‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 3)Chapitre 17 sur 113 · Nierembergius, Histor. natur., lb · texte numérisé non relu

Nierembergius, Histor. natur., lb

Geor. Segerus, Éphémér. des Curieux de la nature, années 1675 et 1674. observ. 145.

Bloch, Hist, des Poissons.

DES POISSONS. 123 nourrit, parce que, dans les bassins où on les renferme , elles ont plus besoin d'assistance pour ne pas manquer de l'aliment qui leur est nécessaire.

À la vérité, leur organisation ne leur permet de faire entendre aucune voix; ils ne peuvent proférer aucun eri, ils n’ont reçu aucun véritable instrument sonore; et s’il est quelques uns de ces animaux dans lesquels la crainte ou la surprise produisent une sorte de bruit, ce n’est qu’un bruissement assez sourd, un sifflement imparfait, occasioné par les gaz qui sortent avec vitesse de leur corps subitement comprimé, et qui froissent avec plus ou moins de force les bords des ouvertures par lesquelles ils s'échappent. On ne peut pas croire non plus que, ne formant ensemble aucune véritable société, ne s’entr'aidant point dans leurs besoins ordinaires, ne chassant presque jamais avec concert, ne se recherchant en quelque sorte que pour se nuire, vivant dans un état perpétuel de suerre, ne s’occupant que d'attaquer ou de se défendre, et ne devant avertir ni leur proie de leur approche, ni leur ennemi de leur fuite, ils aient ce langage imparfait, cette sorte de pantomime qu'on remarque dans un grand nombre d'animaux, el qui naît du besoin de se communiquer des sensations très variées. Le sens de l’ouie et celui de la vue sont donc à peine pour eux ceux de la discipline. De plus, nous avons vu que leur cerveau étoit petit, que leurs nerfs étoient gros; et l'intelligence paroît être en raison de la grandeur du cerveaz, relativement au diamètre des nerfs. Le sens du goût est aussi tres émoussé dans ces animaux; mais c'est celui de la brutalité. Le sens du toucher, qui n’est pas très obius dans les poissons,

est au contraire celui des sensations précises. La vue est celui de l’activité, et leurs yeux ont été organisés d’une manière très analogue au fluide qu’ils habitent. Et enfin, leur odorat est exquis; l’odorat; ce $ens qui sans doute est celui des appétits violents, ainsi que nous le prouvent les squales, ces féroces tyrans des mers, mais qui, considéré, par exemple, dans l’homme, a été regardé avec tant de raison par un philosophe célèbre, par Jean-Jacques Rousseau , comme le sens de l'imagination, et qui, n'étant pas moins celui des sensations douces et délicates, celui des tendres souvenirs, est encore celui que Île poëte de l'amour a recommandé de chercher à séduire dans l’objet d’une vive affection.

Mais pour jouir de cet instinct dans toute son étendue , il faut que rien n’affoiblisse les facultés dont il est le résultat. Elles s'émoussent cependant, ces facultés, lorsque la température des eaux qu'ils habitent devient trop froide, et que le peu de chaleur que leur respiration et ieurs organes intérieurs font naître, n’est point suffisamment aidé par une chaleur étrangère. Les poissons qui vivent dans la mer ne sont point exposés à ce froid engourdissement, à moins qu'ils ne s’approchent trop de certaines côtes dans la saison où les glaces les ont envahies. Ils trouvent presque à toutes les latitudes, et en s’élevant ou sabaïssant plus ou moins dans l'océan, un degré de chaleur qui ne descend guère au dessous de celui qui est indiqué par douze sur le thermomètre dit de Réaumur! Mais dans les fleuves, dans les rivières, dans

1. Voyez le quatrième volume des Voyages du respectable et célèbre Saussure , el l'ouvrage de R. Kirwan, de la Société de Londres, sur

les lacs, dont les eaux de plusieurs , surtout en Suisse, font constamment descendre le thermomètre, suivant l’habile observateur Saussure , au moins jusqu’à quatre ou cinq degrés au dessus de zéro, les poissons sont soumis à presque toute l'influence des hivers, particulièrement auprès des pôles. [ls ne peuvent que difhicilement se soustraire à cette torpeur , à ce sommeil profond dont nous avons lâché d’exposer les causes, la nature et les effets, en traitant des quadrupèdes ovipares et des serpents. C’est en vain qu'à mesure que le froid pénètre dans leurs retraites, ils cherchent les endroits les plus abrités, les plus éloignés d’une surface qui commence à se geler, qu'ils creusent quelquefois des trous dans la terre, dans le sable, dans la vase, qu'ils s’y réunissent plusieurs, qu'ils s’y amoncèlent, qu'ils s’y pressent; ils y succombent aux effets d’une trop grande diminution de chaleur, et s'ils ne sont pas plongés dans un engourdissement complet, ils montrent au moins un de ces degrés d’affoiblissement de forces que l’on peut compter depuis la diminution des mouvements extérieurs jusqu'à une très grande torpeur. Pendant ce long sommeil d'hiver, iis perdent d'autant moins de leur substance, que leur engourdissement est plus profond ; el plusieurs fois on s’est assuré qu'ils n’avoient dissipé qu'environ le dixième de leur poids. Cet effet remarquable du froid, cetie sorte de maladie périodique, n’est pas la seule à laquelle la nature ait condamné les poissons. Plusieurs espèces de ces animaux peuvent, sans doute, vivre dans des

l'estimation de la température de différents degrés de latitude. Cet ouvrage a été traduit en françois par M. Adet.

eaux thermales échauflées à un degré assez élevé, quoique cependant je pense qu’il faut modérer beaucoup les résultats des observations que l’on a faites à ce sujet; mais en général les poissons périssent, ou éprouvent un état de malaise très considérable, lorsqu’ils sont exposés à une chaleur très vive et surlout très soudaine. Ils sont tourmentés par des insectes et des vers de plusieurs espèces qui se logent dans leurs intestins, ou qui s’attachent à leurs branchies. Une mauvaise nourriture les incommode. Une eau trop froide, provenue d’une fonte de neige trop rapide , une eau trap souvent renouvelée et trop imprégnée de miasmes nuisibles, ou trop chargée de molécules putrides, ne fournissant à leur sang que des principes insuffisants ou funestes, et aux autres parlies de leur corps, qu'un aliment trop peu analogue à leur nature , leur donne diflérents maux très souvent mortels, qui se manifestent par des pustules où par des excraissances. Des ulcères peuvent aussi être produits dans leur foie et dans plusieurs autres de leurs organes intérieurs ; etenfin une longue vieillesse les rend sujets à des altérations et à des dérangements nombreux et quelquefois délétères.

Malgré ces diverses maladies qui les menacent, et dont nous traiterons de nouveau en nous occupant de l’éducation des poissons domestiques ; malgré les accidents graves et fréquents auxquels les exposent la place qu'occupe leur moelle épinière , et la nature du canal qu’elle parcourt, ces animaux vivent pendant un très grand nombre d'années, lorsqu'ils ne succombent pas sous la dent d’un ennemi, ou ne lombent pas dans les filets de l’homme. Des observations

DES POISSONS. 127 exactes prouvent, en effet, que leur vie peut s’étendre au delà de deux siècles; plusieurs renseignements portent même à croire qu’on a vu des poissons âgés de près de trois cents ans. Et comment les poissons ne seroient-ils pas à l’abri de plusieurs causes de mort naturelles ou accidentelles? Comment leur vie ne seroit-elle pas plus longue que celle de tous les autres animaux? Ne pouvant pas connoître l'alternative de humidité et de la sécheresse, délivrés le plus souvent des passages subits de la chaleur vive à un froid rigoureux, perpétuellement entourés d’un fluide ramollissant, pénétrés d’une huile abondante, composés de portions légères et peu compactes, réduits à un sang peu échauffé, foiblement animés par quelques uns de leurs sens, soutenus par l’eau au milieu de presque tous leurs mouvements, changeant de place sans beaucoup d'efforts, peu agités dans leur intérieur, peu froissés à l'extérieur, en tout peu fatigués, peu usés, peu altérés, ne doivent-ils pas conserver très long-temps une grande souplesse dans leurs parties, et n’éprouver que très tard cette rigidité des fibres, cet endurcissement des solides, cette obstruction des canaux, que suit toujours la cessation de la vie? D'ailleurs, plusieurs de leurs organes, plus indépendants les uns des autres que ceux des animaux à sang chaud , moins intimement liés avec des centres communs, plus ressemblants par là à ceux des végétaux, peuvent être plus profondément altérés, plus sravement blessés, et plus complètement détruits, sans que ces accidents leur donnent la mort. Plusieurs de leurs parties peuvent même être reproduites lorsqu'elles ont été emportées, el c’est un nouveau trait

de ressemblance qu'ils ont avec les quadrupèdes ovipares et avec les serpents. Notre confrère Broussonnet a montré que, dans quelque sens qu’on coupe une nageoire, les membranes se réunissent facilement, et les rayons, ceux mêmes qui sont articulés et composés de plusieurs pièces, se renouvellent et reparoissent ce qu'ils étoient, pour peu que la blessure ait laissé une petite portion de leur origine. Au reste, nous devons faire remarquer que Île temps de la reproduction est, pour les différentes sortes de pageoires, très inégal, et proportionné, comme celui de leur premier développement, à l'influence que nous leur avons assignée sur la natation des poissons : et comment, en effet, les nageoires les plus nécessaires aux mouvements de ces animaux, et par conséquent les plus exercées, les plus agitées, ne seroient-elles pas les premières formées et les premières reproduites?

Nous verrons dans cette histoire , que lorsqu'on a ouvert le ventre à un poisson pour lui enlever la laite ou l'ovaire, et l’engraisser par celte sorte de castration, les parties séparées par celte opération se reprennent avec une grande facilité, quoique la blessure ait été souvent profonde et étendue; et enfin nous devons dire ici que c’est principalement dans les poissons que l’on doit s'attendre à voir des nerfs coupés se rattacher et se reproduire dans une de ieurs parties, ainsi que Cruikshank, de la société de Londres, les a vus se relier et se régénérer dans des animaux plus parfaits , sur lesquels il a fait de très belles expériences.

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