent les eaux douces et les eaux salées. L’observaiion nous indiquera les espèces qui ont disparu de dessus le globe. celles qui ont été reléguées d’une plage dans une autre, celles qui ont été légèrement ou profondément modifiées, et celles qui ont résisté sans altération aux siècles, et aux combats des élé=
ments. Nous interrogerons, sur l'ancienneté des changements éprouvés par la classe des poissons, le temps qui, sur les monts qu'il renverse, écrit l’histoire des âges de la nature. Nous porterons surtout un œil attentif sur ces endroits déjà célèbres pour les naturalistes, et où se trouvent réunies un très grand nombre de ces empreintes ou de ces pétrifications de poissons. Nous étudierons surtout la curieuse collection de ces animaux que renferme dans ses flanes ce Bolca, ce mont Véronois, connu depuis plusieurs années par les travaux de plusieurs habiles ichthyologistes, fameux maintenant par les victoires des armées françoises, tant de fois triomphantes autour de sa cime. Faisent remarquer les changements de température que paroîtront indiquer pour telle ou telle contrée les dégénérations ou l'éloignement des espèces, nous lâcherons, après avoir éclairé l’histoire des poissons par celle de la terre, d'éclairer l’histoire de la terre par celle des poissons.
Indépendamment de ces altérations très remarquables que peuvent présenter les espèces de poissons, les forces de la nature dérangées dans leur direction, ou passagèrement changées dans leurs proportions, font éprouver à ces animaux des modifications plus ou moins grandes, mais qui, ne portant que sur quelques individus, ne sont que de véritables monstruosités. On voit souvent, et surtout parmi les poissons domestiques, dont les formes ont dû devenir moins constantes, des individus sortir de leurs œufs et quelquefois se développer, les uns diflormes par une trop grande extension où un trop grand rétrécissement de certaines parties, lesautressansouverture de la bouche,
ou sans quelqu'un des organes extérieurs propres à leur espèce ; ceux-ci avec des nageoires de plus, ceuxlà avec deux têtes; ceux-là encore avec deux têtes, deux corps, deux queues, et composés de deuxanimauxbien formés, bien distincts, mais réunis sous divers angles par le côté ou par le ventre. La connoïssance de ces accidents est très utile; elle découvre le jeu des ressorts; elle montre jusqu’à quel degré l'exercice des fonctions animales est augmenté, diminué ou anéanti par la présence ou l’absence de différents organes Cependant la force productive, non seulement réunit, dans ses aberrations, des formes que l’on ne trouve pas communément ensemble, mais encore peut souvent, dans sa marche régulière, et surteut lorsqu’elle est aidée par l’art, rapprocher deux espèces différentes, les combiner, et de leur mélange faire naître des individus différents de l’un et de l’autre. Quelquefois ces individus sont féconds et deviennent la souche d'une espèce métive, mais constante, et distincte des deux auxquelles on doit rapporter son origine. D’autres fois ils peuvent se reproduire, mais sans transmettre leurs traits caractéristiques ; et les petits auxquels ils donnent le jour, rentrent dans l’une ou dans l’autre des deux espèces mères, D'autres fois enfin ils sont entièrement stériles, et avec eux s'éteint tout produit de l’union de. ces deux espèces. Ces différences proviennent de l'éloignement plus ou moins grand qui sépare les formes et les habitudes des deux espèces primitives, Nous rechercherons dans cette histoire les degrés de cet éloignement , auxquels sont attachés les divers phénomènes que nous venons dé rapporter, et nous tâcherons
d'indiquer les caractères d’après lesquels on pourra ue pas confondre les espèces anciennes avec celles qui ont été formées plus récemment.
Mais comme Îe devoir de ceux qui cultivent les différentes branches des sciences naturelles, est d’en faire servir les fruits à augmenter les Jouissances de l’horime, à calmer ses douleurs et à diminuer ses maux, nous ne terminerons pas cet ouvrage sans faire voir, dans un discours et dans des articles particuliers. tout ve que le commerce et l’industrie doivent et peuvent devoir encore aux productions que fournit la nombreuse classe des poissons. Nous prouverons qu'il n’est presque aucune partie de ces animaux qui ne soit utile aux arts, et quelquefois même à celui de guérir. Nous montrerons Îeurs écailles revêtant le stuc des palais d’un éclat argentin, et donnant des perles fansses, mais brillantes, à la beauté; leur peau, leurs membranes, et surtout leur vessie natatoire, se métamorphosant dans cette colle que-tant d'ouvrages réclament, que tant d'opérations exigent, que la médecine n'a pas dédaigné d'employer; leurs arêtes et leurs vertèbres nourrissant plusieurs animaux sur des rivages très étendus ; leur huile éclairant tant de cabanes et assouplissant tant de matières; leurs œufs, leur laite et leur chair, nécessaires au luxe des festins somptueux , et cependant consolant l’infortune sur l'humble table du pauvre. Nous dirons par quels soins leurs diflérentes espèces deviennent plus fécondes, plus agréables au goût, plus salubres , plus propres aux divers chiunats; comment on les introduit dans les contrées où elles étoient encore inconnues ; comment on doit s’en servir pour embellir nos demeures;, et
DES POISSONS. 133 répandre un nouveau charme au milieu de nos solitudes. Quelle extension , d’ailleurs, ne peut pas recevoir cet art si important de la pêche, sans lequel il n'y a pour une nation, ni navigation sûre, ni commerce prospère , ni force maritime, et par conséquent ni richesse ni pouvoir ! Quelle nombreuse population ne seroit pas entretenue par l'immense récolte que nous pouvons demander tous les ans aux mers, aux fleuves, aux rivières, aux lacs, aux viviers, aux plus petits ruisseaux ! Les eaux peuvent nourrir bien plus d'hommes que la terre. Et combien d’exemples de toutes ces vérités ne nous présenteront pas, et les hordes qui commencent à sortir de l’état sauvage, et les peuples les plus éclairés de l'antiquité , et les habitants des Indes orientales, et ces Chinois si pressés sur leur vaste territoire , et plusieurs nations européennes, particulièrement les moins éloignées des mers septentrionales !
Nous venons d'achever de construire la base sur laquellé reposera le monument que nous cherchons à élever. Gravons sur une de 5es faces : Le zèle le consacre à la science, à l'instant mémorable où la victoire entasse les lauriers sur la tête auguste de la patrie triomphante. Puissions-nous encore y graver bientôt ces mots: La constance l’a terminé après l’époque immortelle où la grande nation, couronnée, par la paix, des épis de l'abondance, de l’olive des talents, et des palmes du génie, a donné le repos au monde, et recu le bonheur des mains de la vertu !
LACÉPEÈDE. V, ÿ